Poètes intranquilles

Lu avec enthousiasme Appel d’air, d’Annie Le Brun, dans la réédition Verdier poche, vingt-quatre ans après la première, dont on aime l’emportement lyrique : « Oui, j’écris comme on force une porte (…) Oui, j’écris par effraction, avec le seul souci que ma vie ne ressemble pas à ces vies qui se ressemblent et s’assemblent si bien, pour empêcher que quoi que ce soit vienne retarder leur enlisement progressif. »

Ceci noté là, à côté de cet entretien chez Pivot, jadis :

L’insurrection lyrique (poésie, utopie, radicalité de vie) dans l’Appel d’air d’Annie Le Brun trouve écho dans le revue Intranqu’îllités, dont James Noël signe l’éditorial, et qui sera présentée dans sa version papier au prochain festival Étonnants voyageurs (Saint-Malo, 26-28 mai 2012) :

« Pour répondre à nos envies, nos pulsions « intranquilles », nous préférons substituer au mot revue, le mot rêve. En réalité, l’art ne semble respirer et rayonner que dans l’étrangeté des rêves, de ceux qui, paradoxalement, ne font pas de quartier au sommeil. Nous ne dirons jamais assez notre organique et impérieux besoin d’utopies. Dans le commerce intime qu’entretient le créateur avec l’utopie, il est une ligne de faille qui produit quelque chose comme un tremblement de l’esprit, entre l’angoisse qui précède la création et le jaillissement jubilatoire de l’œuvre. D’aucuns parlent de miracles. Ce moment mystérieux trouve tout artiste dans la jalouse condition d’un démuni grandiose.

Où vont tous ces mots, tous ces mondes qui nous traversent dans nos déraillements divers, sans que nous nous donnions le temps, ni la peine de les accoucher? Où se cachent ces pépites, ces éclairs de rêverie qui métamorphosent et diffusent nos idées noires en feux d’artifices et pulvérisent notre bon sens, pour foutre le camp aussi sec, aussitôt qu’ils nous sont apparus ? Une idée qui passe en éclair surprend toujours par sa force de frappe et nous éclaire avec brio sur notre incapacité à nous en dessaisir. Comment faire, comment procéder pour charrier avec nous les bijoux sonores de langue, sans risquer notre peau de mineur qui rêve de remonter en surface,  paré de mille signes  et de  preuves d’identifiables merveilles. Il faudrait  posséder  la foi et la légèreté insoutenable d’un rêveur à gages. »

Consulter le site des Passagers des vents.

Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs 2012 (sélection)

Pour le prix Ouest-France Étonnants Voyageurs 2012 désigné le 27 mai, la sélection des cinq romans en lice, choisis par des lecteurs, âgés de 15 à 20 ans, deux Gallimard, trois Actes Sud : L’Étrange Rêve d’une femme inachevée, Libar Fofana (Gallimard) ; Ce qu’il advint du sauvage blanc, François Garde (Gallimard) ; Aral, Cécile Ladjali (Actes sud) ; Les Veilleurs de chagrin, Nicole Roland (Actes sud) et À défaut d’Amérique, Carole Zalberg (Acte sud).

Chronique Culture du 27 avril 2012

1.

Le Retour d’Ataï, scénario Didier Daeninckx, dessins Emmanuel Reuzé.
Ataï, l’un des chefs de la rébellion de 1878 en Nouvelle-Calédonie. Sa tête devenue trophée pour musée. Sa restitution est annoncée depuis peu.

Dans la BD, un vieux kanak fait le voyage depuis sa tribu de Tendo dans la province Nord de la NC. Il vient à Paris pour enquêter sur la tête, dans les musées, les salles de ventes et dans les collections privées.
La narration est assez succincte, mais ce qui fait la force de la BD est son graphisme qui nous plonge dans une atmosphère mystérieuse, de non-dit, sur la marchandisation officielle des têtes ou sur la perversité de certains collectionneurs privés. Le trait d’Emmanuel Reuzé réussit à donner une gravité et une dignité aux têtes kanak.
2.

Le Secret de l’enfant fourmi, premier long métrage de Christine François, qui sort le 2 mai, film dont le principal intérêt est de lever un tabou sur l’assassinat des enfants-sorciers par toute une communauté, les Baribas du Nord-Bénin.

(c) Agat films et Cie

Dans le film, basé sur des faits réels, une jeune femme en mal d’amour débarque chez son ancien amant qui vit en Afrique, se perd dans la nuit de la brousse, se voit confier de force un enfant abandonné par une mère en plein désarroi.

Bande-annonce :

 

Reportage réalisé par Sabine Godard, (France 3 Amiens), tant sur l’objectif  de la réalisatrice-documentariste Christine François, que sur la musique (très originale) composée par Jean-François Hoël, l’un des musiciens du groupe picard Zic Zazou :

 

3.

En Afrique du Sud … au temps de l’apartheid avec The Suit, (Le costume), une pièce de théâtre du Sud-Africain Can Themba, adaptée, mis en scène et en musique par Peter Brook, Marie-Hélène Estienne et Franck Krawczyk.
C’est l’histoire d’un homme amoureux de sa femme qui rentre chez lui et la découvre avec son amant qui part en courant et laisse son costume dans la place.
La suite de The Suit raconte comment ce couple va vivre avec ce costume… entre comédie et tragédie…
C’est une pièce où tout fonctionne à merveille, y compris l’anglais sur-titré en français. La violence sociale ou conjugale est sublimée par les chants de la comédienne Nonhlanhla Kheswa dont voici un avant-goût :


Vous avez reconnu Feeling Good de Nina Simone. The Suit, ce n’est pas une comédie musicale mais du théâtre chanté avec trois musiciens sur scène et qui interprètent des rôles de figurants, où Miriam Makeba côtoie Franz Schubert.
The Suit se joue à Paris, au théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 5 mai.

Triple crossing, un polar transfrontière

Triple Crossing… le titre américain a été gardé pour la traduction française (Anne Guitton) chez l’éditeur Liana Levi. Premier roman du journaliste américain Sebastian Rotella, spécialiste de terrorisme et des frontières entre Etats-Unis et Mexique et de la triple frontière entre Brésil, Argentine, Paraguay, zones de tous les trafics.

L’intérêt de Triple Crossing est aussi dans son enquête qui constitue un prolongement intelligent à l’enquête journalistique, qui est le lot quotidien de Sebastian Rotella et de son agence Propublica.

Triple Crossing rappelle La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao, de Junot Diaz, par son langage spanglish ou portugnol. Mais là où Diaz et sa traductrice en français Laurence Viallet ont inventé une langue mixte, aux niveaux vertigineux, Rotella se limite à des recherches de vocabulaire, très explicites.

Rapprochement plus net avec le film du Mexicain Gerardo Naranjo, Miss Bala :

Comment peut-on être sauvage (blanc) ? (François Garde)

L’ancien secrétaire général du gouvernement de Nouvelle-Calédonie est aussi prix Goncourt du premier roman. François Garde salué par la critique pour Ce qu’il advint du sauvage blanc (Gallimard) est aujourd’hui vice-président du tribunal administratif de Dijon. Nous l’avons rencontré à Passy, en Savoie, où il réside, ce qui lui permet d’avoir aussi le temps d’écrire…

99 raisons de lire « L’empreinte à Crusoé » de Patrick Chamoiseau

  1. Pour son héros dépouillé de tout, hors son imaginaire et sa mémoire, même troublée ;
  2. pour cette île mystérieuse, la seule qui prend corps dans un monde mondialisé, l’île intérieure ;
  3. pour l’alliance de cette narration progressive, en expansion continue, comme un suspense, bien pensé depuis la découverte de l’empreinte d’un pied dans le sable, après vingt ans de solitude, et du sillon creusé par l’écrivain, tel un laboureur du champ mental, sillon profond, systématique et lui aussi en expansion, mais verticale ;
  4. pour ses énumérations, ses listes, ses répertoires d’éléments naturels, glossaire des images mentales qui assaillent Robinson ;
  5. pour l’usage des tirets, qui permettent d’inventer des mots composés qui traduisent un décor mental en construction ;
  6. pour cette étape nouvelle dans l’écriture de Chamoiseau. Peut-on évoquer une    «  efficacité » dans l’efflorescence langagière ?
  7. pour la démarche de l’auteur qui ouvre grand son écriture pour accueillir de nouveaux lecteurs ;
  8. pour sa fluidité ;
  9. pour ses points-virgules, garants de ladite fluidité, comme de l’emportement psychique de Robinson ;
  10. pour l’empreinte laissée dans la mémoire de l’auteur par deux autres romans sur Robinson, le premier, de Daniel Defoe (1719), le second de Michel Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique (1967) ; le premier révélant par son titre complet le goût de l’époque pour les romans d’aventure : « La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé de York, marin, qui vécut 28 ans sur une île déserte sur la côte de l’Amérique, près de l’embouchure du grand fleuve Orénoque, suite à un naufrage où tous périrent à l’exception de lui-même, et comment il fut délivré d’une manière tout aussi étrange par des pirates. Écrit par lui-même. »
  11. pour cet « Écrit par lui-même » qui, chez Chamoiseau, enchâsse deux récits, celui de Robinson et celui d’un capitaine, artifice qui deviendra au final une mise en abyme avec son vertige narratif particulièrement prégnant.
  12. pour sa filiation qui emprunte à deux de ses précédents romans un surplace-qui-creuse : Les Neuf consciences du Malfini (Gallimard, 2009) et Un dimanche au cachot (Gallimard, 2007) ; du premier il tient la profusion des sens, de la nature ; du second, l’enferment infini sans Histoire écrite ;
  13. pour son questionnement permanent sur l’identité, révélée dans le dépouillement apparent du fond et de la luxuriance formelle ;
  14. pour sa remontée aux origines, comme si ce roman était un premier roman, un comble pour celui qui a beaucoup écrit, mais qui se renouvelle en développant sa perception de notre monde global ;
  15. pour son genre « récit » qui inclut roman, robinsonnade de la mondialité ;
  16. pour son épigraphe multiple où se côtoient bien entendu Defoe et Tournier mais aussi Parménide (dont le récit nous dévoilera l’intérêt), Segalen, Glissant et Fanon, avec cette belle ambition, inattendue dans son évidence très romanesque : « Quelle tâche colossale que l’inventaire du réel »;
  17. pour son découpage en trois parties qui vont crescendo dans la connaissance :     « l’idiot », (composée de 18 pages), « la petite personne » (107 pages), « l’artiste » (36 pages), entrecoupées du journal du capitaine ;
  18. pour cette métamorphose grâce à l’empreinte, qui se propulse en trois parties pour faire un homme debout ;
  19. pour la trouvaille astucieuse, en parallèle du découpage précédent : la découverte de l’empreinte (c’est l’intrus), la prise de conscience (c’est l’Autre avec majuscule, A amical), la remise en cause (c’est l’Autre à l’intérieur-même de soi) ;
  20. pour la relecture des Neuf consciences du Malfini, découpé lui aussi en trois parties enchâssées : 1. La chose ; 2. Le cri du monde ; 3. L’océan de lumière ;
  21. pour l’ultime chapitre de Crusoé, « L’Atelier de l’empreinte », qui nous fait remonter à une autre origine que celle traitée par le roman, la création (littéraire);
  22. pour cette simplicité dans l’exposé des motifs (dans l’atelier) ;
  23. pour ce ressouvenir d’un aveu magnifique, lu dans Un Dimanche au cachot :        « Du Marqueur de Paroles au Guerrier de l’imaginaire (ces masques dont je m’affuble pour décrocher les autres), chacun de mes livres a fixé la démarche. Chacun de mes livres fut une ivresse inquiète : un décentrement maximal. Et quand il pleut, l’ivresse est haute. La dérive est totale. Je m’abandonne à ces ego que je fabrique, et que j’habite, et qui me squattent plus que nécessaire : ils vont en moi, je vais en eux, pour explorer ce que le monde nous fait en dehors, en dedans. Je suis explosé d’écriture. En mots et en images. Chaque mot : un univers à inventer. Chaque image : un pays à trouver sans territoire et sans frontières. »
  24. découvrons-le : Crusoé est… l’empreinte de Chamoiseau : « Je suis explosé d’écriture. En mots et en images »  (sic !) ;
  25. attendu que l’auteur fait de l’île le déploiement achevé de la métaphore primordiale du livre : « l’intrus était chez moi, et c’est moi qui devais le traquer ; le trouver et le tuer » ;
  26. pour son regard avisé qui agrandit l’infime ;
  27. pour sa perception aux aguets du monde ;
  28. pour sa profusion de mots qui réussissent à déployer la débauche d’images mentales de Crusoé ;
  29. pour cette sagesse de Crusoé en pleine métamorphose, en écho de celle dite dans le Malfini, où je lisais déjà en 2009 : « Je diminuai l’ampleur hautaine de mon regard (…) Je forçai ma vision à de soigneuses concentrations (…) Je savais voir, il me fallut apprendre à regarder» ;
  30. pour le mystère des origines de Crusoé : marin ? architecte ? jardinier savant ?     « jeune moussaillon dogon » ?
  31. pour nous faire penser à Big Shoot de Koffi Kwahulé qui présente l’éternel duo bourreau/victime, maître/esclave, où l’une des mises en scène ose confier les deux rôles au même comédien, Denis Lavant, comme si le héros était devenu bifide, tantôt bourreau, tantôt victime, troublant le spectateur. Le Robinson de Chamoiseau évolue du statut d’idiot à celui d’artiste. Son monologue intérieur central (la petite personne) lui fait jouer les deux registres dans une ambivalence créatrice, grand administrateur de sa colonie dérisoire et humble « fougère » ou « fourmi » ou « serpent gobeur d’œufs » ;
  32. pour le surréel qui emplit la lecture ;
  33. pour un « petit livre » qui, dans le récit, met longtemps à être dévoilé, comme s’il fallait une connaissance de la nature (de l’île) avant d’accéder une connaissance plus ample, philosophique ;
  34. pour cette belle figure de l’empreinte nommée « fêlure du réel »;
  35. pour l’empreinte qui donne sens ;
  36. pour ce héros habité d’une solitude peuplée de présences qui démultiplient son être ;
  37. pour ce Vendredi qui devient Dimanche, puis tous les jours de la semaine ;
  38. pour ce retour sur soi, lucide : « je crus alors comprendre cet abîme qu’avait ouvert l’empreinte ; j’étais parti à la recherche d’un Autre fantasmatique, avec une soif et un désir d’humanité infiniment puissants, seulement je n’avais pas mesuré combien cet Autre s’était éveillé au même moment en moi ; combien dès lors, quelque part en moi, lui aussi espérait son autre… ; cette présence illusoire, ces fièvres et ces émois, m’avaient renvoyé à moi-même, seigneur, mais dans l’incertitude, dans la fragilité aussi ; même si l’Autre inspiré par l’empreinte avait existé, qu’il s’était concrétisé au détour d’un rivage, l’autre moi-même, mon Dimanche, aurait surgi dans le même temps, en guise de rencontre, j’aurais eu à vivre, en dedans comme au-dehors, une déflagration de leurs présences… »;
  39. pour la rumeur en l’île du « grandiose des connexions » dont le monde est tissé nous rappelait le noble mot d’Édouard Glissant : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde »;
  40. pour ce concentré de connexions, cette « cohée » robinsonne, qu’on emprunte encore à Glissant, mentor céleste ;
  41. pour les questions d’identité, renouvelées : « je dessinais non pas l’arbre généalogique fictif comme je l’avais pratiqué bien des fois — je n’avais plus besoin d’une origine-bateau ! — mais mon « arbre géographique »;»; il désignait les lieux de l’île qui m’étaient chers, ou que je préférais pour telle ou telle raison, plutôt que de les nommer à mon ancienne manière possessive-possédante, je les évoquais avec des mots aussi diffus que jasmin, vent, rêve (…) en contemplant cet arbre, je croyais voir un pays singulier, mon pays, celui que j’habitais ; il ne se résumait pas à cet île mais s’étendait bien au-delà, dans mes sentiments, dans mon corps, ma mémoire, mon esprit (…) »;
  42. pour le ricochet de Robinson à son idiotie de départ, devenue « idiosyncrasie »,  c’est-à-dire sensibilité dans sa singularité ;
  43. pour cette « polka de l’imagination »;
  44. pour cette leçon de littérature : « L’écriture explore, il faut la laisser creuser, aller à ses hasards dans la situation, et être gourmand de ce qu’elle ramène d’inattendu »;
  45. pour cette leçon de littérature malgré le prix à payer ;
  46. pour la présence à la fois manifeste et modeste de l’auteur dans ses livres. Dans Crusoé : « Toujours bien trop de mots, il faut passer des heures, des jours, à lire et à relire pour trouver celui qui est en trop, chaque mot abattu constitue un trophée ; parfois, la phrase devient trop sèche et ils reviennent en force, dans la remontée d’un naturel heureux… C’est la musique qui a le dernier mot. »
  47. pour cet état de disponibilité : « j’aspirais les mots, ils venaient ; je les laissais libre de savane en moi, ils me laissaient libre de savane en eux », état prêté au narrateur que l’auteur assume pleinement et que le lecteur savoure comme connaissance intime ;
  48. pour le souhait que l’Académie française le reconnaisse ;
  49. pour le parcours de cette « empreinte en son mystère »;
  50. malgré ce diagnostic de Samia Kassab-Charfi, grande lectrice, : « L’écriture de Chamoiseau est une chevauchée à travers les espaces froids du temps et de la mémoire, dont l’auteur fréquente les opacités drues sans pourtant jamais se gélifier dans les pliures empesées du parchemin mémoriel », comme écrit dans son essai, intitulé Patrick Chamoiseau et publié par Gallimard / Institut Français;
  51. pour cet essai utile qui me fait revisiter l’œuvre entier à l’aune de L’Empreinte à Crusoé, essai traversé par des livres repères judicieusement lus et commentés, essai qui prolonge le plaisir de L’Empreinte par le recensement des thèmes communs. Ainsi dans L’Esclave vieil homme et le Molosse : la quête, une course intérieure, la perspective de la liberté, la victoire de l’humanité, l’osmose avec la nature, osmose grandiloquente, baroque, pas chichiteuse dans cet autre grand livre, Biblique des derniers gestes (2002).
  52. en revanche, « l’insuffisance désolante de la langue pour dire l’horreur de la poursuite », notée par Samia Kassab dans L’Esclave n’est plus dans L’Empreinte, livre qui apparaît au contraire très apaisé, serein, à la langue matière d’images riches et délirantes, mèche allumée par l’empreinte.
  53. pour cet autre point commun, souligné par l’universitaire tunisienne, la « sortie-du-corps », quand dans L’Esclave, le vieil homme sort de son corps de dominé, ou quand dans Biblique, Balthazar Bodule-Jules épouse toutes les causes des damnés de la terre.  Ajoutons : dans L’Empreinte, la sortie de soi est pour Crusoé le détour pour y revenir, libre.
  54. pour ce parallèle, osons-le, Balthazar, Candide éclairé ; Robinson, Candide auto-éclairé ;
  55. pour cette citation prise chez Samia Kassab : « Écrire en pays dominé décrit comment vient se replacer la passion de la littérature au centre de l’entreprise de reconquête de soi », qui sonne d’une grande justesse à la lecture de L’Empreinte ;
  56. pour ce rapprochement : L’Esclave, récit-genèse ; L’Empreinte, autre récit-genèse;
  57. pour ce « pays dominé que chacun porte en soi », rappelé dans l’essai citant Écrire en pays dominé (1997) ;
  58. pour ce rappel, dans Éloge de la créolité : « Nous sommes fondamentalement frappés d’extériorité. Cela depuis le temps de l’antan jusqu’au jour d’aujourd’hui. Nous avons vu le monde à travers le filtre des valeurs occidentales » ;
  59. pour le questionnement sur l’Autre. L’auteur (avec Glissant et consorts) de Quand les murs tombent, L’identité nationale hors la loi ? (éd. Galaade, 2007) connait la puissance des barrières étatiques entre les communautés humaines, il sait aussi ce qui bride l’imaginaire, ou le formate, l’éjecte, l’exclut, le relègue en périphérie ;
  60. pour la découverte par Crusoé de son humanité ;
  61. pour son exaltation proprement humaine mais inaccessible au capitaine qui, lui, n’a pas encore vécu véritablement ;
  62. pour ce récit d’initiation : la connaissance de la nature est la connaissance de la nature humaine ;
  63. pour ce questionnement sur ce qu’est un récit, une narration, nullement une histoire qui commence, évolue, s’achève : « Toute narration doit se faire en présence de l’inénarrable »;
  64. pour cette reconnaissance de dette : « J’aime bien cet impossible : une aventure fixe, immobile, de quoi désespérer Defoe ou Stevenson. Ce n’est pas un renoncement à la story, au récit, c’est un renoncement à la narration naïve, une narration qui croirait en elle-même, qui se prendrait au sérieux, et qui se regarderait aller aux effets de vérité. Ce qui importe c’est la situation à explorer infiniment, dans son indicible son impensable, son impossible…Le récit cède devant le « dire » qui saisit, surprend et se surprend, décompose des pans de réel, va à l’infime, explose l’insignifiant, cherche, s’immobilise, renonce à lui-même, se renouvelle ainsi…»;
  65. pour ce que remarquent finalement le capitaine et ses hommes d’équipage dans le récit de Crusoé : « il ne racontait pas, disait-il, il essayait plutôt devant nous, de « saisir » ce qu’il avait vécu et qu’il était devenu »;
  66. pour son éloge du détail ;
  67. pour sa générosité d’auteur ;
  68. pour la facilité de lecture, et sa terrible condition : un travail qu’on devine harassant pour réunir des cohortes de mots en un souffle puissant ;
  69. pour faire de chaque livre une littérature-monde ;
  70. pour notre regret des héroïnes féminines si présentes dans l’Œuvre, absentes ici car l’homme est seul sur son île ;
  71. pour ce qui se devine : un monde a empli l’homme, l’homme s’est est empli, loin d’une origine unique, les cultures sont là, à disposition, l’homme choisit ses parentés culturelles. Considérer l’Autre, c’est être en culture permanente, jamais en jachère ;
  72. pour cette résonance de L’Empreinte dans l’œuvre entier de Chamoiseau. L’empreinte est une rencontre inopinée ; elle devient quête existentielle ; elle fait penser à la pierre-monde de L’Esclave vieil homme et le Molosse : la terre où il s’enfonce dans sa fuite maronne est celle des Grands-Bois, mais aussi toute la terre et « la pierre, à cette instant découverte va relancer la narration et le mouvement, tant du personnage que de la pensée, vers le multiple et vers le monde. La pierre va venir à la fois opposer une butée à la fuite en avant, dans la profondeur mythique de la terre, et dialectiser l’expérience, relancer le désir. La pierre-monde est l’objet magique, la pierre philosophale d’une transmission », explique Dominique Chancé dans Patrick Chamoiseau, écrivain postcolonial et baroque (Honoré Champion, 2010) ;
  73. pour cette note en bas de page dans l’essai cité : « Le ‘lieu qui fait lien’ est une expression que j’emprunte à Michel Maffesoli, sociologue du baroque postmoderne. À ce sociologue, j’emprunte également la définition de l’ « extase » comme moment de sortie de soi. La pierre-monde est expérience de l’extase, comme culmination de la jouissance et comme point de diffraction, de mouvement vers le monde »;
  74. pour ce « mouvement vers le monde », trajectoire de Crusoé ;
  75. pour cette idée suggérée par ces lectures adjacentes : et si chacun ne pouvait s’assumer pleinement qu’en découvrant la pierre-monde en lui ?
  76. pour la réapparition d’un personnage de Biblique des derniers gestes : Ogomtemmêli ;
  77. pour cet art du rebond : rebond par la découverte de l’empreinte, rebond par le récit inouï du capitaine qui nous révèle une origine que Crusoé avait oubliée ? enfouie ?
  78. pour cette question mémorielle, complexe, de L’Empreinte : la mémoire tourmentée de Crusoé errant dans son île-labyrinthe « face à la béance hagarde de [sa] mémoire »;
  79. pour « la beauté de la lenteur », décelée par Crusoé ;
  80. pour l’éloge de la perception, vecteur de métamorphose ;
  81. pour cette « fièvre animiste »  traduite ainsi : « chaque existence était le tout et en même temps n’importe quel élément de ce tout », allégorie de l’œuvre entier qui se retrouve dans L’Empreinte, où l’œuvre entier infuse ;
  82. en faveur de : « j’éprouvais le sentiment d’être un tout relié à un tout mystérieux»;
  83. pour cette île-cachot, parabole d’un moi-île, à l’identification aisée, comme lorsque enfant nous vivions grand train des aventures de Robinson ;
  84. pour cette replongée en enfance ;
  85. pour cet « impact irradiant de l’empreinte », dont l’écho de lecture résonne tout autant ;
  86. pour cette expérience de lecture, car lire ça c’est vivre là et maintenant ;
  87. pour nous faire penser à Frankétienne, grand écrivain haïtien de la spirale ;
  88. pour cette aventure transformatrice ;
  89. pour ce diagnostic du capitaine négrier subjugué par tant de connaissance (et de « délire » ), chez celui que jadis il a connu : « il déclama dans son mélange de plusieurs langues et son accent étrange que cette île était chez lui, et qu’en cet endroit il était au cœur de lui-même et du monde, et dans tous les lieux du monde à la fois »;
  90. pour ce message infiniment précieux : il n’est nulle empreinte qui ne vaille d’être questionnée, sans cesse, comme source ;
  91. pour Parménide, considéré comme le père de l’ontologie, donc de l’étude de l’être en lui-même, auteur dévoilé du « petit livre »;
  92. pour cet apparent paradoxe : le Robinson de Daniel Defoe contenait aussi en filigrane la grande épopée de l’homme blanc et de ses valeurs, au XVIIIe et XIXe siècles, l’une des justifications de l’entreprise coloniale ;
  93. pour ce capitaine négrier dont le récit inclura le récit de Crusoé de telle manière que leurs destinées vont converger ;
  94. pour ses points-virgules qui emplissent le rythme, souligne la fluidité : « le point-virgule est un passeur d’énergie »;
  95. pour cet écho typographique au Neuf consciences du Malfini, où je lis : « la virgule qui lui servait de corps », jolie métaphore pour dépeindre le colibri, et deux pages plus loin : « … cette créature n’était qu’une virgule sans accroche pour le vent et… elle tenait le vent. »
  96. pour son usage des tirets, grands moteurs de néologismes en inflorescence d’images mentales, déployées sur la carte littéraire : « mille combinaisons absurdes que je concrétisais avec dix mille tirets (…) recourir aux tirets afin de circonscrire une irréductible singularité »;
  97. pour cette typographie qui dessine une topographie des images mentales de Robinson et de la joyeuseté qui s’en dégage chez le narrateur/auteur, qui ouvre grand « les écluses de [son] esprit ».
  98. pour cette faconde en spirale littéraire ;
  99. pour cette foi exprimée par la bouche de Crusoé/Chamoiseau : « Mon écrire — mon reste d’humanité — un tremblement constant ».

  

 

 

 

mot du jour : préquelle

Une préquelle (ou « antépisode » au Québec et au Nouveau-Brunswick) est une œuvre réalisée après une œuvre donnée, mais dont l’action se déroule précédemment d’un point de vue scénaristique, selon Wikipédia. Contrairement à son contraire, la suite, elle ne s’appuie pas sur des évènements déjà produits mais raconte les origines des événements et personnages.

Exemples : en littérature, Rabelais a écrit Gargantua (publié en 1534) après Pantagruel (publié en 1532), alors que Gargantua est le père de Pantagruel ; en cinéma, Indiana Jones et le Temple Maudit (préquelle de Les aventuriers de l’Arche Perdue).