Feux et méga-feux, bois brûlés de Pierre Marty, précipités d’œuvres d’art

Pierre Marty (à gauche) et Hugues Barrey à l’entrée de « Divagation sentimentale dans les Metz » à Saint-Sauveur en Puisaye (Yonne)

Dans la cour de la ferme d’Hugues Barrey au Metz, dans la région de la Puisaye, au sud de Paris, entre Orléanais, Nivernais et Bourgogne, une installation impressionnante vous accueille, une chimère mi arbre mi sculpture, un tronc centaure fait d’un bas-arbre et d’un haut en tiges de bois brûlé, deux matières mortes « mais c’est vivant ! », s’exclame Pierre Marty en ce dimanche de la fin du mois d’août.

Cette équation paradoxale « mort + mort = vivant », l’artiste Pierre Marty l’a faite sienne, et ce magnifiquement. Il lui a donné ce titre : « Divagation sentimentale dans les Metz », Les Metz étant le nom d’un hameau de la commune de Saint-Sauveur en Puisaye, commune de la célèbre Colette, nom qui serait d’origine celtique. L’expo se clôt ce samedi 18 décembre par une « performance/feu ». L’entrée est gratuite et l’occasion unique.

« Divagation » car l’exposition se présente à ciel ouvert, dans le domaine agricole où le visiteur suit au gré des œuvres et de son imaginaire un parcours de sentes et chemins autour d’un plan d’eau.

Pierre Marty devant son « Soleil noir »

Sur le corps de ferme, un « Soleil noir » de 2,40 m de diamètre présente sa face brûlée au visiteur avant qu’il n’emprunte une allée profonde en pente légère. Les œuvres vous font une haie d’honneur. Elles sont plantées sur une buche, forment une fourche et les branches sont brûlées mais des portions sont recouvertes d’or. Effet saisissant d’une presque revitalisation. On pense au kintsugi, cet art japonais qui consiste à restaurer des céramiques ou des porcelaines cassées qu’on va recouvrir comme nervures cousues d’or.

Œuvre de Pierre Marty, bois brûlé et or

Autre symbole venu du Japon, un torii nous attend plus bas. C’est un portail shintoïste, traditionnellement érigé à l’entrée d’un sanctuaire, il sépare une enceinte sacrée d’un environnement profane. Ici, accès est donné à un pré vaste et ouvert.

Dans la perspective, un torii, de Pierre Marty

Bientôt, nous arrivons à l’orée d’un petit lac. Sur un îlot de branchages émergent d’autres branches érigées en piques qui portent un carré d’or. Pastilles en attente de lumière. Promesse de métamorphoses.

Œuvre de Pierre Marty
Sur un îlot de branchages, des piques et leurs capteurs de lumière

Me revient en mémoire ce haïku de Gotô Takatoshi que cite Antoine Arsan, dans Rien de trop, Éloge du haïku (Gallimard, 2017) :

Dressée de toutes ses forces

dans la bouteille vide

cette rose

Puis c’est une allée de frondaisons sonores. Oui ! L’artiste a disposé avec ingéniosité quelques enceintes dans les arbres et les trognes, ces grandes cicatrices dans le tronc, signes d’une activité humaine.

Étape 7, frondaison sonore

L’oreille se dresse à l’écoute :

« J’avance avec le silence des arbres… depuis que mes paroles sont des pas

Tout est vie, tout est mort dans ces arbres rongés de vent. Les trognes nous apportent la mémoire d’un tout. »

Puis le chant de Barbara : « Est-il un coin de terre où rien ne se déchire (…) Je veux bien y croire mais je suis fatiguée et le soleil est noir. Un peu partout la maison brûle. »

Plus loin, plus tard, une citation de Nietzsche.

Retour au point de départ, aux côtés de la chimère mi arbre mi sculpture de l’entrée, dans une ancienne grange, les bois brulés éclairés le soir donnent l’impression que la forêt brûle…

Après la visite en solo, dans un tunnel arboré de méditations et poèmes, rencontre avec Pierre Marty, 64 ans, artiste qui ne l’était pas avant un traumatisme, l’incendie qui a ravagé sa maison de Fontenoy, à quelques kilomètres, détruite à 70%.

« Cet accident m’a fait devenir artiste. J’adorais ma charpente en chêne. Un jour, c’était en 2017, je dis à mon copain Michel, de Saint-Fargeau : « Mes poutres sont belles, je les exposerai ! » Ils me répond que c’est une bonne idée. Et je me dis qu’à 60 ans, j’avais raté plein d’opportunités. Je me dis : Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que j’ai à raconter sur ces bois ? Comment transformer du beau bois en quelque chose qui parle à tous ? »

Pierre Marty pense à une exposition de Giuseppe Penone, « Noël Legno (Dans le bois) » (Centre Pompidou, 2009)

« Je voulais retrouver l’arbre derrière la poutre. Je me suis inspiré du wabi sabi, notion bouddhiste qui exprime “la beauté des choses imparfaites, impermanentes et incomplètes. C’est la beauté des choses modestes et humbles. C’est la beauté des choses atypiques.” (site Japan expérience).

Le kinstugi et ses nervures cousues d’or en est une variante accomplie.

« Le bois brûlé n’est pas un déchet, on peut lui donner une dimension d’œuvre d’art, une forme de spiritualité. »

Pierre Mary ne se considère pas comme un artiste même si lui arrive d’exposer en galerie, et pourtant il a accompli un travail d’artiste dont nous pourrions nous inspirer.

La presse en revue :

« D’après les scientifiques, 19 millions d’hectares des terres australiennes ont brûlé, entraînant avec elles la mort d’un milliard d’animaux. » (National Geographic)

Australie : déjà plus d’un milliard d’animaux morts et des risques pour des espèces uniques au monde (France-Culture)

« En Sibérie, l’attaque des feux zombies menace la planète », titrait la presse à l’automne 2020 (Novethic)

En Afrique aussi, la forêt brûle. (France 24)

Pierre Marty : « Petit, j’habitais Sainte-Maxime (Var). ma mère attendait avec mon frère et moi les feux sur les hauteurs. Aujourd’hui, les méga-feux sont la conséquence directe de l’inconscience des hommes. A l’inverse, des personnes comme Hugues Barrey (nous sommes sur sur son exploitation agricole) travaillent avec la nature. Il prélève dans la nature ce dont il a besoin, loin de toute logique de prédation. »

« Pour ma part, avec mes œuvres de bois brulé, reconnaît Pierre Marty, j’essaie de faire émerger des émotions chez des gens, peut-être que j’ai couru après ça toute ma vie… »

A visionner les films de Pierre Marty : « Créations en bois brûlé » sur son site.

À lire : Les trognes, l’arbre paysan aux milles usages, de Dominique Mansion, ed. Ouest France

Exemple de trogne en forêt de Puisaye

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