Borges et la parabole du haïku

Du salut par les œuvres

« Au cours d’un automne, au cours de l’un des automnes du temps, les divinités du shinto, une nouvelle fois, s’assemblèrent à Izumo. Ont dit qu’elles étaient huit millions mais je suis un homme très timide et je me sentirais un peu perdu parmi tant de monde. D’ailleurs, il ne convient pas de manier les nombres inconcevables. Disons qu’elles étaient huit car le huit est, dans ces îles, de bon augure.
Elles étaient tristes mais ne le montraient pas car les visages des divinités sont kanjis, ne se laissent pas déchiffrer. Sur la verte cime d’une colline, elles s’assirent en rond. Du haut de leur firmament, ou d’une pierre, ou d’un flacon de neige, elles avaient observé les hommes. Une des divinités dit :

Il y a un grand nombre de jours, ou un grand nombre de siècles, nous sous sommes réunies ici pour créer le Japon et le monde. Les eaux, les poissons, les sept couleurs de l’arc-en-ciel, es générations des plantes et des animaux ont été des réussites. Afin que toutes ces choses ne les accablent pas, nous avons donné aux hommes, la succession du temps, le jour pluriel et la nuit une. Nous leur avons même octroyé le don de tenter quelques variantes. L’abeille refait toujours la même ruche ; l’homme a imaginé des instruments : le soc de la charrue, la clé, le kaléidoscope. Il a aussi imaginé l’épée et l’art de la guerre. Il vient d’imaginer une arme invisible qui peut être la fin de l’histoire. Avant que ne se produise ce fait insensé, faisons disparaître les hommes.

Elles réfléchirent. Une autre divinité dit sans hâte :

C’est vrai. Ils ont imaginé cette chose atroce mais il y a aussi cette autre chose, qui tient dans l’espace qu’occupent les dix-sept syllabes qui la composent.

Elle les entonna. Ces syllabes étaient dans une langue inconnue et je ne pus les comprendre.
La divinité la plus âgée décréta :

Que les hommes continuent d’exister.

Ainsi, grâce à un haïku, l’espèce humaine fut sauvée. »

Izumo, 27 avril 1984.

Jorge Luis Borges, en collaboration avec María Kodama, Atlas, Gallimard, 1988, traduit de l’espagnol par Françoise Rosset.

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