un tendre narrateur…

Olga Tokarczuk est une conteuse (…) À Stockholm, il y a un an, elle a commencé son discours de réception du Nobel 2018 par une histoire personnelle. Celle d’une photo de sa mère, d’une jeune femme inquiète assise près d’un poste de TSF, « le regard dirigé vers un point hors cadre », sous une lumière douce : « Enfant, je croyais que maman regardait le temps. » Et lorsqu’elle interrogeait sa mère, celle-ci lui répondait « qu’elle était triste parce que je n’étais pas encore née et que je lui manquais ». Ce bref échange lui donna des forces « pour toute la vie », « ce que jadis l’on appelait une âme », confia- t-elle. Ça l’a dotée « d’un tendre narrateur, le meilleur du monde ». »

Jean-Yves Potel, En attendant Nadeau, 24/11/2020

Xosh kepsiler ! (Bienvenue, en ouïghour)

Troisième cours d’ouïghour à l’INALCO

Yaxshimusiz ! (Bonjour, en ouïghour)

Qandaq ehwalingiz ? (Comment allez-vous ?)

Yaxshi (bien)

Yaman (mal)

Yaman emes (pas mal)

Qedir ehwal (ça va aller)

Xosh xewer (bonne nouvelle) : à partir de cette semaine Dilnur propose trois cours différents : langue, histoire et littérature ouïghoures. La situation faite aux Ouïghours en Chine n’est sans doute pas étrangère à cet engagement de l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) en faveur de la culture ouïghoure.

Ce lundi, l’ouïghour nous prend de court : le cours de langue a été avancé de 2h30, il commence dorénavant à midi au lieu de 14h30. Shum xewer (mauvaise nouvelle) : personne de mon groupe n’a semble-t-il été prévenu, ou bien le changement d’horaire était impossible à suivre pour certains. Plus rapide que l’Inalco, Facebook relaie l’information par une belle affiche :

Nous n’étions que deux étudiants lors de la première séance, cinq dans la deuxième. Aujourd’hui la salle attribuée est trop petite. Nous sommes environ une vingtaine.

Une étudiante en persan propose un changement de salle au même étage. C’est beaucoup mieux.

D’emblée, Dilnur met les choses au point lorsqu’elle entend un léger chahut en fond de salle : « Si vous êtes turcophone, c’est un devoir pour vous de sauver l’ouïghour car sans le ouïghour il n’y aurait pas de turc. C’est comme si pour un francophone on lui faisait disparaître le grec et le latin. La civilisation ouïghoure est la pierre angulaire de la civilisation turque. » 

Cette parole très offensive est redoublée d’un message explicite : « Ce n’est pas la quantité (la taille du groupe) qui m’intéresse mais la qualité ». 

Apparemment le message fait mouche.

Ma voisine me réclame une feuille pour prendre des notes, puis une deuxième pour sa voisine, puis une troisième pour la voisine de devant. Ces étudiants s’expriment entre eux en turc et en français.

Puis ce sera une floppée de mots ouïghours : de l’habillement aux mots de salutations. Les premiers à chahuter sont les premiers à poser des questions, à demander comment on dit tel ou tel mot en ouïghour.

Preuve qu’en Asie, l’ouïghour est un des carrefours, Ouzbeks et Ouïghours se comprennent à 90% et la langue emprunte à de nombreuses langues voisines aujourd’hui ou hier. Au russe : « popayka » (pull-over) ; aux langues européennes : « kastum » désigne… le costume, « sharpa » l’écharpe ; de l’arabe vient cette expression « quedir ehwal » pour « ça va aller », alors que qudir signifie « destin » en arabe et el-hal « la situation, l’état » ; d’autres mots proviennent du persan ou du kurde : « xuda » dans les deux langues signifie Dieu. Ces mots écrits en caractères latins ne doivent pas tromper : les 32 lettres de l’alphabet ouïghour sont issues pour 27 d’entre elles de l’arabe et pour 5 du persan. Ainsi ouïghour s’écrit : ئُويغور.

Les étudiants intéressés par l’ouïghour étudient par ailleurs le turc (le turc et l’ouïghour appartiennent à la même famille des langues dites turciques), l’arabe, le persan, le russe, l’ouzbek, le kurde… Ma voisine fait une recherche sur une langue arabe en voie de disparition, l’arabe chypriote, parlée par un petit millier de locuteurs.

La plus belle trouvaille pour aujourd’hui restera ce « paytima », qui désigne une espèce de bandage contre le froid entourant le mollet, une sorte de guêtres. Paytima désigne au sens figuré un « lèche-bottes » et « paytima qilmaq » c’est piétiner quelqu’un alors que « paytima bulmaq », c’est être piétiné par quelqu’un. Très vite on est donc dans le bain.

Xosh ! (au revoir)

Keler hepte (à la semaine prochaine).

Féminité : une bonne nouvelle

Après le coup d’envoi – décevant – de la série de nouvelles de cet été 2020 éditées par Le Monde (voir Papalagui, 02/08/20), inspirées du thème « féminité », voici une nouvelle signée Nathalie Azoulai (prix Médicis en 2015 pour Titus n’aimait pas Bérénice, P.O.L.). 

« Dans les jupes de son père » est pleine de délicatesse proustienne. Sa « madeleine » a été le tremplin d’une vie, un moment fondateur d’une vie de mathématicienne. Sa remémoration apparaît lors d’un événement public. Elle passe, sans difficulté n°1 de ce « concours de nouvelles » ouvert à six écrivaines.

L’héroïne est Adèle, « femme d’exception », distinguée par un ministre. Elle se souvient de sa première reconnaissance, à 17 ans, en classe de mathématiques, où elle résoudra un problème, ce souvenir en rappellera un autre, celui d’une enfance choyée par son père « qui lui a ouvert toutes ses boites de jeux » d’échecs et de maths malgré les sarcasmes maternels. Adèle est ainsi surnommée par son père en souvenir d’Ada Lovelace (1815-1852), pionnière britannique de l’informatique.

Après son coup d’éclat, entourée d’hommes admiratifs, « Adèle constate, étonnée, que ce prodige ne gêne pas les garçons, au contraire, puisqu’il est l’exception qui confirme la règle et qu’avec cette exception, on peut certainement trouver de nouvelles sources de plaisir. »

Sujet restreint, récit resserré, unité du déroulement : l’instant où la narratrice prend conscience de son héritage paternel, c’est « l’instant-révélation » analysé par l’historien de la nouvelle, René Godenne, dans son petit livre – qui fait référence – La Nouvelle française (PUF, 1974, épuisé en version papier mais disponible en version numérique)

Ici l’autrice raconte deux moments : la reconnaissance officielle publique et le souvenir intime fondateur, comme deux moments enchâssés. Elle le raconte avec délicatesse.

Féminité : une nouvelle peu rassurante

Le Monde du 3/08/20 entame une série de six nouvelles écrites à partir du mot « féminité ». La première à s’y coller est Maylis de Kerangal (autrice de Réparer les vivants, 2014), qui l’a écrite un peu vite.

L’histoire : pour adopter une voix de radio, « plus masculine », supposée être  « plus rassurante », et avoir une chance de passer au micro, Zoé transforme sa « voix de chiotte » avec l’aide d’un coach. Son amie remarque le changement, de « ruisseau » à « limaille de fer ».

Cette nouvelle est un vrai festival… de couleurs liquides.

un festival de couleurs :

« une belle couleur orange

le bâtonnet rouge

le caban noir

le rouge à lèvres andrinople (Andrinople, ancien nom de la ville turque d’Edirne)

le halo rougeoyant des braseros

deux white russians

deux autres white russians, des cocktails de lait et de vodka

des lueurs orangées

encore deux white russians »

Des clichés exotiques :

« un fond sonore de forêt tropicale

la terrasse du Babylonian Café

sa chanson tel un patio andalou »

Le goût des adjectifs liquides :

« la reconnaître solaire, passionnée et ambitieuse

un timbre clair et vif

un silence d’une densité de platine 

elle était lucide et déterminée ».

Bref, on attend d’autres nouvelles.

Dans le polar, un os…

Lire un bon polar de bon matin, ça devrait être interdit. C’est à vous occuper la journée ! Ainsi avec Fredric Brown, Une nuit à la morgue, une anthologie de nouvelles établie par Stéphane Bourgoin pour les Nouvelles éditions Oswald, préface François Guerif, l’un des éditeurs de romans policiers les plus en vue en France, fondateur de Rivages/Noir. 

Quant à Stéphane Bourgoin, son nom ne me disait rien. Et pourtant, il fut auteur de livres sur des tueurs en série, un spécialiste auto-proclamé, au point de défrayer la chronique de la mythomanie comme le montre cette enquête de Clément Freze, Mindliar : L’imposture Stéphane Bourgoin.

Stéphane Bourgoin, un « serial interviewer », dont les tribulations sont retracées par Macha Sery pour Le Monde

Cette mythomanie a par la suite été reconnue par l’intéressé, devenu « serial menteur » (Émilie Lanez, Stéphane Bourgoin, serial menteur ? Dans Match, il passe aux aveuxParis Match,‎ 17/05/2020 et osap.com)

Maintenant, que l’os est à nu… je vais relire Fredric Brown, dont le recueil Une nuit à la morgue est le n°13 de la collection.