Pour Humboldt tout est lié

« Humboldt a révolutionné notre conception de la nature il a inventé le concept de toile du vivant. Il disait que la terre était un organisme vivant dans lequel tout était interconnecté. Et il a été un des premiers à avertir du changement climatique provoqué par l’homme. »

Andrea Wulf, biographe de Alexander von Humboldt (1769 – 1859), dans le film docu-fiction Humboldt et la redécouverte de la nature, de Tilman Remme (Allemagne, 2018, 55 min), diffusion Arte.

Son livre : L’invention de la nature, Les aventures d’Alexander von Humboldt, traduit de l’anglais par Florence Hertz, Les Editions Noir sur Blanc.


Un Brésil, trois écrivains

Trois écrivains brésiliens, trois exemples d’une littérature qui questionne le monde : Bernardo Carvalho, auteur de Reproduction (Métailié), Luiz Ruffato, auteur de À Lisbonne j’ai pensé à toi (Chandeigne) et coordinateur de l’anthologie Brésil 25 (Métailié)
Ana Maria Machado, auteur de La Mer ne déborde pas (Éditions des femmes).

« On devrait interdire de se gausser de qui s’aventure dans une langue étrangère »

« On devrait interdire de se gausser de qui s’aventure dans une langue étrangère. Un matin, en sortant du métro, je me suis rendu compte que je m’étais trompé de station : à peu près la même couleur bleue, presque le même nom que la sienne, j’ai téléphoné de la rue et je lui ai dit : je presque arrive. Dans le même temps, je me suis douté que j’avais lâché une bêtise, car ma professeur m’a demandé de répéter ma phrase. Je presque arrive… c’était probablement le mot presque qui posait problème. Oui mais voilà au lieu de me signaler l’erreur, elle me l’a fait répéter, répéter, répéter, et là-dessus a éclater de rire, un rire en cascade, du coup j’ai raccroché. En me voyant sur le pas de sa porte, elle a eu une nouvelle crise, mais plus sa bouche essayait de la réprimer, plus tout son corps était convulsé  de rire. Elle a fini par me dire qu’elle avait compris que j’arrivais petit à petit, d’abord le nez, puis une oreille, puis un genou, une plaisanterie que je n’ai pas trouvé tellement drôle. »
Ce texte de Chico Buarque est extrait de Budapest (Gallimard, 2005), traduit par Jacques Thériot, placé en ouverture du recueil de nouvelles Brésil 2000-2015, ouvrage présenté et coordonné par Luiz Ruffato pour les éditions Métailié, dans la collection Suites, en préfiguration du Salon du livre de Paris (20-23 mars 2015) où le Brésil est l’invité d’honneur.

Borges et la parabole du haïku

Du salut par les œuvres

« Au cours d’un automne, au cours de l’un des automnes du temps, les divinités du shinto, une nouvelle fois, s’assemblèrent à Izumo. Ont dit qu’elles étaient huit millions mais je suis un homme très timide et je me sentirais un peu perdu parmi tant de monde. D’ailleurs, il ne convient pas de manier les nombres inconcevables. Disons qu’elles étaient huit car le huit est, dans ces îles, de bon augure.
Elles étaient tristes mais ne le montraient pas car les visages des divinités sont kanjis, ne se laissent pas déchiffrer. Sur la verte cime d’une colline, elles s’assirent en rond. Du haut de leur firmament, ou d’une pierre, ou d’un flacon de neige, elles avaient observé les hommes. Une des divinités dit :

Il y a un grand nombre de jours, ou un grand nombre de siècles, nous sous sommes réunies ici pour créer le Japon et le monde. Les eaux, les poissons, les sept couleurs de l’arc-en-ciel, es générations des plantes et des animaux ont été des réussites. Afin que toutes ces choses ne les accablent pas, nous avons donné aux hommes, la succession du temps, le jour pluriel et la nuit une. Nous leur avons même octroyé le don de tenter quelques variantes. L’abeille refait toujours la même ruche ; l’homme a imaginé des instruments : le soc de la charrue, la clé, le kaléidoscope. Il a aussi imaginé l’épée et l’art de la guerre. Il vient d’imaginer une arme invisible qui peut être la fin de l’histoire. Avant que ne se produise ce fait insensé, faisons disparaître les hommes.

Elles réfléchirent. Une autre divinité dit sans hâte :

C’est vrai. Ils ont imaginé cette chose atroce mais il y a aussi cette autre chose, qui tient dans l’espace qu’occupent les dix-sept syllabes qui la composent.

Elle les entonna. Ces syllabes étaient dans une langue inconnue et je ne pus les comprendre.
La divinité la plus âgée décréta :

Que les hommes continuent d’exister.

Ainsi, grâce à un haïku, l’espèce humaine fut sauvée. »

Izumo, 27 avril 1984.

Jorge Luis Borges, en collaboration avec María Kodama, Atlas, Gallimard, 1988, traduit de l’espagnol par Françoise Rosset.

Rosângela Rennó et les traces de la mémoire

À Paris Photo, la photographe brésilienne Rosângela Rennó a été récompensée du Prix du livre de l’année, organisé avec la Fondation Aperture, pour A01 [COD.19.1.1.43] — A27 [S | COD.23], titre code, numéro d’enquête de police sur un vol resté impuni : la disparition et la mutilation de 751 photos, et 195 autres documents dans le département d’iconographie de la Fondation de la Bibliothèque Nationale du Brésil lors d’une grève des employés en 2005.
Ce vol spectaculaire s’est déroulé sans effraction, mais avec d’évidentes complicités internes et un choix judicieux des oeuvres dérobées. Leur remplacement par des archives d’autres photographies a retardé la découverte de ce délit à grande échelle contre la mémoire d’un pays, ces photos étant inscrites au registre Mémoire du monde par l’UNESCO.

Dans une table ronde de la « Plateforme  » de Paris photo, vendredi 15 novembre, Rosângela Rennó a dénoncé cet « effacement et cette amnésie historique », dénonciation qui prend la forme d’un livre remarquable, justement primé, qui représente le dos des photos retrouvées mutilées. La photographe joue sur le paradoxe : ne pas montrer la photo mutilée mais son dos, son verso, soulignant ainsi l’absence et le regret d’une mémoire trafiquée, dérobée. Les auteurs du forfait n’ont pas été identifiés mais les soupçons s’orientent vers des professionnels de la photo, qui connaissent le prix du patrimoine. Car la mémoire a un prix. Ce qui a fait dire à Rosângela Rennó à Paris Photo, et ce qui constitue un autre paradoxe : « C’est le marché de l’art de la photo qui a suscité ces cambriolages. »

On devine par exemple en transparence la trace fantomatique des croiseurs de la marine brésilienne au XIXe siècle, photos dont l’auteur, le Français Marc Ferrez, est par ailleurs représenté dans l’espace de l’Institut Moreira Salles, qui propose l’exposition « Regard sur les villes », et les trois grandes cités, Rio, Sao Paulo et Brasilia. Un ensemble édifiant sur les villes, la nature et leur frontière, notamment dans les photomontages en trompe-l’œil de Caio Reisewitz. Ici Casa Canoas (maison d’Oscar Niemeyer) :

Sur le travail de Rosângela Rennó, voir le blog Lunettes rouges.

Au Congo, Les Enfants des mille jours

En ce jour, du 40e anniversaire du coup d’État, le 11 septembre 1973, diffusion aux Ateliers Sahm de Brazzaville, du film Les Enfants des mille jours, de Claudia Soto Mansilla et Jaco Bidermann. Témoignages d’anciens sympathisants des années Allende au Chili (1970-1973). Émouvant de projeter dans ce pays un documentaire sur le travail de la mémoire, la parole empêchée, la démocratie renversée.

by Iskrafilms

Il y a 40 ans, au Chili, Allende au temps du rêve

Les Enfants des Mille jours, le documentaire qui sort en salle le 2 octobre, de Claudia Soto Mansilla et Jaco Bidermann, revisite les trois années de l’Unité populaire au Chili pendant la présidence de Salvador Allende du 3 novembre 1970 au 11 septembre 1973, date du coup d’État, il y a 40 ans. Des militants ou sympathisants de l’époque témoignent avec précision de ce qui a été pour les électeurs d’Allende le temps du rêve avant Pinochet.

Excellente libération d’une parole longtemps tue sur une page d’histoire faite dans la fierté puis dans l’effroi, Les enfants des Mille jours restitue, reconstitue, déplie une période d’euphorie puis une perte pour des millions de Chiliens amputés de leur mémoire. Claudia Soto elle-même ayant quitté son pays à l’âge de 4 ans, s’entretient avec son père à la mémoire scintillante de précision, avec l’ancien chauffeur d’Allende dont la parole appliquée fait revivre le quotidien passé auprès de celui qui apparaît comme profondément humain. Ainsi ces témoignages. Celui de Claudina Núñez, mairesse communiste à Santiago : « Allende a été pour moi la première machine à coudre de ma mère, la première cuisinière pour ma mère. Avant elle cuisinait au charbon, au bois, avec des chiffons, à la paraffine. »

Lors de leur tournage, Claudia Soto Mansilla et Jaco Bidermann ont eu la chance de filmer en décembre 2009 trois jours d’hommage pendant les obsèques de Victor Jara, chanteur emblématique de la période des Mille jours.

L’alternance des paroles des grands témoins et des obsèques tardives du chanteur donne une âme irrésistible au documentaire.

Comme ces autres témoignages : (à propos d’Allende 🙂 « Sa voix a toujours fait partie de ma vie, m’a aidée à grandir. »
(à propos des élections de septembre 1970) : « Cette heure transcendante de notre vie »
ou cette couturière : « Nous étions les enfants du soleil. » Ou encore cette femme : « Allende me faisait rêver que j’étais une personne, que j’étais capable d’aller à l’université, que j’avais un avenir splendide, que le développement de mon pays passait par ma participation. »

Une femme : « Nous n’avons jamais cessé d’être jeunes, la vérité et la justice ne sont pas négociables. »

Pour soutenir la diffusion, c’est ici. La production est signée Iskra.

Le film Septembre chilien, de Bruno Muel, ressortira sur les écrans le 2 octobre prochain. Il est programmé avec Les Enfants des mille jours de Claudia Soto et Jaco Bidermann. Avant-première le 11 septembre au Nouveau Latina (20, rue du Temple, 75004 Paris).

Voir le dossier de Le Monde diplomatique.