L’effet papillon du théâtre de Tanino

Des cris de mouettes en fond sonore. Deux petites maisons à la façade découpée montrent deux intérieurs simples, comme si le public était installé à la place du paysage marin. Côté jardin, des pêcheurs rigolards ; côté cour, la famille Fujita vient d’emménager, un homme veille sur sa mère sénile, sa fille prend le relais parfois.

Le Théâtre de Gennevilliers, le T2G, dans le cadre du Festival d’automne à Paris, présente La forteresse du sourire, écrit et mis en scène par le dramaturge japonais Tanino Kurô, 45 ans. Un double huis clos en un décor frontal, fixe, sans artifice, une scène réaliste de cuisine, riz à la vapeur ici, soupe miso là. Loin de l’archipel nippon, on imagine les arômes de la cuisine japonaise.

écume de sentiments

Les personnages mangent et boivent. Les pêcheurs fument beaucoup et parlent en connivence de dragues convenues, comme l’écume de sentiments chiches, copinages et horoscope sur le canal 8 de la télé. Le doublage en français, assuré par Miyako Slocombe, va jusqu’à distinguer les dialogues et les commentaires de la TV, en italique, sur-titres projetés sur les deux écrans géants de part et d’autre de la scène.

hyperréalisme de la décrépitude

De l’autre côté de la mince cloison, un espace comparable. Cuisine réduite à un réchaud en fond de scène. La mère est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Souvent allongée, elle ne marche que courbée. Son fils unique, on le devine cadre, il est fonctionnaire au bureau de poste. Il est parti se présenter aux voisins pêcheurs. Sakura est restée seule avec sa grand-mère. Celle-ci lui renverse ostensiblement sa tasse de café sur sa robe de sortie ou lui arrose le sommet du crâne. Hyperréalisme de la décrépitude : la grand-mère quitte les toilettes à l’avant-scène et son urine s’écoule sur toute la largeur de la pièce, vite nettoyée, sans effusion, par la petite-fille.

théâtre underground

[Tanino Kurô, 45 ans, fils de psychiatre a quitté ses études de psychiatrie pour le théâtre. « J’étais très fier d’être psychiatre et je m’épanouissais dans ce métier. Mais après le tsunami [à Fukushima, 11 mars 2011, une triple catastrophe a additionné un accident nucléaire, un séisme et un tsunami], j’ai ressenti le besoin de me donner des défis en me demandant lequel serait le plus intéressant. » (interview avec Brigitte Salino, Le Monde, 24/11/2021).

Il travaille dans la lignée du théâtre angura (abréviation de andaaguraundo engeki ou théâtre underground), d’avant-garde au Japon dans les années 60-70, en démarcation du théâtre moderne (shingeki), brechtien, loin des formes traditionnelles et célèbres du nô (pantomimes dansées, en vers) ou du kabuki (épique).]

Alors que dans la famille Fujita la petite-fille essuie les brimades de sa grande-mère gaga, le père est allé se présenter aux voisins.

Tanino Kurô © Takashi Horikawa

« J’ai voulu montrer l’influence que ces deux appartements ont l’un sur l’autre, explique Tanino Kurô (dossier de presse). Dans notre vie courante, il est rare de penser qu’un événement apparu chez son voisin nous affecte directement. Mais, quand on le voit dans une pièce de théâtre, nous sommes obligés d’en prendre conscience. Ceci est l’effet indéniable du théâtre. »

« La porte d’à-côté, des étrangers ? »

Avant la première des deux rencontres entre voisins, la grand-mère avait demandé à son fils : « La porte d’à-côté, des étrangers ? »

Fujita leur offre des œufs de morue soigneusement emballés, l’emballage sophistiqué étant une marque relevée de l’étiquette japonaise. Et le sourire… une forteresse dans le royaume des conventions sociales.

Ashida Takeshi, surnommé Také, le patron pêcheur, le reconnaît : ils ne s’étaient pas aperçus qu’ils avaient de nouveaux voisins.

L’échange est très cordial. Le superficiel est néanmoins révélateur :

Les pêcheurs parlent fort à cause du vent et du moteur du bateau qui les rendent à moitié sourds, explique le patron pêcheur.

De son coté Fujita décline son identité sans façon : Il est fonctionnaire au bureau de poste, divorcé, sa fille a 21 ans.

Také se dit « jaloux » car il a pour seule compagnie ces « idiots » autour de la table .

⁃ C’est moi qui suis jaloux de vous, vous qui êtes entouré de rire tous les jours.

⁃ C’est juste du bruit, concède Také, ce sont tous « des animaux sales et bruyants : cochon, chameau et limace. » (L’un d’eux a le mot kani pour « crabe » écrit sur son paletot !)

Il se retourne vers ses compagnons, en les tapotant sur la tête : « Vous êtes juste des gardons de quai ».

⁃ Je vous envie, j’aimerais juste rire quand je partirai, conclut Fujita.

la solitude ponctuée de questions existentielles

« Notre vie de tous les jours est fragile, raconte Tanino Kurô. Elle est en évolution constante. Je ne fais pas appel à des événements dramatiques, mais à de petits éléments, à peine décelables, qui, par leur cumul, déclenchent un changement. C’est en effet le point commun avec mes pièces précédentes. » (Le Festival d’automne et le T2G avaient programmé en 2018 deux pièces de sa compagnie Niwa Gekidan Penino The Dark Master et Avidya).

Cet hyperréalisme sert le propos de l’auteur et metteur en scène. Montrer le quotidien pour pressentir l’essentiel… la solitude, l’entre-soi, ponctué – rarement – de questions existentielles : doit-on placer mamie dans une maison spécialisée ? faut-il continuer à travailler ? La solitude, Tanino Kurô connaît. Il a lui-même vécu avant sa vingtième année comme « hikkikomori », reclus ne voyant et ne fréquentant personne pendant plusieurs mois.

lecture impossible

Le parallèle entre les deux maisons en dit plus, sans souligner l’intention. Il suffit d’exposer. Ainsi Fujita lit à haute voix à la faveur d’une lampe de chevet Le vieil homme et la mer, d’Ernest Hemingway. Autour d’un repas délicieux au crabe des neiges (offert en contre-don par le patron pêcheur voisin), nous assistons à ce dialogue plein d’ironie et de dérision mêlées entre le père, lecteur, et la fille :

⁃ Quel est ce livre ? demande Sakura

⁃ Juste un livre que j’ai emprunté à quelqu’un, répond Fujita.

⁃ Le titre semble ennuyeux. Est-ce un livre étranger ?

⁃ Je ne sais pas qui l’a écrit, mais je ne pouvais pas comprendre un mot.

⁃ Typique.

⁃ Ce n’est pas trop long, alors j’ai pensé que j’allais tenter le coup, mais j’étais perdu dès le début. Quelque chose à propos d’un vieil homme qui est pêcheur, mais c’est à peu près tout ce que j’ai pigé.

⁃ Tu peux le savoir juste à partir du titre.

⁃ Je n’ai vraiment pas compris, alors j’ai essayé de le lire à haute voix comme un gamin.

⁃ Cool !

Dans la maison mitoyenne, un dialogue en écho, autour de la star des westerns Clint Eastwood oppose Také et l’un des jeunes pêcheurs qui se moque de sa prononciation du nom américain, transformé en… « Clinton ».

Le Japon serait-il réfractaire à la culture de l’étranger ?

pensée bouddhiste

Tanino Kurô ne semble pas intéressé par une satire sociale de son pays. Il considère que des liens gouvernent notre rapport au monde, et que ces liens restent à imaginer : « On ne peut pas trouver de lien direct entre le riz qui cuit et un déménagement, mais on ne peut pas non plus juger qu’il n’y en ait aucun. Notre imagination doit être libre, il faut avoir cette curiosité intellectuelle. »

Ces liens relèvent selon lui de la pensée bouddhiste au sens large : « Je crois en l’effet papillon au sens où il est impossible d’éliminer toute hypothèse. Ne pas pouvoir définir la cause d’un événement ne signifie pas qu’il n’en n’existe pas. Le fait de considérer que tout ce qui advient possède une cause, que tous les phénomènes sont en lien est peut-être proche de la pensée bouddhiste. Je ne considère pas le bouddhisme comme une simple religion. Non. Cette pensée m’attire parce que j’y vois des points communs avec la biologie moléculaire et la mécanique quantique. Par exemple, l’état de Satory (éveil) tant recherché par des bouddhistes est souvent exprimé comme « vide », un « état où se mélange le plein et le vide ».

effet papillon

Le théâtre du quotidien et du trop plein de détails présents est incarné par des acteurs excellents : Susumu Ogata, Kazuya Inoue, Koichiro F.O. Pereira, Masato Nomura, Hatsune Sakai et Katsuya Tanabe.

L’effet papillon est provoqué chez… le spectateur. Car on ressort troublé de La Forteresse du sourire, non des attentes validées (l’étrange des pièces précédentes) mais troublé par le vide existentiel que le réalisme du théâtre de Tanino Kurô laisse infuser, entre l’installation de la famille Fujita au début de la pièce et son départ du bord de mer à la fin de la pièce. Elle laisse la maison vidée de ces existences à l’étroit.

Jusqu’au 28 novembre au Théâtre de Gennevilliers (Métro Gabriel Peri). À 20h du lundi au vendredi. Le samedi à 18h et le dimanche à 16h. Durée 1H50. En japonais, sur-titré en français.

Lire l’entretien avec Tanino Kurô dans Zone critique, 25/11/2021

ça sent le renfermé

In gray winter light,

Dead flies fill the window sill

Of a musty room

Richard Wright (1908-1960), Haïku, This Other World, Arcade, New-York, 1998

traduction de Patrick Blanche, Haïku, Cet autre monde, La Table ronde, 2009 :

Grisaille d’hiver ;

Mouches mortes à la fenêtre

D’une pièce sans air

traduction personnelle :

Grisaille de l’hiver

mouches mortes au bas de la fenêtre

ça sent le renfermé

millefeuille

Il suffit d’un souffle 

et l’automne s’offre

un millefeuille

inspiré de :

39/809

A soft wind at dawn

Lifts ont dry leaf and lays it

Upon another

Richard Wright (1908-1960), Haïku, This Other World, Arcade, New-York, 1998

traduit ainsi par Patrick Blanche (Haïku, Cet autre monde, La Table ronde, 2009) :

A l’aube la brise

soulève une feuille sèche,

la couche sur une autre

eaux d’ardoise

2/809

For you, O gulls,

I order slaty waters

And this leaden sky !

Richard Wright (1908-1960), Haïku, This Other World, Arcade, New-York, 1998

traduction Patrick Blanche, Haïku, Cet autre monde, La Table ronde, 2009 :

Pour vous, ô mouettes,

Je demande des eaux d’ardoise

Et ce ciel de plomb !

Ma traduction :

Pour vous, ô goélands,

je commande aux eaux d’ardoise

et à ce ciel de plomb !

Je ne suis personne

1/809

I am nobody :

A red sinking autumn sun

Took my name away.

Richard Wright (1908-1960), Haïku, This Other World, Arcade, New-York, 1998

traduction de Patrick Blanche, Haïku, Cet autre monde, La Table ronde, 2009 :

Je ne suis personne :

Un soleil couchant d’automne

M’a laissé sans nom.

traduction personnelle :

Je ne suis personne

un soleil couchant d’automne

a pris mon nom.

« En mon for intérieur sommeille une parole »

Cet énoncé, d’origine ouïghoure :

« Ichimde bir gep yatidu » [ ئىچىمدە بىر گەپ ياتىدۇ ]

« En mon for intérieur sommeille une parole. »

est proféré à l’ouverture d’un discours d’importance. (رەھمەت بەختى)

L’énoncé prévient qu’une « parole » a été mûrement réfléchie et préservée. L’orateur va la délivrer spécialement pour les circonstances. Il pèse ses mots, l’instant est solennel, et ce qu’il va dire l’engage et probablement engage d’autres que lui, une parole qu’il ne va pas ravaler mais qu’il va réveiller. 

Pour dire, par exemple, que les deux journées de rencontres universitaires sur la culture et la langue ouighoures, à l’INALCO et à l’EHESS sont utiles. Elles sont la preuve d’une résistance et d’une recherche actives dans la diaspora, solidaires des femmes et des hommes persécutés au Xinjiang chinois. On peut s’inscrire via le site de l’institut ouïghour d’Europe.