Il y a onze ans, Fukushima. La puissance de l’art en temps de catastrophe. Rencontre avec Michaël Ferrier.

11 mars 2011, Fukushima, au Japon, un séisme de magnitude 9,1 suivi d’un tsunami suivi d’un accident nucléaire, un impact sur six cents kilomètres de côtes, plus de dix-huit mille morts. Michaël Ferrier raconta son expérience dans Fukushima, récit d’un désastre (Gallimard, 2012), mot qui est resté épinglé en titre de « Dans l’œil du désastre, Créer avec Fukushima », ouvrage collectif qu’il a dirigé (éditions Thierry Marchaisse, janvier 2021), qui s’intéresse au rôle de l’art en temps de catastrophe.

« Dix ans après, écrivait Michaël Ferrier il y a tout juste un an, plus de quarante mille réfugiés du nucléaire ne peuvent ou ne veulent toujours pas rentrer chez eux. La décontamination est un chantier sans fin… »

[La rencontre qui a donné lieu a cette interview de Michaël Ferrier a eu lieu à Paris, à l’Institut du monde arabe, le 13 novembre 2021, lors de la remise du prix Jacques-Lacarrière qui l’a récompensé pour son ouvrage Scrabble (Mercure de France, 2019).]

Michaël Ferrier, grand-mère indienne, grand-père mauricien, né en Alsace, enfance en Afrique et dans l’océan Indien, vit à Tokyo où il enseigne la littérature, homme-monde dans les failles des mondes.

L’art est essentiel en temps de catastrophe, telle est l’une des leçons de l’expérience de Michaël Ferrier. Alors que le monde traverse avec la guerre en Ukraine une crise majeure, alors qu’est commémoré ce 11 mars, le 11e anniversaire de la catastrophe de Fukushima, il est utile de se plonger dans les Guernica qu’elle a engendrés.

Qu’as-tu appris avec Fukushima ?

Il y a deux réponses au moins à cette question.

La première réponse et idéologique ou en tout cas dans le cadre des idées.

Je suis de la génération de Tchernobyl. En 1986, j’avais 19 ans, je suis né en 67. Je me souviens bien comme au concours d’entrée de Normal’Sup, j’avais eu un texte en anglais sur la catastrophe de Tchernobyl. la catastrophe venait d’avoir lieu et c’était déjà au concours d’entrée, à l’oral.

Or, il se trouve que, arrivé à l’âge de maturité, soi-disant, Fukushima me tombe dessus. Tu me demandes de ce que j’ai appris et bien à ce moment-là je me suis aperçu que je ne connaissais rien au nucléaire, alors que je suis d’une génération qui a vécu la première catastrophe nucléaire, qui l’a vécu de très près, j’étais en Europe, j’étais à Paris, à l’époque. C’est la première chose que j’ai apprise.

La deuxième chose, puisque le livre que tu évoques est un livre sur les artistes, avec les artistes de Fukushima, il y a beaucoup d’artistes japonais mais aussi des français. Ce que j’ai appris est que l’art est essentiel en temps de catastrophe.

Longtemps, il y a eu ce cliché qu’il est impossible d’écrire sur une catastrophe ou même il n’est pas souhaitable d’écrire sur une catastrophe, du moins une catastrophe d’une telle ampleur. On pense au mot d’Adorno [philosophe allemand, 1903-1969] : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. » [note 1]

Günther Anders [philosophe allemand puis autrichien, 1902-1992] dit la même chose non seulement sur Auschwitz, mais il l’a élargi à Hiroshima. [note 2]

Fukushima

la lune d’hiver brille

sur une ville morte

Shigemoto Yasuhiko

Il y a cette chape de plomb qui pèse sur le rapport à la catastrophe, et qui est encore très présent aujourd’hui je trouve.Lorsque j’ai sorti mon livre (Fukushima, récit d’un désastre, Gallimard, 2012, [note 3]), il y avait cette vulgate critique sur des écrits qui évoquent des catastrophes, sur des films qui évoquent des catastrophes (je ne parle pas des blockbusters que sont les films catastrophes américains), par exemple le film de Roberto Benigni sur Auschwitz, La Vie est belle [1998], il y avait tout de suite ça et Steven Spielberg aussi lorsqu’il s’intéresse au ghetto de Varsovie [La liste de Schindler, 1994], cette vulgate critique, une pensée assez moralisante qui ne dit pas « faites attention lorsque vous écrivez sur telle catastrophe », ce serait tout à fait acceptable d’entendre ce genre d’avertissement, tout écrivain ou tout cinéaste devrait se le formuler à soi-même avant de commencer son œuvre, mais cette pensée moralisante est comme une injonction à ne pas parler de la catastrophe parce que soi-disant on n’est pas nous-mêmes morts, on n’est pas nous-mêmes directement concernés.

Il m’a semblé qu’il fallait secouer cette espèce de cliché qui date de l’immédiat après-guerre, Adorno, Anders c’est ça. On peut retourner cette injonction.

Au moment où Adorno, Anders interdisent vraiment de faire une représentation d’Auschwitz (ou pour Anders d’Auschwitz et d’Hiroshima), on peut le comprendre un peu, parce qu’à cette époque, Auschwitz se produit dans toute l’Europe mais par l’initiative d’un pays l’Allemagne qui est vraiment culturellement ultra-puissant, musiciens, philosophes, et que cette immense puissance cette richesse culturelle de l’Allemagne n’a pas suffit à arrêter la catastrophe du génocide des Juifs mais qu’en plus elle l’a accompagné : on obligeait les musiciens juifs dans les camps de concentration et d’extermination à jouer la grande musique allemande. Dans ce contexte-là, on comprend que quelqu’un comme Adorno ait pu dire « ça suffit l’art ne peut pas rendre tout acceptable ».

Tsunami géant

le magot de mamie

perdu dans la boue

(anonyme)

Mais il me semble qu’aujourd’hui la situation est très différente, que au contraire l’art est attaqué de toute part, je pense vraiment, je suis très sérieux quand je dis ça, je pense à la destruction des Bouddhas en ََAfghanistan par exemple, mais il y a aussi une attaque par l’esprit mercantile, le néo-libéralisme appliqué à l’art, le fait de vouloir tout rentabiliser y compris l’art lui-même et lui enlever ce coté gratuit.

Il me semble qu’aujourd’hui non seulement l’art est attaqué mais on lui dénie de s’occuper de ces choses-là, c’est une sort de censure qui ne dit pas son nom.

Avec mes étudiants japonais, je leur parlais de cela, d’Adorno, de Primo Levi, d’Antelme, de Günther Anders… Un jour un de mes étudiants qui me fait une réflexion tout bonnement fulgurante lorsqu’on se posait cette question qui est devenue une question banale (est-ce qu’on peut, est-ce qu’on doit, comment parler de la catastrophe ?) lui m’a fait cette réponse très simple : il suffit d’écrire un bon livre ou de faire un bon film. La réponse se donne par la qualité. On ne reproche pas à Picasso d’avoir peint Guernica, ce serait absurde.

Au contraire, on sait bien aujourd’hui que c’est un des tableaux qui permet de résister à la barbarie, la preuve en est est qu’une reproduction est affichée à l’ONU et cette reproduction avait été voilée au moment de la guerre d’Irak [Le 5 février 2003, au siège du Conseil de sécurité de l’ONU, à New-York, à la veille de l’invasion de l’Irak, un voile a caché la reproduction de Guernica. Colin Powell, secrétaire d’Etat américain, a pu faire son annonce que des armes de destruction massive se trouvaient encore sur le sol irakien, justification de l’intervention américaine [argument qui s’est révélé mensonger] : « Comme le résumait Maureen Dowd, chroniqueuse du New York Times : « Devant les caméras, M. Powell ne peut certes pas convaincre le monde de bombarder l’Irak entouré de femmes, d’hommes, de boeufs et de chevaux hurlants et mutilés. » » [Le Monde, 7/08/2008] [note 4]

A un moment donné il faut voiler les tableaux parce qu’ils ont une telle puissance de vérité que lorsqu’on profère des mensonges il ne faut pas qu’ils puissent les entendre ou les voir… Voilà ce que j’ai appris en travaillant sur Fukushima et avec les artistes de Fukushima.

Ma seconde question serait celle-ci : où se placer en tant qu’artiste, en tant qu’écrivain, en tant que philosophe, en tant que citoyen… Où se placer en temps de catastrophe ?

Le livre publié avec les artistes de Fukushima s’appelle « Dans l’œil du désastre, Créer avec Fukushima » [Note 5]. J’ai choisi ce titre en référence à l’expression « l’œil du cyclone » qui est un endroit calme et l’artiste est là alors que tout autour tout tourbillonne et pulsionnel et brame et gémit, vacarme autour de lui, lui il est là dans l’œil du cyclone. Il est en même temps au cœur de la catastrophe et c’est le seul qui garde son calme et qui en rend compte et qui lui rend justice d’une certaine manière, il rend justice à ses victimes, en tout cas. Où se placer ? Dans l’œil du cyclone.

Rebonds et prolongements :

Note 1

« Nous ne sommes pas quitte de ce qui s’est passé à Auschwitz, et les conséquences de cela vont jusqu’à la question de la possibilité ou non d’écrire des poèmes après. Tel était le sens de la prise de position de Theodor W. Adorno, lui qui aspirait à effacer ses origines juives en réduisant son patronyme Wiesengrund à l’initiale W qui précède le nom corse de sa mère catholique. À son retour de l’exil américain en 1949, il écrivit ceci, qui fit couler beaucoup d’encre (Prismes, Critique de la culture et société, p. 26) : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes. » Michel Bousseyroux

« « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. »

Ce « verdict » de Theodor Adorno, cité souvent par ouï-dire et répété à tout propos, a été transformé en poncif. Utilisé comme mantra. Sans égard au sens que la proposition, métamorphosée ainsi en « sentence », pouvait avoir pour Adorno et ce qu’elle impliquait.

Il est indispensable donc d’en voir le contexte. Il faut surtout relire d’autres écrits d’Adorno consacrés à cette question fondamentale et paradoxale : l’impossibilité et, en même temps, la nécessité de l’art dans un monde qui a survécu à sa propre ruine. »

(Youssef Ishaghpour, Le Poncif d’Adorno, Le poème après Auschwitz, éditions du canoë, 2018)

Note 2

Günther Anders, Hiroshima est partout : journal d’Hiroshima et de Nagasaki, Le Seuil, traduit de l’allemand par Denis Trierweiler et Ariel Morabia, et de l’anglais par Françoise Cazenave et Gabriel Raphaël Veyret.

« Hiroshima est partout », de Günther Anders et « Idéologie et terreur », d’Hannah Arendt : coupables sans culpabilité

Quand Günther Anders et Hannah Arendt pensent la crise de la responsabilité au temps des crimes de masse et de la bombe atomique. »

Stéphane Legrand, Le Monde, 27 novembre 2008

Note 3

Extrait de Fukushima, Récit d’un désastre, p. 87-88

« Quant à moi, je n’ai pas beaucoup hésité. J’ai un billet d’avion pour le 15 mars, une invitation pour le Salon du livre de Paris. Le champagne m’attend ! Les conversations palpitantes avec tous mes amis de l’édition et de l’écriture ! Ah ! Eh bien non. Les grandes décisions se prennent toujours en musique. C’est en écoutant la fin de Cosi fan tutte que j’ai compris qu’il ne fallait surtout pas partir : Fortunato l’uom che prende, ogni cosa pel buon verso, e tra i casi e le vicende, da ragion guidar si fa… Heureux celui qui prend tout par le bon côté, et qui laisse la raison le guider à travers les événements et les épreuves… Il n’y a pas seulement les paroles mais aussi la musique, cette extraordinaire profondeur pétillante, joueuse et enjouée, qui vous assure que le calme est à portée de main. E del mondo in mezzo i turbini, bella calma troverà… Et au sein des tourbillons terrestres (i turbini : les turbines nucléaires ! Mozart avait décidément pensé à tout), il saura trouver le calme. Une minute et demie de cette mélodie et ma décision est prise : je reste au Japon. Que peut-il m’arriver si j’ai Mozart avec moi ? Au moins, on ne pourra pas dire que je manque de panache (radioactif). Et puis, c’est le bon côté des catastrophes, tout le monde se barre et on reste peinard au milieu du désastre. Il faut être raisonnable toutefois, j’irai donc à Kyoto, ville raisonnable entre toutes, et lumineuse et calme comme du Mozart, pour laisser passer l’orage. Se reprendre, s’ordonner, s’orienter dans le grand battage du temps. »

Note 4

« Colin Powell préférait ne pas voir « Guernica », par Anatole Lucet, Le Monde, 7/08/2008.

Note 5

« Dans l’œil du désastre, Créer avec Fukushima », sous la direction de Michaël Ferrier, éditions Thierry Marchaisse, janvier 2021. Divisé en quatre sections : Paroles d’artistes, paroles de photographes, paroles de cinéastes, Fukushima au théâtre.

Signatures de David Collin, Hervé Couchot, Amandine Davre, Elise Domenach, Marie Drouet, Michaël Ferrier, Thierry Girard, Bénédicte Gorrillot, Jacques Kraemer, Hélène Lucien, Bruno Meyssat, Minato Chihiro, Yoann Moreau, Brigitte Mounier, Marc Pallain, Claude-Julie Parisot, Gil Rabier, Suwa Nobuhiro, Watanabe Kenichi, Clélia Zernik.

l’hospitalité selon un poète omeyyade

L’hospitalité selon Miskīn al-Darāmī, poète irakien, mort en 708 :

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طَـعـامي طَعام الضَيف والرَّحْلُ رَحْلُهُ

ولم يـُـلْهــنــي عـنـه غـزالُ مُـقَـنَّـعُ

أَحــدثــه إِن الحَــديــثَ مـن القـرى

وَتــعــرف نـفـسـي انـه سـوف يـهـجَـعُ

Mon repas est le repas de mon hôte, ma demeure est la sienne,

Même une jolie gazelle voilée ne me détournera pas de mon devoir,

Je parlerai à mon hôte, pour l’aider à trouver le sommeil,

Ainsi mon âme saura qu’il s’est endormi.

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cité et traduit de l’arabe en français par Xavier Luffin dans Poètes noirs d’Arabie, « Une anthologie (VIe-XIIe siècle) », Editions de l’Université de Bruxelles, 2021.

clair de lune

月光に一つの椅子を置きかふる

gekkō ni hitotsu no isu o oki kafuru

Au clair de lune

je tourne

une chaise

Takako Hashimoto (1899-1963)

橋本 多佳子

Haïjins japonaises, Anthologie, Traduction, choix et préface par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku, édition bilingue japonais français, La Table ronde 2008, Points, 2010, p. 67

L’ÉTRANGER

— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?

— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.

— Tes amis ?

— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.

— Ta patrie ?

— J’ignore sous quelle latitude elle est située.

— La beauté ?

— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.

— L’or ?

— Je le hais comme vous haïssez Dieu.

— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?

— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire, 1862

Rien n’est Vrai… mais sa parole demeure

Le poète est mort

Rien n’est Vrai tout est vivant

Sa parole demeure

Edouard Glissant est mort à Paris le 3 février 2011.

Le poète, philosophe et romancier du Tout-Monde, de la Relation et de la créolisation avait intitulé l’une de ses dernières conférences, en 2010, « Rien n’est Vrai, tout est vivant », avec un V majuscule à Vrai, soulignant ainsi l’absolu du concept, mais la relativité du vivant.

« Rien n’est Vrai, tout est vivant ». La formule est belle comme un poème, obscure comme une question philosophique nouvelle ou en gestation, encore inexprimée.

« Je suis tout à fait d’accord que c’est à peu près incompréhensible, disait Glissant, mais c’est à première vue seulement. Il y a là de quoi non seulement constituer l’épine dorsale d’un poème, mais aussi la réflexion d’une philosophie. »

Onze après la mort du penseur martiniquais, le « vivant » n’a jamais été autant en question. Réchauffement climatique, biodiversité en danger, planète malade… l’urgence s’est imposée. Lire en particulier l’essai de Séverine Kodjo-Grandvaux, Devenir vivants, Philippe Rey, 2021.

Glissant notait ce distinguo : « Le vivant est toujours créole, il rejoint sa diversité. Le Vrai hésite au bord des fleuves et des mers, dehors la ligne de ce qui naît. Nous avons tant eu besoin du Vrai quand nous ne savions ni ce qu’est une frontière ni ce que font deux saveurs. »

Dans cette conférence – quelquefois absconse – et les propos qui ont suivi – plus éclairants -, soulignons quelques questions clés.

« Y-a-t-il un Vrai comme absolu que nous devons accepter ? Y-a-t-il un Vrai comme absolu qui nous trompe ? Ces questions qui se posent à propos du « Vrai » majuscule ne se posent pas à propos du vrai (petit v) qui concerne les choses concrètes quotidiennes. »

et plus loin :

« Nous n’avons pas d’angoisse de la connaissance du vivant sauf lorsqu’il s’agit de notre propre corps et que nous nous posons des questions. Mais nous avons une angoisse de la connaissance du Vrai en tant qu’absolu. Car nous nous demandons si ce vrai entant qu’absolu ne nous dirige pas sans que nous le sachions. »

enfin :

« Ma position est que l’Absolu du Vrai est menaçant parce qu’il ne conçoit pas le mélange et que l’absolu du vivant est fantastique parce qu’il ne se conçoit pas sans mélange. »

Intégralité de la conférence « Rien n’est Vrai tout est vivant » et des discussions ici :

Ce dialogue instauré par le poète philosophe entre Vrai et vivant, entre un concept et une notion philosophiques, est traversé par d’autres concepts que l’on trouve développés dans La philosophie de la Relation (mot majuscule), « poésie en étendue », Gallimard, 2009 : pensées archipélique, de l’essai, du tremblement, des frontières, de l’errance, des créolisations, de l’imprévisible, de l’opacité du monde, de la trace…

Dédicace de l’auteur au lecteur

Jacques Abeille en son nuage de pierre

L’écrivain Jacques Abeille est mort le 23 janvier 2022, à l’âge de 80 ans. Il laisse une œuvre considérable où le rêve le dispute à un imaginaire flamboyant. Son Cycle des contrées réédité par les éditions Le Tripode après une vie éditoriale chaotique est marqué par un roman majeur Les jardins statuaires.

Dans cette fable épopée un voyageur découvre une contrée où les jardiniers font pousser des statues. Ou plutôt, ils les élèvent comme des organismes vivants mus par leur propre logique interne. C’est un livre prodigieux d’imagination où le style développe une phrase d’une grande beauté, le lecteur y est pris comme dans un lasso géant pendant plusieurs centaines de pages…

Extrait des Jardins statuaires (Folio, p. 129-130) :

— Aucune statue, me dit le doyen, ne voit le jour sans caresses.

Je fis une autre observation encore.

— On dirait que vos statues n’ont pas de socle.

— En effet, elles n’en n’ont pas. Lorsque nous les plantons, elles ont des racines comme toutes les statues. Une statue sans racines, cela n’existe pas. Mais les nôtres ont ceci de particulier qu’elles passent leur croissance à résorber leurs racines. Et nous savons qu’elles ont atteint leur pleine maturité quand plus rien ne les rattache au sol.

Il parut réfléchir un instant aux propos qu’il allait prononcer et continua :

— Il est arrivé qu’en se polissant par-dessous, la pierre parvienne d’elle-même à si bien réduire tout ce qui pourrait la rattacher au sol qu’elle s’envole.

— Comment ? m’exclamai-je.

— C’est la vérité pure. La forme nuageuse atteint si bien la perfection qu’elle se confond en elle et que l’on voit soudain s’élever dans les courants ascendants de l’air chaud un nuage de pierre qui va rejoindre les vapeurs célestes.

— Et, ajouta mon guide, lorsque ces nuages parviennent à une certaine hauteur dans le ciel, le gel les fait éclater. Ils choient donc en fragments lumineux que le frottement de leur chute consume et réduit en poudre. Cette pluie très douce tombe, portée par le vent, sur d’autres domaines. Elle se mêle au terreau des plates-bandes comme un levain merveilleux. Les statues, cette saison-là, sont vaporeuses.

Je les regardais à tour de rôle l’un et l’autre, mon guide et le doyen. Ils semblaient penser avec beaucoup de rigueur et d’attention à ce qu’ils venaient de dire et j’aurais pu croire que, de leurs yeux levés, ils suivaient au loin l’évolution de l’un des nuages dont ils venaient de me parler.

Pour étonnante que paraisse cette histoire, je n’ai jamais osé douter de sa véracité ; je sais trop bien qu’il est dans la nature de la pierre de se détacher du sol. Et, plus tard, je me rendis compte que c’était là une façon encore d’entendre la sentence laconique : « Si on brise la statue, on ne trouve rien ; elle est si pleine qu’elle n’a pas d’intérieur. »