Ukraine, pays réel, poésie rêvée

Bribes de poésie ukrainienne entendues lors d’une soirée proposée par le collectif Mriya à la librairie-galerie Eva Pritsky, Paris XXe.

Suis-je aussi attelée à la charrue du temps ?

(…)

Dans un manteau de pluie, je me tiens transparente.

(…)

Sur mon épaule, tu dessineras un papillon noir.

(…)

Moi-même, sans mythe, nue et vide.

(…)

La patience arme ton esprit.

(…)

Fleuris mon âme, ne te lamente pas.

MRIYA (« rêve » en ukrainien) est un collectif d’artistes ukrainiens, russes et français, fondé sur quatre principes :

* Soutien à la population et à la résistance ukrainiennes.

* Soutien aux artistes ukrainien.ne.s, à leur travail et sa diffusion.

* Soutien aux membres de la société civile russe qui s’opposent à la guerre et à la politique du régime de Poutine.

* Soutien aux réfugié.e.s de guerre et aux réfugié.e.s politiques sans distinction de nationalité.

source : page Facebook du collectif Mriya : https://www.facebook.com/106204318705457/posts/111418774850678/

Наша поезія – це зброя (notre poésie est une arme)

« Nous savons avec certitude

que les guerres sont finies

et que la poésie ne l’est pas. »

Oleksandr Tkachenko, ministre de la culture ukrainien, présentant le portail « Poésie du libre », qui invite la population à prendre la plume

Source : Le Monde, 20 mars 2022, Live, 17h55. Lien : Guerre en Ukraine : un « front pratiquement figé », une situation humanitaire qui s’aggrave

Le compte twitter de Oleksandr Tkachenko donne le lien du portail « Poésie du libre » : https://warpoetry.mkip.gov.ua/

Le Monde : « Chaque poème, chaque ligne, chaque mot fait déjà partie de l’histoire ukrainienne. Après notre victoire, les générations futures doivent se souvenir de ce que nous avons traversé et être inspirées par le courage et la lutte héroïque. Rejoignez le patrimoine culturel et ajoutez vos œuvres, car nous savons avec certitude que les guerres sont finies et que la poésie ne l’est pas. »

Le Monde semble avoir utiliser un traducteur automatique mais sans traduire le titre de la page d’accueil du site qui collecte les poèmes :

Наша поезія – це зброя, що надихає тих, хто тримає зброю справжню.

Кожен вірш, кожен рядок, кожне слово – це вже частина Української історії. Після нашої перемоги, майбутні покоління мають пам’ятати крізь що ми пройшли та надихнутись відвагою і героїчною боротьбою. Долучайтеся до культурної спадщини й додавайте свої твори, адже ми точно знаємо, що війни закінчуються, а поезія – ні.

en français (trad. automate Google) :

Notre poésie est une arme qui inspire ceux qui détiennent de vraies armes.

Chaque poème, chaque ligne, chaque mot fait déjà partie de l’histoire ukrainienne. Après notre victoire, les générations futures doivent se souvenir de ce que nous avons traversé et être inspirées par le courage et la lutte héroïque. Rejoignez le patrimoine culturel et ajoutez vos œuvres, car nous savons avec certitude que les guerres sont finies et que la poésie ne l’est pas.

Centenaire Kerouac, né le 12 mars 1922

Fou j’ai écrit des rideaux

de

poésie en feu

[28 octobre 1954]

traduction Bernard Agostini

Aujourd’hui, centenaire de la naissance du jazz poet, Jack Kerouac, né le 12 mars 1922 à Lowell (Massachusetts), mort à l’âge de 47 ans, le 21 octobre 1969 à St. Petersburg (Floride).

Mad wrote curtains

of

poetry on fire

[October 28, 1954]

Jack Kerouac, Le livre des haïku, édition bilingue, La Table ronde, réédité pour ce centenaire, le 24/03.

Les œuvres les plus connues de Kerouac, Sur la route (considéré comme le manifeste de la Beat Generation), Les Clochards célestes, Big Sur ou Le Vagabond solitaire, racontent de manière romancée ses voyages à travers les États-Unis. Le genre cinématographique du road movie est directement influencé par ses techniques et par son mode de narration.

Nombreuses émissions à écouter sur France-Culture. Dans Sans oser le demander, Mathieu Garrigou-Lagrange a réuni Josée Kamoun, traductrice et Damien Aube, critique littéraire et d’art à Transfuge, mensuel qui consacre son numéro de mars au jazz poet.

A noter aussi la nouvelle édition de Poèmes dispersés, de Jack Kerouac, traduction Philippe Mikriamos, éditions Seghers.

Ce recueil publié pour la première fois chez Seghers en 1976 entend offrir « une vision complète de son œuvre poétique ».

 » Cette jolie ville blanche

De l’autre côté du pays

Ne me sera plus

Disponible

J’ai vu le firmament bouger

Ai dit  » C’est la fin « 

Parce que j’étais fatigué

De tous ces présages

Et dès que vous aurez besoin

de moi

Appelez

Je serai à l’autre

bout

Attendant

contre le mur final « 

Extrait de  » San Francisco Blues « 

« Même si l’auteur de Sur la route n’est pas toujours célébré pour sa poésie, à l’inverse de son complice Allen Ginsberg, celle-ci représente une part essentielle de son œuvre.

Pendant de son écriture romanesque, la poésie de Kerouac met en avant les aspects les plus caractéristiques de son écriture : là, plus encore peut-être que partout ailleurs, il cherche à se libérer de tous les carcans, faisant confiance à la spontanéité de sa plume, multipliant les libres associations, les mots-valise, les onomatopées, la recherche du rythme et de la sonorité pure… tout en créant de superbes métaphores.

 » On écrit tout ce qui vous vient à l’esprit comme ça vous vient, dit Kerouac, la poésie retourne à son origine, à l’enfant barde, véritablement orale… « 

Ce recueil, publié pour la première fois aux Etats-Unis en 1971, sous le titre Scattered Poems réunit des textes écrits dans les années 50 et 60 et qui avaient paru dans des publications éphémères et underground.

Drôles, grossiers, émouvants, désordonnés, bruts, énigmatiques, ludiques, à fleur de peau, ils s’attaquent vigoureusement à l’american way of life et explorent les failles et les traces de folie causées par l’absurdité et la violence de la vie dans la société capitaliste. Ils parlent aussi de liberté, de beauté et d’évasion.

Ils sont une formidable porte d’accès l’univers poétique de Kerouac. »

l’hospitalité selon un poète omeyyade

L’hospitalité selon Miskīn al-Darāmī, poète irakien, mort en 708 :

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طَـعـامي طَعام الضَيف والرَّحْلُ رَحْلُهُ

ولم يـُـلْهــنــي عـنـه غـزالُ مُـقَـنَّـعُ

أَحــدثــه إِن الحَــديــثَ مـن القـرى

وَتــعــرف نـفـسـي انـه سـوف يـهـجَـعُ

Mon repas est le repas de mon hôte, ma demeure est la sienne,

Même une jolie gazelle voilée ne me détournera pas de mon devoir,

Je parlerai à mon hôte, pour l’aider à trouver le sommeil,

Ainsi mon âme saura qu’il s’est endormi.

.

cité et traduit de l’arabe en français par Xavier Luffin dans Poètes noirs d’Arabie, « Une anthologie (VIe-XIIe siècle) », Editions de l’Université de Bruxelles, 2021.

L’ÉTRANGER

— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?

— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.

— Tes amis ?

— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.

— Ta patrie ?

— J’ignore sous quelle latitude elle est située.

— La beauté ?

— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.

— L’or ?

— Je le hais comme vous haïssez Dieu.

— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?

— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire, 1862

Rien n’est Vrai… mais sa parole demeure

Le poète est mort

Rien n’est Vrai tout est vivant

Sa parole demeure

Edouard Glissant est mort à Paris le 3 février 2011.

Le poète, philosophe et romancier du Tout-Monde, de la Relation et de la créolisation avait intitulé l’une de ses dernières conférences, en 2010, « Rien n’est Vrai, tout est vivant », avec un V majuscule à Vrai, soulignant ainsi l’absolu du concept, mais la relativité du vivant.

« Rien n’est Vrai, tout est vivant ». La formule est belle comme un poème, obscure comme une question philosophique nouvelle ou en gestation, encore inexprimée.

« Je suis tout à fait d’accord que c’est à peu près incompréhensible, disait Glissant, mais c’est à première vue seulement. Il y a là de quoi non seulement constituer l’épine dorsale d’un poème, mais aussi la réflexion d’une philosophie. »

Onze après la mort du penseur martiniquais, le « vivant » n’a jamais été autant en question. Réchauffement climatique, biodiversité en danger, planète malade… l’urgence s’est imposée. Lire en particulier l’essai de Séverine Kodjo-Grandvaux, Devenir vivants, Philippe Rey, 2021.

Glissant notait ce distinguo : « Le vivant est toujours créole, il rejoint sa diversité. Le Vrai hésite au bord des fleuves et des mers, dehors la ligne de ce qui naît. Nous avons tant eu besoin du Vrai quand nous ne savions ni ce qu’est une frontière ni ce que font deux saveurs. »

Dans cette conférence – quelquefois absconse – et les propos qui ont suivi – plus éclairants -, soulignons quelques questions clés.

« Y-a-t-il un Vrai comme absolu que nous devons accepter ? Y-a-t-il un Vrai comme absolu qui nous trompe ? Ces questions qui se posent à propos du « Vrai » majuscule ne se posent pas à propos du vrai (petit v) qui concerne les choses concrètes quotidiennes. »

et plus loin :

« Nous n’avons pas d’angoisse de la connaissance du vivant sauf lorsqu’il s’agit de notre propre corps et que nous nous posons des questions. Mais nous avons une angoisse de la connaissance du Vrai en tant qu’absolu. Car nous nous demandons si ce vrai entant qu’absolu ne nous dirige pas sans que nous le sachions. »

enfin :

« Ma position est que l’Absolu du Vrai est menaçant parce qu’il ne conçoit pas le mélange et que l’absolu du vivant est fantastique parce qu’il ne se conçoit pas sans mélange. »

Intégralité de la conférence « Rien n’est Vrai tout est vivant » et des discussions ici :

Ce dialogue instauré par le poète philosophe entre Vrai et vivant, entre un concept et une notion philosophiques, est traversé par d’autres concepts que l’on trouve développés dans La philosophie de la Relation (mot majuscule), « poésie en étendue », Gallimard, 2009 : pensées archipélique, de l’essai, du tremblement, des frontières, de l’errance, des créolisations, de l’imprévisible, de l’opacité du monde, de la trace…

Dédicace de l’auteur au lecteur

Thoulathiyat, haïkus arabes

النطر عبر النافذة

أبداً لن يستنفدَ

الأفق

À regarder par la fenêtre

jamais ne s’épuise

l’horizon

Haïku de Christian Tortel, extrait de ce recueil de poésie bilingue français arabe qui porte le titre de Thoulathiyat [soit : « Tercets », prononcer « soulassiyat »] et le sous-titre de « haïkus arabes ».

Il a été co-traduit avec Golan Haji, illustré par Walid Taher, mis en page et édité par Mathilde Chèvre pour les éditions Le Port a jauni, sises à Marseille, qui présentent ainsi le principe de création :

Thoulathiyat, une des doubles pages.
Mise en page, édition : Mathilde Chèvre

« Durant cinq années, Le port a jauni a publié un recueil de roubaiyat par an. Les roubaiyat sont des quatrains, comme l’indique leur nom issu du chiffre arbaa, quatre. Genre poétique perse et arabe qui remonte au Xie siècle avec l’œuvre d’Omar Khayyam, les roubaiyat ont été le terrain de jeu de poètes égyptiens des années 1960-70 qui ont revisité le genre avec humour et truculence linguistique en arabe contemporain dialectal. Ces quatrains sont une méditation sur la vie, la mort, la joie, le temps qui passe, l’innocence, l’absurdité du monde, son origine, sa cruauté : ils posent un regard et s’attardent sur des instants fugaces, des détails, des petites choses qui disent le monde entier.

Durant trois années, Christian Tortel a envoyé au Port a jauni un haïku par mois. Les haïkus sont des poèmes des tercets qui relèvent de la tradition japonaise. Mais Christian Tortel les écrit en français ou en arabe, et les traduit dans l’autre langue. Ainsi, une fois par mois, se posait dans la boîte à mails du Port a jauni un poème sur des instants fugaces, des détails, des petites choses qui disent le monde entier.

Thoulathiyat, couverture verso.
Illustrations et calligraphie du titre : Walid Taher

À force de fréquenter ces deux chemins parallèles, roubaiyat et haïkus en arabe, il nous est apparu évident de les croiser, et dans un grand tissage des genres poétiques, les thoulathiyat sont nées. Elles sont des haïkus ou des tercets, comme l’indique leur nom issu du chiffre thalatha, trois. Elles sont autant de méditation sur la vie, la mort, le temps qui passe, les mots sans frontière.


Les Thoulathiyat relient le monde arabe à l’Asie, la France au monde arabe, les langues entre elles, elles racontent, en creux, les tissages possibles en poésie. © photo Vincent Albinet

Un nouveau terrain de jeu qui réinterprète et on l’espère, revitalise, le champ poétique en bilingue, à la fois hommage aux genres anciens et clin d’œil humoristique pour une création contemporaine. »