sur la crête d’un enfer…

世の中は 地獄の上の 花見かな

[yo no naka wa / jigoku no ue no / hanami kana]

Tous en ce monde
sur la crête d’un enfer
à contempler les fleurs !

(trad. fr. C.Atlan et Z. Bianu).

Issa, l’un des poètes majeurs du haïku classique, est mort il y a près de deux siècles après avoir écrit plus de 20 000 haïkus. Celui-ci date de 1808-1812. Il est empreint d’un fond religieux bouddhiste, dit de la « Terre pure » (Jōdo Shinshū), qui est le plus largement pratiqué au Japon en termes de fidèles, où le « monde » (yo no naka) est à la fois le lieu de la souffrance et de l’impermanence (mujō) et celui où s’exerce la grâce salvatrice d’Amida, le bouddha de la Lumière infinie, source de salut et de compassion, selon une interprétation traditionnelle.

Le hanami (contemplation des fleurs) n’annule pas l’enfer. Il le révèle par contraste. La beauté éphémère est d’autant plus précieuse qu’elle se déploie sur un fond de douleur. C’est une vision typique de la « Terre pure ». Il n’y a pas de fuite possible hors du monde, mais une conscience lucide de sa misère et de sa grâce simultanées.

Kobayashi Issa (1763-1828) – Portrait par Muramatsu Shunpo (musée mémorial Issa, Shinano, préfecture de Nagano, Japon)

Robert Hass l’a traduit en anglais ainsi :

In this world 

we walk on the roof of hell, 

gazing at flowers

Comment ne pas voir notre époque comme un écho de ce poème à la densité et à la sobriété remarquables, où dans un intervalle entre beauté et enfer s’exprime son immensité ?

fleurs de cerisiers

世の中は桜の花となりにけり

(Yo no naka wa 

sakura no hana to 

nari ni keri)

ce monde
n’est plus que
fleurs de cerisiers

Ryokan, Ah! Le printemps, traduction du japonais Cheng Wing fun & Hervé Collet, éditions Moundarren (1991, 2007)

En grec :

Αυτός ο κόσμος 

δεν είναι παρά μόνο 

άνθη κερασιάς.

Trad. et photo Vassilis Koltoukis

le vide s’apprend en le traçant

.

L’immense volume intérieur de la Rotonde de Thessalonique (Grèce actuelle) éclairé par une lumière chatoyante de fin d’hiver laisse le visiteur à ses questions. 

Conçu pour être le mausolée d’un empereur romain, cet édifice bâti sur l’immensité d’un vide sidéral (30m de haut, 25m de diamètre) ne devint jamais mausolée mais successivement église chrétienne, mosquée (ainsi ce minaret qui a survécu à l’incendie de 1917), église grecque orthodoxe Saint-Georges et monument classé au patrimoine mondial de l’Humanité par l’UNESCO.

Au Japon, avec le kanji 空 on écrit le ciel, le vide, la vacuité. La spiritualité du bouddhisme zen y convoque non pas le néant mais la Relation, un non-attachement (notamment aux identités fixes), une transformation du rapport de soi au monde. 

La Rotonde nous écrase et nous envahit de son vide sidéral. 

Le vide zen nous renvoie à nos questions.

Vie sous le ciel bleu

lumière et fumeroles —

univers derviche

Le pin, sa rumeur, son calme et son tourment

La lecture est une zone de convergences. Par exemple, entre la rumeur du pin, venue du Japon, de l’ère Edo, et son calme et son tourment, dans une œuvre de littérature contemporaine, écrite en français par Céline Minard.

Dans son roman Tovaangar (Rivages, 2025),  le lecteur accompagne son héroïne, Ama, qui découvre « le jardin-monde Huntington », et lit p. 520 : 

« Elle avançait éberluée, interpellée à chaque tournant. L’espace était saturé de silhouettes et de discours disparates. C’était joyeux. »

Puis, deux pages plus loin : 

« Une forêt de bambous coupait leur avancée d’ogres. Haute, martiale et frémissante, elle traçait vers un vallon herbeux au bord duquel elle s’arrêtait aussi net qu’elle avait pris son élan au milieu des Ficus.

Un Pin miniature occupait le terrain. L’eau coulait à son pied. Une pelouse rase l’encerclait. La figure épurée, le port complexe, étagé, il distribuait des dizaines de directions, et les rassemblait dans son tronc. Son calme et son tourment imposaient beaucoup de silence aux alentours. L’ombre de chacune de ses aiguilles se découpait noire sur la toile verte. Dans un creux plus profond, une Carpe tâtait l’eau d’une mare de sa bouche timide. »

Puis le lecteur avance encore dans un paysage qu’il dévore, enchanteur. Alors, il laisse venir, revenir la poésie de Bashô (Japon, 1644-1694), qui aimait apprendre du pin :

松のことは松に習え、

竹のことは竹に習え。

qui se dit : 

Matsu no koto wa matsu ni narae, 

take no koto wa take ni narae.

ce qui signifie : 

Ce que c’est qu’un pin, apprends-le du pin. 

Ce que c’est que le bambou, apprends-le du bambou.

[Matsuo Bashô (1644-1694), Les Trois Livres.]

Alors, vient dans le même fil, un poète contemporain, Uejima Onitsura (Japon, 1661-1738), écrivant :

涼風や虚空に満ちて松の声

Suzukaze ya 

kokū ni michite 

matsu no koe

ce qui donne, dans une traduction de Roger Munier (Haïkus des quatre saisons, éditions du Seuil, 2010) :

La brise fraîche

emplit le vide du ciel

de la rumeur du pin 

alors, le lecteur avance encore dans le texte-paysage de Tovaangar et, page 525, tombe sur cette phrase qui émerveille tout ce qui précède :

« Ama donnait au monde une forme nouvelle. » 

甲骨文 – Calligraphie oraculaire

Paris, en face du Pont-Neuf, côté Rive gauche, une vitrine, celle de la galerie Mizen Fine Art Gallery, dont l’emplacement est exceptionnel au cœur de Paris, présente une écriture chinoise de 3 000 ans. Elle dessine la traduction japonaise d’un poème de Verlaine commençant par ces mots :

「愛せることどもを 我が心は鴎の羽となって 波の穂先に抱き続ける 何故なりや何故なりや。」

« Je ne sais pourquoi / Mon esprit amer / D’une aile inquiète et folle vole sur la mer. »

Cette écriture était utilisée en Chine sur des os et des carapaces de tortue 甲骨 (kôkotsu) par des oracles. Dans la calligraphie contemporaine, Shofu Yoshimoto est l’une des artistes qui l’utilise, sous cette forme 甲骨文 (kôkotsu-bun). 

[« Gravées après la divination, les inscriptions étaient des comptes rendus indiquant principalement le jour et le sujet de la demande d’oracle. On trouve également parfois le pronostic, généralement prononcé par le roi, et, plus rarement, une mention concernant la vérification du pronostic, qui confirme presque toujours l’exactitude de ce dernier. » Kouamé, Nathalie, et al., éditeurs. Encyclopédie des historiographies : Afriques, Amériques, Asies. Presses de l’Inalco, 2020.]

L’artiste calligraphe venue de Fukuoka reprend l’association poésie, calligraphie, art contemporain, dans deux cubes qui reposent sur une pointe, l’un en suspension :

Parmi les deux autres propositions de l’artiste, des bandes en gris et noir, bandages de l’ère Corona, et son besoin de consolation. À côté le mot Éclair est dessiné à l’encre de Chine, non avec un pinceau mais avec une tige de bois façon plumeau :

Enfin, troisième forme, la plus grande : 龍の月 (Le Dragon et la Lune), une encre sur papier et soie, où le satellite de la Terre parcourt l’arc d’une constellation, celle du Dragon :

« Je joue entre les lignes et le vide » explique Shofu aux visiteurs, cultivant l’hybridité entre les formes.

Voir le site officiel de Shofu YOSHIMOTO.

seul ce chemin

9 novembre 1930.

« Fa-yen [Maître ch’an (zen) chinois, fondateur de l’école ch’an portant son nom (885-958)] a dit : « chaque pas est une arrivée ». Oublions la marche passée, ne pensons pas à la marche à venir. Un pas, un autre pas, ni hier ni demain, ni est ni ouest, un pas équivaut à la totalité. Parvenu à ce stade vous comprendrez la signification de la marche zen. »

しぐる、や道はーすぢ

[Shiguru, ya michi wa — su dji]

il bruine

  seul ce chemin

à suivre

« Santoka, journal d’une moine zen. Zen, saké, haïku », traduction Cheng Wing fun et Hervé Collet, Moudarren, 2003, 2013, p. 20.

Vivant illettré (2)

« Comprendre le chant des oiseaux » 

Continuant ma réflexion sur le thème « Vivant illettré » (lire Papalagui, 02/05/2025), je tombe sur un texte, longtemps laissé de côté, de Kenzaburô ÔÉ, son Discours du prix Nobel, dont il a été lauréat, en 1994.

Kenzaburô Ôé, au Salon du livre de Paris, en 2012.

Voici un extrait de ce discours, intitulé Moi, d’un Japon ambigu, traduit par René de Ceccaty et Ryôji Nakamura pour les éditions Gallimard, en 2001, pp. 11, 12 :

« Il y a un demi-siècle, l’enfant de la forêt que j’étais lisait dans Nils Holgersson [Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède] deux prophéties. La première était que moi aussi, un jour, je comprendrais le langage des oiseaux. La seconde était que je me lierais d’amitié avec une oie sauvage, que je m’envolerais avec elle très loin, si possible jusqu’à la péninsule scandinave.

ニルスのふしぎな旅, édition japonaise des années 1980 de « Nils Holgersson »

Notre premier enfant présentait un handicap dans son développement intellectuel — je l’ai appelé Hikari, ce qui signifie « lumière ». Dans son enfance, il ne réagissait qu’au chant des oiseaux sauvages, restant indifférent à la voix et au langage humains. Durant l’été de ses six ans, dans un chalet de montagne, lorsqu’il entendit le chant de deux marouettes venant d’un lac au-delà d’un bosquet, il dit, en prenant l’accent du commentateur d’un disque d’enregistrements de chants d’oiseaux sauvages : « Voici le chant de la marouette. » C’était la première fois qu’il s’exprimait dans un langage humain. C’est à partir de là que la communication entre lui et nous s’est établie.

Aujourd’hui Hikari compose de la musique, tout en travaillant dans un atelier pour handicapés, conçu sur un modèle suédois. C’est en premier lieu le chant des oiseaux qui lui a servi de relais pour accéder à la musique des hommes. N’a-t-il pas ainsi accompli, à la place de son père, la prophétie concernant la faculté de comprendre le chant des oiseaux ? »

On peut lire en ligne l’intégralité du Discours du prix Nobel de Kenzaburô Ôé.

Il est publié avec trois autres textes courts sur la culture et la littérature japonaises dans Moi, d’un Japon ambigu, Gallimard, 2001.

Au Japon, le théâtre est gratuit pour les fantômes

« Ce que c’est qu’un pin, apprends-le du pin » (matsu no koto wa matsu ni narahe 松のことは松に習へ), ce beau précepte de Bashô, je l’ai lu la première fois dans un article érudit d’Augustin Berque.

J’en ai retrouvé une version théâtrale dans la pièce de Simon Gauchet, L’Expérience de l’arbre, créée en 2019, hier à la MC93 de Bobigny. On peut voir des extraits dans ce film tourné au Théâtre national de Bretagne.

Trois personnages dialoguent autour de la question du théâtre, du public, de son art déclamatoire, une mise en abyme, elle-même truffée d’histoires et d’anecdotes : un acteur de nô, art sacré au Japon (interprété tantôt avec humour tantôt avec gravité par Hiroaki Ogasawara), un homme de théâtre français (Simon Gauchet, émouvant ou ironiquement docte, dans son propre rôle) et… un arbre, Matsu, le pin en japonais, personnage à part entière, qui progressivement envahira le plateau.

C’est jouissif et chatoyant, drôle et profond, en résonance au Théâtre et son double d’Antonin Artaud comme à la fable Le Chêne et le Roseau de Jean de La Fontaine. 

C’est une ode composite à la transmission entre les générations dans chacun des pays comme à l’échange entre l’Orient et l’Occident. Entre un théâtre hyper-codé (le nô) et un théâtre en quête incessante de formes nouvelles. C’est aussi du théâtre bilingue français japonais. Une forme de conférence croisée où l’on oublierait de s’ennuyer.

C’est un éventail où l’acteur de Nô range à la fin du spectacle tout un monde. 

On y entend la musique du vent dans les pins, les cerisiers, les saules, comme la musique de Joaquim Pavy qui, sur scène, enrichit le dialogue grâce à sa guitare.

C’est l’omniprésence de l’arbre rescapé puis finalement mort après la catastrophe de Fukushima et son tsunami, lorsque « là-bas, la vague avance avec une douceur sans pitié » : « Je suis le vestige d’un souvenir que tous veulent oublier. »

Un spectacle où l’on apprend, qu’au Japon, le théâtre est gratuit pour les fantômes. 

Décès de Shuntarô TANIKAWA

だがそれが夫婦喧嘩の悪口雑言よりも上等だという保
証はないのだ
詩は何ひとつ約束しないから
それはただ垣間見させるだけだから
世界とぼくらとのあり得ない和解の幻を

Rien ne prouve pourtant qu’il vaille mieux que
les injures échangées dans une dispute de couple
Car le poème ne promet rien
Car il laisse seulement entrevoir
la chimère d’une impossible réconciliation
entre nous et le monde

Shuntarô TANIKAWA (1931-2024), L’ignare, trad. Dominique Palmé, Cheyne éditeur

Le poète est mort dans un hôpital de Tokyo à l’âge de 92 ans. Lire nippon.com.