livres debout

[Titre : ] #ألف_باء soit « #ABC » #عمل_رائع

[Légende :]

« Bibliothèque de Raqqa (Syrie), photomontage et collage papier sur toile, 100 x 80, 2019 », par Tammam Azzam.

[à la loupe :]

Parmi les livres dressés, survivants dans les ruines, se distinguent les traductions en arabe de :

⁃ Miguel de Cervantès, Don Quichotte (1605),

⁃ Victor Hugo, Han d’Islande (1823),

⁃ Umberto Eco, L’île du jour d’avant (1994),

⁃ Mario Vargas Llosa, La Fête du Bouc (2000).

Ce sont des romans historiques.

Il y aurait beaucoup à dire tant sur ce photomontage, métaphore puissante de la culture survivant au cataclysme, que sur le collage dont le motif caractéristique de Tammam Azzam nous renvoie à une abstraction où semblent courir en cascade des rivières de sang…

Randa Maddah : Quand le manque devient geste de patiente beauté

Randa Maddah : Quand le manque devient geste de patiente beauté. Dans cet atelier de l’École des Beaux-arts de Paris, le vide est occupé par des images, fixes ou en mouvement. C’est une plongée dans la mémoire. L’espace est troué d’une présence. C’est immédiatement palpable. Titre : Restauration. En arabe : tarmim ترميم. Un mot utilisé pour la restauration d’une œuvre d’art, du patrimoine.

À l’Ecole des Beaux-Arts, Randa Maddah, artiste syrienne du Golan, en exil en France, présente son travail de fin d’études. Elle avait déjà été remarquée pour ses sculptures ou ses vidéos, tel ce film,  Horizon lumineux, avec une maison en ruine aux fenêtres vides, rideaux flottant au vent, cadrée en un plan séquence fixe et dans laquelle une femme s’affaire à des tâches ménagères. Une mise en scène théâtralisée, sans parole, belle et dénuée. Une maison en ruine d’un village du Golan.

À l’Ecole des Beaux-Arts, posées au sol comme sur un damier, des photos représentent des portions de sols pierreux, herbeux, des terres qui ont vu passer des hommes ou des femmes. Ces sols semblent abandonnés. Des traces de passages. Autour desquelles nous déambulons, nous spectateurs.

Les photos sont disposées de façon éparse, comme les pièces distantes d’un puzzle géant.

Chaque cliché est évidé d’un objet. On devine la forme d’un clou, d’une chaussure, peut-être un ustensile de cuisine ou une prise électrique. La place vide laissée par l’objet ôté est grisée. Donc, il manque une pièce, un objet, un morceau de la terre habitée.

Levant les yeux au mur, un tableau composé de vingt rectangles de béton nous fait face. Chacun d’eux contient un objet, l’une des pièces ôtées de la terre.

Ainsi, le spectateur met en correspondance immédiate les pièces manquantes du sol et les pièces retrouvées sur le mur. Peut-être le résultat d’une explosion qui a fait sauter les pièces du sol au mur, en une forme de déflagration esthétique. Et silencieuse.

En face de l’entrée, deux écrans proches, placés côté-à-côté. À droite, une maison aux murs troués laisse apparaître l’horizon. Des rideaux flottent au vent. C’était déjà le motif d’ Horizon lumineux.

À gauche, l’écran présente Les hauteurs du Golan occupé, un paysage vu à travers des miroirs brisés suspendus comme mobiles.

Sur le mur voisin, un écran seul avec un mur et son trou. L’artiste, filmée de dos en un cadre fixe et plan séquence, dépoussière les contours du trou puis colle des bandes blanches pour combler le trou. Enfin, elle peint l’ensemble. Le geste artistique comme geste de reconstruction.

À l’entrée, au mur est affiché la page 3 du Monde du 11-12 juin 1967 sur la Guerre des Six jours, une guerre éclair qui a vu le triomphe d’Israël, l’anéantissement des armées arabes et la conquête et l’occupation du Sinaï, de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est, de la bande de Gaza et du plateau du Golan.

Randa Maddah est née il y a 35 ans dans le Golan syrien aujourd’hui occupé par Israël.

Son installation, Restauration, est d’une grande force et d’une grande pureté formelle. C’est une plongée dans une mémoire meurtrie, aux objets dispersés, aux miroirs tranchants. Cette mémoire est diffractée en de multiples mobiles, des miroirs aux arêtes coupantes comme les projections dans l’espace des fenêtres explosées de la maison en ruine voisine.

Le jeu des correspondances est très maîtrisé. D’une part, des objets portés disparus se retrouvent dans une autre dimension, verticale, coulés dans le béton. D’autre part, une maison en ruine, que troue l’espace, a pour corollaire des vitres brisées devenues miroirs.

Enfin, l’artiste colmate un trou par des bandes à la solidité dérisoire mais qui seront peintes en un geste placide, obstiné et d’une grande et patiente beauté.

Dans le domaine littéraire, on pense à la très belle Matière de l’absence, de Patrick Chamoiseau, qui fait du travail patient du deuil une conquête de l’imaginaire sur la violence du monde.

À noter : le travail de Randa Maddah ayant été présenté dans le cadre d’un diplôme de l’École des Beaux-Arts de Paris, il n’a été exposé qu’une journée. La beauté de l’éphémère…

Théâtre : Dans la tête de Basquiat

Dans la tête de Basquiat
Reportage : Christian Tortel, Mourad Bouretima, Rael Moine. Montage : Jérémy Vellela. Mixage : Sylvie Lemaire.

Les génies vous tendent un piège, malgré eux, tant ils débordent du cadre. Comment par exemple mettre en scène Basquiat, figure de l’artiste underground new-yorkais, mort en 1988 à 27 ans, lui qui signait ses graffitis sur les murs de New-York du nom de SAMO (« Same old shit ») ?

En proposant un théâtre « indiscipliné » répond la Compagnie 0,10

C’est du théâtre mais aussi un concert de jazz. Reconnaissons au dramaturge Koffi Kwahulé qui signe le texte d’être grand amateur de Thelonious Monk, et la clarinette de Nicolas Baudino fait des merveilles.

C’est aussi de la danse… ce qui flatte les émotions du corps.

Quant à la vidéo, trop souvent un simple gadget sur d’autres scènes, elle est ici frontale et vivante comme le sont les réminiscences d’un paysage urbain, Brooklyn vu de la chambre du jeune Basquiat… un quartier flouté par les gouttes dégoulinant à l’envers. Bravo au vidéaste Benoît Lahoz …

Quant à Basquiat, il ne repose pas que sur les épaules et le corps sculpté de Yohann Pisiou, impeccable en boxeur, rhéteur, malaxeur d’identités d’artistes. Il se démultiplie en trois avec aussi le danseur Willy Pierre-Joseph et le musicien Blade Mc Alimbaye qui pratique la beat box comme un art de la percussion par la bouche.

Cette polyphonie d’expressions est redoublée par l’usage de deux micros en fond de salle, encadrant les images frontales qui montrent outre des gouttes d’eau remontant la vitre, remontant le temps à courir après la jeunesse perdue… un éléphant marchant au ralenti ou des visages de jeunes filmés à Caen où la troupe était en résidence. Une manière pour la metteure en scène, Laëtitia Guédon, d’ouvrir la voie à un public jeune qui n’est pas censé fréquenter intensément les théâtres. Une voie déjà ouverte par Basquiat et qui trouve sur scène un prolongement réussi. Au sortir du spectacle, les réactions du public en témoignent comme on le découvre dans le reportage mis en ligne en ouverture de cet article…

Pas un biopic mais un hommage par l’imaginaire

De multiples aspects de la mise en scène de Laëtitia Guédon enchantent le spectateur comme le critique. Les uns retrouvent l’atmosphère underground d’un New-York des années 80, les autres entrent dans la tête de SAMO, le jeune Basquiat… « Il ne s’agissait pas de faire un biopic explique la nouvelle directrice des Plateaux sauvages, scène du XXe arrondissement de Paris, ni d’un spectacle transdiplinaire, plutôt de proposer une scène « indisciplinée », un hommage à un artiste (d’où le titre « Samo, a tribute to Basquiat ») par des artistes d’aujourd’hui à l’image du rebelle qu’était Basquiat. »

La typographie aux lettres blanches sur fond noir utilise quelquefois l’écran de fond de salle pour signer la scène et marquer ainsi l’un des enjeux de cette performance théâtrale : l’identité de l’artiste en mouvement. Les énumérations dans le texte de Kwahullé soutiennent ces interrogations. La scénographie d’Emmanuel Mazé les décuple.

Pour adapter Basquiat au théâtre, Laëtitia Guesdon a ainsi eu l’idée d’associer vidéo et musique, et de réunir trois comédiens. Un dispositif sophistiqué mais parfaitement maîtrisé. Une réussite qui fait entrer les spectateurs dans l’imaginaire du peintre new-Yorkais d’ascendance porto-ricaine et haïtienne.

La pièce intitulée « Samo, a tribute to Basquiat » est un hommage sensible à cette figure de l’Underground américain.

World Peace… murmure en grand l’Américain Renda Writer

sf-renda-writer-world-peace-mural-tour-20160707L’artiste Renda Writer commence son périple mural World Peace à Boston le 4 juillet 2016 [(c) Kyle Willis].

Pour faire tomber les murs, les poètes convoquent la beauté même par avis de gros temps. Car le mur se porte bien : « En 1989, il y avait environ onze murs, barrières ou clôtures dressés, aujourd’hui, on en compte une cinquantaine », selon Courrier international, qui précisait en novembre 2014 que ce chiffre correspond à 8 000 kilomètres de murs bâtis en vingt-cinq ans. (cité par le blog Big Browser).

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La crise des migrants a donné du fil (barbelé) à retordre et du travail aux maçons de toutes obédiences. Fin 2015, Le Figaro titrait : « Face aux migrants, l’Europe se hérisse de murs »  après la décision prise par l’Autriche d’ériger une barrière à sa frontière avec la Slovénie. Or le monde a  connu en 2015 « des déplacements de populations sans précédent ». Selon le dernier Rapport statistique du HCR, quelque 65,3 millions de personnes, soit une personne sur 113, étaient déracinées par le conflit et la persécution à travers le monde en 2015. Soit la population de la France…

cari.b_1_q_0_p_0Loin de se résigner, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau dénonçaient déjà en 2007 l’existence des murs (de l’intérieur) dans un manifeste publié par les éditions Galaade : Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ? Les deux écrivains martiniquais fustigeaient la création alors d’un « ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement »

Aujourd’hui, les artistes attaquent les murs de front. En France, Marie Thefictionist, a récemment réjoui les murs de la Maison de la poésie de son geste écrit infini, Action Writing :

Aux États-Unis, Renda Writer (sic) [cf son site] parcourt le pays de juillet à octobre pour mener son projet, le World Peace Mural Tour et créer cinq « World Peace » [Paix mondiale] en peintures murales dans cinq grandes villes américaines : Detroit, Philadelphie, Boston, Washington, New York.

01212_82QCqDrizBW_600x450Photo extraite de ce site de Détroit où se prépare la visite de l’artiste, le 17 juillet. Qu’on se le dise…

L’idée du World Peace Mural Tour est venue à Renda Writer d’une chanson de KRS-One, pionnier du rap politique aux Etats-Unis :

« If we really want world peace

and we want it right now

We must make up our minds to take it

Right now ! »

soit :

« Si nous voulons vraiment la paix mondiale

et nous la voulons maintenant

Nous devons nous décider à le prendre

Maintenant ! »

« L’artiste Renda Writer cherche « la paix mondiale » en peignant des murs tout autour du globe », titre le Miami Herald du 30/06/16.

 

Badin ? Badalov réunit Ottoman et Ottowoman…

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Dans son exposition For the wall, for the world, au Palais de Tokyo (Paris), Babi Badalov, artiste azerbaïdjanais réfugié politique à Paris, nous présente son « journal intime de la vie quotidienne » : « J’écris peut-être de la poésie mais je ne me suis jamais considéré comme un poète. Ce que je fais consiste surtout pour moi en une succession d’erreurs grammaticales. » Ces erreurs sont en écho à « la confusion d’une vie nomade » où Babi Badalov opère par glissements de mots et de langues. Badalov conçoit cette installation comme un hommage au « multiculturalisme parisien ». Jusqu’au 11/09/2016.

Quelle Abeille a piqué Araki ?

arakiExposition Araki Nobuyoshi, Musée Guimet (Paris) jusqu’au 5 septembre 2016

« Ne t’est-il jamais arrivé de découvrir quelque chose de très beau, et, soudain, de souffrir très fort, et si vite que tu t’en aperçois à peine, parce que ce fragment de beauté que tu contemples, tu devrais le partager avec quelqu’un et qu’il n’y a que l’absence ? » Jacques Abeille, Les jardins statuaires, p. 365

Ce romancier surréaliste a écrit Les jardins statuaires comme premier épisode (de plusieurs centaines de pages quand même) du Cycle des contrées dont le ressort est une « attente des barbares », et où le thème de la création est considéré comme préexistant au créateur (l’œuvre contient son propre dessein, le créateur ne fait que l’accompagner).

Lire l’interview de Jacques Abeille dans Le Nouvel Observateur, 19/11/2011 et consulter le site des éditions Le Tripode