La Journée : اليوم

‎⁦‪#18decembre‬⁩

‎Journée mondiale de la langue arabe

اليوم العالمي للغة العربية

Nuit de lune froide

rêves ouatés sous la couette

chambard d’étoiles

ليلة البدر البارد

أحلام ضبابية تحت اللحاف

انفجار من النجوم

« Le thème de la Journée mondiale de la langue arabe de cette année, « La langue arabe, un pont entre les civilisations », est un appel à réaffirmer le rôle clé de la langue arabe dans le rapprochement des peuples à travers la culture, la science, la littérature et bien plus encore. » (UNESCO)

Feux et méga-feux, bois brûlés de Pierre Marty, précipités d’œuvres d’art

Pierre Marty (à gauche) et Hugues Barrey à l’entrée de « Divagation sentimentale dans les Metz » à Saint-Sauveur en Puisaye (Yonne)

Dans la cour de la ferme d’Hugues Barrey au Metz, dans la région de la Puisaye, au sud de Paris, entre Orléanais, Nivernais et Bourgogne, une installation impressionnante vous accueille, une chimère mi arbre mi sculpture, un tronc centaure fait d’un bas-arbre et d’un haut en tiges de bois brûlé, deux matières mortes « mais c’est vivant ! », s’exclame Pierre Marty en ce dimanche de la fin du mois d’août.

Cette équation paradoxale « mort + mort = vivant », l’artiste Pierre Marty l’a faite sienne, et ce magnifiquement. Il lui a donné ce titre : « Divagation sentimentale dans les Metz », Les Metz étant le nom d’un hameau de la commune de Saint-Sauveur en Puisaye, commune de la célèbre Colette, nom qui serait d’origine celtique. L’expo se clôt ce samedi 18 décembre par une « performance/feu ». L’entrée est gratuite et l’occasion unique.

« Divagation » car l’exposition se présente à ciel ouvert, dans le domaine agricole où le visiteur suit au gré des œuvres et de son imaginaire un parcours de sentes et chemins autour d’un plan d’eau.

Pierre Marty devant son « Soleil noir »

Sur le corps de ferme, un « Soleil noir » de 2,40 m de diamètre présente sa face brûlée au visiteur avant qu’il n’emprunte une allée profonde en pente légère. Les œuvres vous font une haie d’honneur. Elles sont plantées sur une buche, forment une fourche et les branches sont brûlées mais des portions sont recouvertes d’or. Effet saisissant d’une presque revitalisation. On pense au kintsugi, cet art japonais qui consiste à restaurer des céramiques ou des porcelaines cassées qu’on va recouvrir comme nervures cousues d’or.

Œuvre de Pierre Marty, bois brûlé et or

Autre symbole venu du Japon, un torii nous attend plus bas. C’est un portail shintoïste, traditionnellement érigé à l’entrée d’un sanctuaire, il sépare une enceinte sacrée d’un environnement profane. Ici, accès est donné à un pré vaste et ouvert.

Dans la perspective, un torii, de Pierre Marty

Bientôt, nous arrivons à l’orée d’un petit lac. Sur un îlot de branchages émergent d’autres branches érigées en piques qui portent un carré d’or. Pastilles en attente de lumière. Promesse de métamorphoses.

Œuvre de Pierre Marty
Sur un îlot de branchages, des piques et leurs capteurs de lumière

Me revient en mémoire ce haïku de Gotô Takatoshi que cite Antoine Arsan, dans Rien de trop, Éloge du haïku (Gallimard, 2017) :

Dressée de toutes ses forces

dans la bouteille vide

cette rose

Puis c’est une allée de frondaisons sonores. Oui ! L’artiste a disposé avec ingéniosité quelques enceintes dans les arbres et les trognes, ces grandes cicatrices dans le tronc, signes d’une activité humaine.

Étape 7, frondaison sonore

L’oreille se dresse à l’écoute :

« J’avance avec le silence des arbres… depuis que mes paroles sont des pas

Tout est vie, tout est mort dans ces arbres rongés de vent. Les trognes nous apportent la mémoire d’un tout. »

Puis le chant de Barbara : « Est-il un coin de terre où rien ne se déchire (…) Je veux bien y croire mais je suis fatiguée et le soleil est noir. Un peu partout la maison brûle. »

Plus loin, plus tard, une citation de Nietzsche.

Retour au point de départ, aux côtés de la chimère mi arbre mi sculpture de l’entrée, dans une ancienne grange, les bois brulés éclairés le soir donnent l’impression que la forêt brûle…

Après la visite en solo, dans un tunnel arboré de méditations et poèmes, rencontre avec Pierre Marty, 64 ans, artiste qui ne l’était pas avant un traumatisme, l’incendie qui a ravagé sa maison de Fontenoy, à quelques kilomètres, détruite à 70%.

« Cet accident m’a fait devenir artiste. J’adorais ma charpente en chêne. Un jour, c’était en 2017, je dis à mon copain Michel, de Saint-Fargeau : « Mes poutres sont belles, je les exposerai ! » Ils me répond que c’est une bonne idée. Et je me dis qu’à 60 ans, j’avais raté plein d’opportunités. Je me dis : Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que j’ai à raconter sur ces bois ? Comment transformer du beau bois en quelque chose qui parle à tous ? »

Pierre Marty pense à une exposition de Giuseppe Penone, « Noël Legno (Dans le bois) » (Centre Pompidou, 2009)

« Je voulais retrouver l’arbre derrière la poutre. Je me suis inspiré du wabi sabi, notion bouddhiste qui exprime “la beauté des choses imparfaites, impermanentes et incomplètes. C’est la beauté des choses modestes et humbles. C’est la beauté des choses atypiques.” (site Japan expérience).

Le kinstugi et ses nervures cousues d’or en est une variante accomplie.

« Le bois brûlé n’est pas un déchet, on peut lui donner une dimension d’œuvre d’art, une forme de spiritualité. »

Pierre Mary ne se considère pas comme un artiste même si lui arrive d’exposer en galerie, et pourtant il a accompli un travail d’artiste dont nous pourrions nous inspirer.

La presse en revue :

« D’après les scientifiques, 19 millions d’hectares des terres australiennes ont brûlé, entraînant avec elles la mort d’un milliard d’animaux. » (National Geographic)

Australie : déjà plus d’un milliard d’animaux morts et des risques pour des espèces uniques au monde (France-Culture)

« En Sibérie, l’attaque des feux zombies menace la planète », titrait la presse à l’automne 2020 (Novethic)

En Afrique aussi, la forêt brûle. (France 24)

Pierre Marty : « Petit, j’habitais Sainte-Maxime (Var). ma mère attendait avec mon frère et moi les feux sur les hauteurs. Aujourd’hui, les méga-feux sont la conséquence directe de l’inconscience des hommes. A l’inverse, des personnes comme Hugues Barrey (nous sommes sur sur son exploitation agricole) travaillent avec la nature. Il prélève dans la nature ce dont il a besoin, loin de toute logique de prédation. »

« Pour ma part, avec mes œuvres de bois brulé, reconnaît Pierre Marty, j’essaie de faire émerger des émotions chez des gens, peut-être que j’ai couru après ça toute ma vie… »

A visionner les films de Pierre Marty : « Créations en bois brûlé » sur son site.

À lire : Les trognes, l’arbre paysan aux milles usages, de Dominique Mansion, ed. Ouest France

Exemple de trogne en forêt de Puisaye

L’effet papillon du théâtre de Tanino

Des cris de mouettes en fond sonore. Deux petites maisons à la façade découpée montrent deux intérieurs simples, comme si le public était installé à la place du paysage marin. Côté jardin, des pêcheurs rigolards ; côté cour, la famille Fujita vient d’emménager, un homme veille sur sa mère sénile, sa fille prend le relais parfois.

Le Théâtre de Gennevilliers, le T2G, dans le cadre du Festival d’automne à Paris, présente La forteresse du sourire, écrit et mis en scène par le dramaturge japonais Tanino Kurô, 45 ans. Un double huis clos en un décor frontal, fixe, sans artifice, une scène réaliste de cuisine, riz à la vapeur ici, soupe miso là. Loin de l’archipel nippon, on imagine les arômes de la cuisine japonaise.

écume de sentiments

Les personnages mangent et boivent. Les pêcheurs fument beaucoup et parlent en connivence de dragues convenues, comme l’écume de sentiments chiches, copinages et horoscope sur le canal 8 de la télé. Le doublage en français, assuré par Miyako Slocombe, va jusqu’à distinguer les dialogues et les commentaires de la TV, en italique, sur-titres projetés sur les deux écrans géants de part et d’autre de la scène.

hyperréalisme de la décrépitude

De l’autre côté de la mince cloison, un espace comparable. Cuisine réduite à un réchaud en fond de scène. La mère est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Souvent allongée, elle ne marche que courbée. Son fils unique, on le devine cadre, il est fonctionnaire au bureau de poste. Il est parti se présenter aux voisins pêcheurs. Sakura est restée seule avec sa grand-mère. Celle-ci lui renverse ostensiblement sa tasse de café sur sa robe de sortie ou lui arrose le sommet du crâne. Hyperréalisme de la décrépitude : la grand-mère quitte les toilettes à l’avant-scène et son urine s’écoule sur toute la largeur de la pièce, vite nettoyée, sans effusion, par la petite-fille.

théâtre underground

[Tanino Kurô, 45 ans, fils de psychiatre a quitté ses études de psychiatrie pour le théâtre. « J’étais très fier d’être psychiatre et je m’épanouissais dans ce métier. Mais après le tsunami [à Fukushima, 11 mars 2011, une triple catastrophe a additionné un accident nucléaire, un séisme et un tsunami], j’ai ressenti le besoin de me donner des défis en me demandant lequel serait le plus intéressant. » (interview avec Brigitte Salino, Le Monde, 24/11/2021).

Il travaille dans la lignée du théâtre angura (abréviation de andaaguraundo engeki ou théâtre underground), d’avant-garde au Japon dans les années 60-70, en démarcation du théâtre moderne (shingeki), brechtien, loin des formes traditionnelles et célèbres du nô (pantomimes dansées, en vers) ou du kabuki (épique).]

Alors que dans la famille Fujita la petite-fille essuie les brimades de sa grande-mère gaga, le père est allé se présenter aux voisins.

Tanino Kurô © Takashi Horikawa

« J’ai voulu montrer l’influence que ces deux appartements ont l’un sur l’autre, explique Tanino Kurô (dossier de presse). Dans notre vie courante, il est rare de penser qu’un événement apparu chez son voisin nous affecte directement. Mais, quand on le voit dans une pièce de théâtre, nous sommes obligés d’en prendre conscience. Ceci est l’effet indéniable du théâtre. »

« La porte d’à-côté, des étrangers ? »

Avant la première des deux rencontres entre voisins, la grand-mère avait demandé à son fils : « La porte d’à-côté, des étrangers ? »

Fujita leur offre des œufs de morue soigneusement emballés, l’emballage sophistiqué étant une marque relevée de l’étiquette japonaise. Et le sourire… une forteresse dans le royaume des conventions sociales.

Ashida Takeshi, surnommé Také, le patron pêcheur, le reconnaît : ils ne s’étaient pas aperçus qu’ils avaient de nouveaux voisins.

L’échange est très cordial. Le superficiel est néanmoins révélateur :

Les pêcheurs parlent fort à cause du vent et du moteur du bateau qui les rendent à moitié sourds, explique le patron pêcheur.

De son coté Fujita décline son identité sans façon : Il est fonctionnaire au bureau de poste, divorcé, sa fille a 21 ans.

Také se dit « jaloux » car il a pour seule compagnie ces « idiots » autour de la table .

⁃ C’est moi qui suis jaloux de vous, vous qui êtes entouré de rire tous les jours.

⁃ C’est juste du bruit, concède Také, ce sont tous « des animaux sales et bruyants : cochon, chameau et limace. » (L’un d’eux a le mot kani pour « crabe » écrit sur son paletot !)

Il se retourne vers ses compagnons, en les tapotant sur la tête : « Vous êtes juste des gardons de quai ».

⁃ Je vous envie, j’aimerais juste rire quand je partirai, conclut Fujita.

la solitude ponctuée de questions existentielles

« Notre vie de tous les jours est fragile, raconte Tanino Kurô. Elle est en évolution constante. Je ne fais pas appel à des événements dramatiques, mais à de petits éléments, à peine décelables, qui, par leur cumul, déclenchent un changement. C’est en effet le point commun avec mes pièces précédentes. » (Le Festival d’automne et le T2G avaient programmé en 2018 deux pièces de sa compagnie Niwa Gekidan Penino The Dark Master et Avidya).

Cet hyperréalisme sert le propos de l’auteur et metteur en scène. Montrer le quotidien pour pressentir l’essentiel… la solitude, l’entre-soi, ponctué – rarement – de questions existentielles : doit-on placer mamie dans une maison spécialisée ? faut-il continuer à travailler ? La solitude, Tanino Kurô connaît. Il a lui-même vécu avant sa vingtième année comme « hikkikomori », reclus ne voyant et ne fréquentant personne pendant plusieurs mois.

lecture impossible

Le parallèle entre les deux maisons en dit plus, sans souligner l’intention. Il suffit d’exposer. Ainsi Fujita lit à haute voix à la faveur d’une lampe de chevet Le vieil homme et la mer, d’Ernest Hemingway. Autour d’un repas délicieux au crabe des neiges (offert en contre-don par le patron pêcheur voisin), nous assistons à ce dialogue plein d’ironie et de dérision mêlées entre le père, lecteur, et la fille :

⁃ Quel est ce livre ? demande Sakura

⁃ Juste un livre que j’ai emprunté à quelqu’un, répond Fujita.

⁃ Le titre semble ennuyeux. Est-ce un livre étranger ?

⁃ Je ne sais pas qui l’a écrit, mais je ne pouvais pas comprendre un mot.

⁃ Typique.

⁃ Ce n’est pas trop long, alors j’ai pensé que j’allais tenter le coup, mais j’étais perdu dès le début. Quelque chose à propos d’un vieil homme qui est pêcheur, mais c’est à peu près tout ce que j’ai pigé.

⁃ Tu peux le savoir juste à partir du titre.

⁃ Je n’ai vraiment pas compris, alors j’ai essayé de le lire à haute voix comme un gamin.

⁃ Cool !

Dans la maison mitoyenne, un dialogue en écho, autour de la star des westerns Clint Eastwood oppose Také et l’un des jeunes pêcheurs qui se moque de sa prononciation du nom américain, transformé en… « Clinton ».

Le Japon serait-il réfractaire à la culture de l’étranger ?

pensée bouddhiste

Tanino Kurô ne semble pas intéressé par une satire sociale de son pays. Il considère que des liens gouvernent notre rapport au monde, et que ces liens restent à imaginer : « On ne peut pas trouver de lien direct entre le riz qui cuit et un déménagement, mais on ne peut pas non plus juger qu’il n’y en ait aucun. Notre imagination doit être libre, il faut avoir cette curiosité intellectuelle. »

Ces liens relèvent selon lui de la pensée bouddhiste au sens large : « Je crois en l’effet papillon au sens où il est impossible d’éliminer toute hypothèse. Ne pas pouvoir définir la cause d’un événement ne signifie pas qu’il n’en n’existe pas. Le fait de considérer que tout ce qui advient possède une cause, que tous les phénomènes sont en lien est peut-être proche de la pensée bouddhiste. Je ne considère pas le bouddhisme comme une simple religion. Non. Cette pensée m’attire parce que j’y vois des points communs avec la biologie moléculaire et la mécanique quantique. Par exemple, l’état de Satory (éveil) tant recherché par des bouddhistes est souvent exprimé comme « vide », un « état où se mélange le plein et le vide ».

effet papillon

Le théâtre du quotidien et du trop plein de détails présents est incarné par des acteurs excellents : Susumu Ogata, Kazuya Inoue, Koichiro F.O. Pereira, Masato Nomura, Hatsune Sakai et Katsuya Tanabe.

L’effet papillon est provoqué chez… le spectateur. Car on ressort troublé de La Forteresse du sourire, non des attentes validées (l’étrange des pièces précédentes) mais troublé par le vide existentiel que le réalisme du théâtre de Tanino Kurô laisse infuser, entre l’installation de la famille Fujita au début de la pièce et son départ du bord de mer à la fin de la pièce. Elle laisse la maison vidée de ces existences à l’étroit.

Jusqu’au 28 novembre au Théâtre de Gennevilliers (Métro Gabriel Peri). À 20h du lundi au vendredi. Le samedi à 18h et le dimanche à 16h. Durée 1H50. En japonais, sur-titré en français.

Lire l’entretien avec Tanino Kurô dans Zone critique, 25/11/2021