J’habite une blessure sacrée…

En ce 10-Mai, journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition, relire et réapprendre ce poème magnifique, épitaphe sur la tombe du poète mais aussi voix vibrante d’humanités :

J’habite une blessure sacrée

j’habite des ancêtres imaginaires

j’habite un vouloir obscur

j’habite un long silence…

La suite sur Papalagui du 20 avril 2008.

Le fil de l’arc-en-ciel qui traverse le ciel

« Si je m’éprenais de la femme au chignon en éventail, dans mon désir éperdu de la voir fût-ce au prix de ma vie, à l’instant de la séparation, jusque dans le tressaillement qui me ferait connaître la joie ou le regret, je composerais sûrement un poème dans cet esprit. Et j’ajouterais ces deux vers : 

Might I look on thee in death 

With bliss I would yield my breath.

(Et si en mourant il m’était donné de la voir, je cesserais avec joie de respirer.)

Heureusement, ayant déjà dépassé les limites de ce qu’on appelle l’amour ou la tendresse, j’aurais beau vouloir ressentir une telle douleur, je ne le pourrais pas. Mais je dois avouer que la poésie de cet instant fugitif est admirablement exprimer dans ces quelques vers. Même si ma relation avec le chignon en éventail n’est pas aussi cruelle, il est intéressant de la comparer à celle évoquée dans le poème. Peut-être même est-il plaisant d’appliquer le sens de ces vers à notre situation présente. Entre elle et moi, ce que chante le poème est devenu une réalité qui nous relie, par le fils tenu du karma. Le karma ne pèse pas quand le fil est aussi mince. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’un simple fil. C’est le fil de l’arc-en-ciel qui traverse le ciel, c’est le fil de la brume qui s’étire en longues traînées sur les prairies, c’est le fil de la toile d’araignée étincelant de rosée. Si on le veut, on peut le couper à l’instant, mais tant qu’on le regarde, il est d’une beauté merveilleuse. Et si par hasard il devenait aussi épais que la corde d’un puits pendant qu’on le regarde ? Non, ce danger n’existe pas. Je suis un artiste. Elle n’est pas une femme ordinaire. »

Sôseki (1867-1916), Oreiller d’herbe ou le Voyage poétique, traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu, éditions Philippe Picquier, 2015 (V. O. 1906), pp. 68 et 69

Un poème de Marina Tsvétaïéva

Pour certains — ce n’est pas une loi.

À l’heure où le sommeil 

est juste, quasiment sacré,

certains ne dorment pas.

Ils scrutent — et dans le plus

secret des pétales, ce n’est pas toi !

Pour certains — ce n’est pas un code :

à l’heure où toutes les lèvres

ont la sécheresse des dernières discordes —

certains ne boivent pas :

ils s’absorbent — le poing

fermé — dans les sables !

Pour certains, sans grimaces —

la vie est chèrement donnée.

Écrit à Berlin le 25 juin 1922 par Marina Tsvétaïéva (1892 – 1941) et publié dans Insomnie et autres poèmes, édition de Zéno Bianu, Gallimard, NRF poésie, 2015.

Marina Tsvétaïéva met fin à ses jours (par pendaison), à l’âge de 49 ans, le 31 août 1941 à Elabouga, en Tatarie.

… car même dans le dernier hoquet je resterai poète (décembre 1920)

Je sais tout ce qui fut, tout ce qui sera,

Je connais ce mystère sourd-muet

Que dans la langue menteuse et noire

Des humains — on appelle la vie.

[Le ciel brûle, 1913]

Ma dernière cendre sera plus chaude que leurs vies

[Vivre dans le feu, Confessions]

Légère est ma démarche,

– Ma conscience est légère –

Légère est ma démarche,

Ma chanson est sonore –

Dieu m’a mise seule,

Au milieu du monde ;

– Tu n’est point femme mais oiseau,

Alors – vole et chante.

[Le ciel brûle]

Je sais qui je suis : Une danseuse de l’âme.

[Vivre dans le feu, Confessions]

A lire, le beau livre que lui a consacré Vénus Khoury-Ghata : Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga, Mercure de France

puits de lumière

Pour ne pas sombrer dans le ridicule de l‘écriture d’une critique aussi longue que le livre [l’opuscule de Christian Bobin fait en tout et pour tout… 15 pages et répond au titre de « Le plâtrier siffleur » (Poesis, 2018)], limitons-nous à l’essentiel : achetez ce livret et envoyez-le par la poste à vos amis et ennemis, à votre percepteur et à toute âme naissante, pas à ces êtres fatigués de lire, pour qui les mots contemplation, frugalité, écoute, promenade seraient une torture.

Comme si nous n’étions par dans l’euphorie des temps accélérés, l’auteur fait un éloge des contemplatifs :

« Les contemplatifs, quels qu’ils soient, peuvent être des poètes connus comme tels, mais ça peut être aussi un plâtrier en train de siffler comme un merle dans une pièce vide, ou une jeune femme qui pense à autre chose tout en repassant du linge. », suivi d’un éloge des bébés, de leur sagesse, et de leur mère :

« Habiter poétiquement un monde malheureux c’est très difficile, mais c’est faisable. Et c’est d’autant plus nécessaire que le monde se perd, s’abîme, se déchire. C’est d’autant plus nécessaire que s’ouvrent ici ou là des puits de lumière. Ce n’est pas l’apanage de ce qu’on appelle les artistes. C’est une mère qui remet l’ourlet du drap au bord du visage de son enfant endormi, et c’est comme si elle prenait soin de toute la voie étoilée. À la même seconde, le geste de cette mère se double. De la même main, elle couvre son enfant pour qu’il n’ait pas froid et apaise tout le noir qu’il y a entre les étoiles dans le ciel. Ce geste est tellement simple qu’il a des résonances infinies. Je crois que, au fond, c’est ça la poésie, c’est juste un art de la vie. Cette femme est poète à son propre insu. »

De sa mère, Christian Bobin dressait cet éloge, en 1994, dans une interview au Matricule des Anges :

« Pour m’amener des dizaines d’années après, à parler des mères comme ça, elle a dû être complètement démente. Démente d’amour. M’envelopper, me baigner dans une affection, un attachement insensés. »

Au risque de confondre poésie et tendresse, reconnaissons en Christian Bobin cette part d’âme qui savoure l’errance, le presque-rien, l’esprit zen à la manière de ce sage japonais pour qui « l’univers entier est la pensée des fleurs« .

Dénonçant la technique ogresse et déhumanisante, Christian Bobin met ainsi l’attitude poétique à portée de tous. Son texte est la version intégrale d’une contribution pour l’ouvrage « Habiter poétiquement le monde », « anthologie manifeste » de textes d’une centaine d’auteurs réunis en 2016 par Frédéric Brun pour les éditions Poesis, nées de ce recueil au titre emprunté à Friedrich Hölderlin :

Riches en mérites, mais poétiquement toujours,

Sur terre habite l’homme.

Poèmes bleus : tout l’horizon sous ta paupière…

Ces « poèmes bleus », de Georges Perros (1923-1978) sont d’une beauté bleue et fluide comme la Bretagne l’été, ventée ou pluvieuse, mais accueillante c’est sûr avec un tel guide. Tous les offices de tourisme devraient s’en inspirer tant il y a d’humanité dans ces lieux dits par Perros :

Que la Bretagne rentre

Dans les mille pores de ta peau

Dans les mille rues de ton âme

Rues mal famées

Rues douloureuses

Rues clandestines

Interdites à l’étranger

Rues qui montent, montent, et soudain

Tout l’horizon sous ta paupière

Qu’un bon ouragan les anime

Tu ne pourras plus te passer

De cette musique obsédante

Qu’elle secrète, la Bretagne

Etc.
Georges Perros, Poèmes bleus, Poésie / Gallimard

Le ciel est trop vaste…

« Le ciel est trop vaste pour qu’un enfant puisse le saisir dans ses petits bras. Mais dis-lui : Ciel chapeau melon : alors il tendra ses menottes vers le firmament accroché à la patère du palmier, cueillera la lune et la mettra dans sa poche.
O poète enfant ! »
Jacques Roumain (Haïti, 1907-1944), Œuvres complètes, p. 73, CNRS editions, ITEM, Édition critique coordonnée par Leon-François Hoffmann (1932-2018) et Yves Chemla.

Toutes les fois que tu liras, même vite…

« Toutes les fois que tu liras, même vite, même tout bas, passant, le nom que voilà, tu me ressusciteras. »

Dominique Noguez (1942-2019), dans les derniers mots de son livre Projet d’épitaphe (éditions du Sandre, 2016).

«  C’est des poèmes que j’ai commencé par écrire, enfant. Puis je n’ai jamais vraiment cessé, glissant des épigrammes, des élégies, des chansons ou des proses poétiques dans mes livres – et en gardant d’autres sous le coude pour un hypothétique recueil.  
En voici des échantillons, certains à forme fixe. Il y a une griserie à suivre une forme fixe, presque aussi grande qu’à trouver une image inattendue.
Ce petit opus se termine par un essai d’épitaphe, dernière étape avant ce qu’il y a de plus beau en poésie  : le silence.  »