E. Canetti : les livres pour défier la mort


« Je ne regrette pas les orgies de livres. Je le sens comme au temps de la gestation de Masse et Puissance [1960]. À l’époque déjà tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres, je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir, le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le feuilleter, le mettre de coté, le redécouvrir le moment venu, parfois des années plus tard — tout cela fait partie d’un processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute jamais.

Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui m’entourent, je puis, à tout moment, choisir librement, et le cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main. »  

Elias Canetti (1905-1994, Prix Nobel de littérature 1981), Le livre contre la mort, Albin Michel, 2018, trad. de l’allemand par Bernard Kreiss, p. 231-233.

Le fil de l’arc-en-ciel qui traverse le ciel

« Si je m’éprenais de la femme au chignon en éventail, dans mon désir éperdu de la voir fût-ce au prix de ma vie, à l’instant de la séparation, jusque dans le tressaillement qui me ferait connaître la joie ou le regret, je composerais sûrement un poème dans cet esprit. Et j’ajouterais ces deux vers : 

Might I look on thee in death 

With bliss I would yield my breath.

(Et si en mourant il m’était donné de la voir, je cesserais avec joie de respirer.)

Heureusement, ayant déjà dépassé les limites de ce qu’on appelle l’amour ou la tendresse, j’aurais beau vouloir ressentir une telle douleur, je ne le pourrais pas. Mais je dois avouer que la poésie de cet instant fugitif est admirablement exprimer dans ces quelques vers. Même si ma relation avec le chignon en éventail n’est pas aussi cruelle, il est intéressant de la comparer à celle évoquée dans le poème. Peut-être même est-il plaisant d’appliquer le sens de ces vers à notre situation présente. Entre elle et moi, ce que chante le poème est devenu une réalité qui nous relie, par le fils tenu du karma. Le karma ne pèse pas quand le fil est aussi mince. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’un simple fil. C’est le fil de l’arc-en-ciel qui traverse le ciel, c’est le fil de la brume qui s’étire en longues traînées sur les prairies, c’est le fil de la toile d’araignée étincelant de rosée. Si on le veut, on peut le couper à l’instant, mais tant qu’on le regarde, il est d’une beauté merveilleuse. Et si par hasard il devenait aussi épais que la corde d’un puits pendant qu’on le regarde ? Non, ce danger n’existe pas. Je suis un artiste. Elle n’est pas une femme ordinaire. »

Sôseki (1867-1916), Oreiller d’herbe ou le Voyage poétique, traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu, éditions Philippe Picquier, 2015 (V. O. 1906), pp. 68 et 69

L’heure de l’ours a sonné

Le film à voir est sur Bref (13’).

C’est un film d’animation intitulé L’heure de l’ours. Paysage d’herbes en fond noir, un point rouge vu de faut se glisse et rejoint dans l’ouverture des herbes une femme assise sur le perron d’une maison isolée. 

Le point rouge 🔴 est son enfant. Amour maternel dans son naturel.

Au loin une voiture arrive et la fumée de son échappement envahit l’écran, le paysage, l‘atmosphère, la vie de l’enfant.

Dans la relation amoureuse des deux adultes il n’y a pas de place pour l’enfant qui se sent exclu. Ses rêves sont peuplés de maisons qui brûlent, toujours dans des paysages noirs, les maisons chutent de l’abîme du ciel dans un puits sans fond. Comme le chagrin de l’enfant.

Un ours gigantesque deviendra son protecteur. Mais l’ours sera abattu et le chagrin de l’enfant grandira, grandira encore jusqu’à enflammer sa douleur, sa haine et son envie de brûler la maison.

Juste avant on verra une horde d’enfants à dos d’ours envahir l’écran, le paysage, les rêves peut-être de l’enfant.

Le cinéma d’Agnès Patron est onirique, symbolique, suggestif, d’une beauté qui s’allume comme flamme à se frotter à l’amertume, la colère, la haine d’un enfant.

Découvert en compétition officielle des courts métrages du Festival de Cannes 2019, L’heure de l’ours, animation onirique en 2D, a décroché le Prix du meilleur scénario au Festival Tous Courts d’Aix-en-Provence en 2019, ainsi que le Grand prix du festival Animatou, en Suisse, la même année.

Réalisation et montage : Agnès Patron. Scénario : Johanna Krawczyk et Agnès Patron. Image : Nadine Buss.

Animation : Augustin Guichot, Agnès Patron et Sandra Rivaud. Compositing : Pierre-Julien Fieux. Montage : Agnès Patron. Son : Mathias Chaumet. Musique originale : Pierre Oberkampf. Production : Sacrebleu Productions.

Même malade…

Même malade 

je mets du vernis à ongles — 

le printemps est à ma porte !

春隣病めるときにも爪染めて

Se prononce : haru tonari yameru toki ni tsume somete

mot de saison : haru tonari, le printemps est proche 

Même malade 

je mets du vernis à ongles — 

le printemps est à ma porte !

Dernier haïku du recueil de Mayuzumi Madoka, Haïkus du temps présent, présentés, choisis et traduits par Corinne Atlan, éditions Philippe Picquier, 2012

Mayuzumi Madoka se souvient : « J’ai écrit ce haïku il y a une dizaine d’années, alors que je me battais depuis plus de six mois contre une grave maladie. Même alitée, je m’efforçais de rester joyeuse et coquette, pour ne pas laisser le mal prendre le dessus… À l’hôpital, j’avais toujours un petit miroir sur ma table de chevet, pour pouvoir me maquiller si nécessaire. J’ai guéri par miracle alors que les médecins me tenaient pour incurable et, depuis, je savoure chaque jour qui passe avec un sentiment de gratitude.

Le printemps finit toujours par succéder à l’hiver. »

Haïku : Sôseki à l’ouvrage 草枕

Dans Oreiller d’herbe, Sôseki (1867-1916) détaille comment créer un haïku, alors que pour une halte réparatrice, une vieille dame lui a offert l’hospitalité d’un instant. 

« Comme c’est le seul chemin dans cette montagne printanière, qu’on arrive ou qu’on parte, il faut bien passé par ici. Les cinq ou six chevaux que j’ai vus plus tôt sont aussi passés devant la vieille – qui a dû se dire pour elle-même : « Tiens, qui peut bien venir par ici ? » – avant de descendre de la montagne ou de grimper plus haut. À peine a-t-elle murmuré que déjà ils ont disparu. Un printemps puis un autre sur le chemin tranquille et solitaire, passé et présent, dans ce hameau jonché de pétales de fleurs de cerisiers au point que le pied ne peut se poser sans les fouler, depuis combien d’années cette vieille femme compte-t-elle des chevaux qui passent, combien d’années ont passé sur ses cheveux devenus blancs ? 

Chanson du cocher

Passent  les printemps

Sur les cheveux toujours plus blancs

ai-je noté à la page suivante, mais ce n’est pas suffisant pour achever mon impression, et je me dis qu’il doit y avoir moyen de trouver autre chose, tout en contemplant la pointe de mon crayon. J’hésite. Passe pour les « cheveux blancs », je peux introduire une césure après « combien d’années », donner pour titre « Le champ du palefrenier » et ajouter un mot de saison pour évoquer le printemps… 

Tandis que je m’efforçais d’arriver à un ensemble de dix-sept syllabes :

« Ah, bonjour ! »

D’une grosse voix, un cocher en chair et en os s’était arrêté devant la boutique. »

Sôseki, Oreiller d’herbe ou le Voyage poétique, Philippe Picquier, 2015, roman traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu, p. 36. Ed. originale 草枕 [Kusamakura], 1906.