« Les Furtifs » en Folio SF, le 4 février…

Alain Damasio, Les Furtifs, La Volte (édition d’origine), Folio SF, Gallimard, 2021

Si vous n’avez pas lu ce roman élu livre de l’année 2019 par la rédaction du mensuel littéraire Lire, lauréat du Grand prix de l’imaginaire 2020, vous êtes un lecteur chanceux. Vous allez découvrir un univers dans toutes ses dimensions, humaines, politiques, poétiques.

En 2050, les furtifs naissent d’une mélodie, le frisson. Ils ne peuvent être vus sans être aussitôt pétrifiés. Ils ont acquis un pouvoir de métamorphose permanent. Jamais tracés, toujours en fuite, ils sont l’exact inverse du citoyen auto-aliéné à l’identité réduite à des datas capturées, enregistrées.

Qui sera pris au piège ? Tour à tour les furtifs, convoités pour leur capacités hors-normes, ou les hommes, femmes et enfants dans un univers fluide où règne l’empire du tout-est-sous-contrôle ?

Ce superbe roman d’anticipation extrapole la logique d’une société de surveillance, où les mots, comme la typographie, jusqu’à la langue furtive, relaient un imaginaire puissant où l’individu lutte pour sa survie. Une écriture inventive voire un délire de narration maitrisé.

un tendre narrateur…

Olga Tokarczuk est une conteuse (…) À Stockholm, il y a un an, elle a commencé son discours de réception du Nobel 2018 par une histoire personnelle. Celle d’une photo de sa mère, d’une jeune femme inquiète assise près d’un poste de TSF, « le regard dirigé vers un point hors cadre », sous une lumière douce : « Enfant, je croyais que maman regardait le temps. » Et lorsqu’elle interrogeait sa mère, celle-ci lui répondait « qu’elle était triste parce que je n’étais pas encore née et que je lui manquais ». Ce bref échange lui donna des forces « pour toute la vie », « ce que jadis l’on appelait une âme », confia- t-elle. Ça l’a dotée « d’un tendre narrateur, le meilleur du monde ». »

Jean-Yves Potel, En attendant Nadeau, 24/11/2020

Quel oiseau nidifie en nous ?

[Photogramme du film « Lettre à Patrick Chamoiseau »]

De Genève, un professeur de littérature, David Jérôme, adresse une Lettre à Patrick Chamoiseau, un montage en voix off de 28’, résultat d’un cours où le marqueur de parole, poète de la Relation, n’a pu se rendre pour cause de monde confiné, en détresse.

Une réflexion, un poème, une lettre sur « ce qui fait nous » aujourd’hui, par un homme qui a « l’âge de George Floyd » et « la peau matinée d’Indonésie », écrit, dit-il.

Un montage de 28’ entre « vaux, vaches, grillons, torrent, abeilles et aigles », jeux vidéos, murs, migrants, négrillon, holobiontes… traversé par des citations et des références à la cale du bateau négrier et à un ciel commun, voir ce poème d’Apollinaire, Cortège« l’oiseau nidifie en l’air »

Jérôme David raconte cette expérience de cours en confinement avec ses élèves (on aimerait beaucoup entendre leur témoignage, peut-être dans un prochain film-poème, qui sait ?)

« Quelque chose du gouffre s’est insinué en nous, écrit ce professeur de l’université de Genève dans cette lettre à Patrick Chamoiseau, « le goût de la cale dans la bouche », dans une expérience de « mémoration » avec ses étudiants confinés.

Entre les longues citations de Glissant et de Chamoiseau, retenons celle-ci, brève comme une directive de l’Oulipo ou de Cocteau : « Rendons la chose plus complexe et résumons-la d’un trait d’obscurité. » (Edouard Glissant).

[Photogramme du film « Lettre à Patrick Chamoiseau »]

Jérôme David est directeur du département de langue et de littérature françaises et modernes à l’université de Genève. Spécialiste de la description chez Balzac, il n’en n’est pas moins lecteur attentif de Chamoiseau, lui-même très critique de l’auteur de La Comédie humaine, dont il disait dans une interview : « Avec la seule langue française, Balzac pensait épuiser la totalité du réel… Joyce disait aussi : « Je suis allé au bout de l’anglais ». Il n’y a plus, aujourd’hui, d’absolus linguistiques ou territoriaux. Nous sommes traversés par la présence des autres, ces cultures qui interagissent, ces histoires et tous les bruissements du monde. » Mais ceci sera sans doute pour une prochaine rencontre à l’université de Genève…

Coup de cœur pour une librairie de quartier

Dans mon quartier des XIXe et XXe arrondissements de Paris, les librairies portent des noms qui marquent leur engagement. Certains rappellent le souvenir d’un militant ouvrier (La Friche, rue Léon-Frot), en référence à la Commune de Paris (Le Merle moqueur) ou à l’esprit frondeur du Ménilmontant historique (Le Monte en l’air) ; celle-ci célèbre le premier livre surréaliste, il y a cent ans (Les Champs magnétiques), celle-là joue la convivialité (Le Comptoir des mots). Au détour d’une exposition, j’y ai découvert un joyau : Jardins statuaires, de Jacques Abeille, un roman à l’imaginaire dévastateur et à la langue arachnoïde.

D’autres recréent de l’urbanité mais aiment Walt Whitman et son poème, Feuilles d’herbe (Le Genre urbain) ou évoquent la volonté tenace du papier d’imprimerie (Les Buveurs d’encre, Texture, Imagigraphe) ; ou encore nous invitent au voyage (Équipages). Il leur arrive de présenter une belle qualité d’ouvrages, bien que leur libraire soit ce jour-là assez mal embouché (L’Atelier). D’autres encore, tant le quartier est gorgé de livres et de libraires, se dédient aux enfants (Le Dragon savant) ou nous font rêver aux calligraphies de Rachid Koraïchi et Ghani Alani lors d’une présentation mémorable (Libre Ère).

Certaines sont regroupées au sein du collectif Librest pour notamment faciliter la commande de livres. Lors du dernier Black Friday, en 2019, elles annonçaient la couleur : « Au lieu d’aller sur Amazon, j’achète dans la zone ».

Par temps de confinement, il s’est dit que certains d’entre nous lisaient plus (sondage mis en ligne par Actualitté, le 11/05/20), bien que les écrans aient été notre pain quotidien. Après cette parenthèse de 55 jours, les libraires ont réaffirmé une revendication : ils veulent choisir ce qu’ils présentent aux lecteurs et ne pas être nassés dans la masse des « fast books », comme le résume avec justesse l’éditrice Sabine Wespieser (Le Monde, 14/05/20) : « La question est : comment arriver à agir avec les libraires sur le temps long ? Comment éviter les « fast books », les livres inutiles ? Comment publier moins et mieux ? ». 

[Calligraphie de Ghani Alani]

Question clef car la librairie est un lieu « saturé » de sens, comme m’a dit un jour le libraire de l’excellente Petite Egypte, dans le quartier des Halles. Choisir, telle est bien la question, pour le lecteur, question de goût, comme pour l’éditeur, dont c’est le métier, et pour le libraire, dont ce devrait être aussi le métier, tant il sait qu’une librairie de caractère aura toujours des clients. Dans ces lieux, on y fait de surprenantes rencontres, au-delà des livres même.

Que faire de sa liberté ?

L’autre soir, par temps de flânerie que le temps m’accorde en luxe souverain (sinon que faire de sa liberté ?), j’imaginais une librairie de quartier… quand je suis tombé dessus. Une vitrine qui vous prend par les sentiments dans un méli-mélo de titres récents ou anciens, ainsi Maurice Pons, auteur de ce roman envoûtant Les saisons à l’atmosphère serrée dru comme grêle, ou des livres sur des utopies, à côté de Puissance de la douceur, d’Anne Dufourmantelle, ou de La fin de l’amour, d’Eva Illouz. Une librairie qui serait elle-même une utopie en acte ?

Une librairie avec tout Rabelais en poche et en vitrine, où un polar de Michael Cimino, vieux de vingt ans, Big Jane, côtoie un Petit traité de philosophie naturelle, de Kathleen Dean Moore, et qui vous cueille et vous accueille avec une merveille de l’édition jeunesse, Notre maison (”El-Beït el-Kamil”, en arabe), livre bilingue qui raconte un intérieur à hauteur de rêve, signé et illustré par Walid Taher façon Picasso qui n’aurait pas quitté l’enfance, traduit par Mathilde Chèvre, édité par Le Port a jauni.

Walid Taher

Univers offerts

Passé l’entrée et sa pompe à gel hydroalcoolique, j’imagine une librairie où Ève, venue en voisine, déboucherait une bouteille de Marcillac, vin du Sud-Ouest qui a du caractère, et vous dirait qu’ici comme nulle part ailleurs « c’est un lieu de vie, une lieu de liberté où des mondes et des univers vous sont offerts ».

Une librairie qui ne serait pas un îlot pour les derniers forcenés de la lecture papier, mais un vrai cœur battant en connexions horizontale et verticale avec son quartier, située juste en face d’un autre cœur, Le Quartier rouge, café restaurant dont le personnel a œuvré pendant le confinement pour les soignants et les plus démunis jusqu’à préparer des centaines de repas chaque jour. Comme si librairie et café étaient des organes vitaux d’un quartier qui irradie partout alentour. Une âme vivante.

J’imagine une librairie qui saurait vous dire comment aborder Maurice Blanchot, une librairie où l’on vous lirait rien que pour vous, lecteur de passage, un texte de Christian Gailly, qui n’est pas une « nouveauté », Dit-il, publié aux éditions de Minuit, parce que Claude, le libraire, en est toujours ému et qu’il en dit long sur la lecture et le temps, quand l’auteur écrit : « Les livres sont responsables de tout. »

Le motif d’où tu jailliras 

J’imagine une librairie où le libraire vous dirait comment il est tombé dans la potion magique, à l’âge de 14 ans, avec ce cadeau… tout René Char dans La Pléiade, et qu’il ne pouvait pas tout comprendre bien entendu mais c’était un choc quand même… imaginez tout René Char à 14 ans, au moment où vous tombez sur un tison de lumière : « Cherche plutôt le motif aigu et solitaire d’où tu jailliras ».

Ce serait un lieu de conviction où Caroline, la libraire, vous raconterait comment elle a débuté, malgré des imprécations du genre : « Il y a des livres qui n’intéressent personne », des livres tellement « invendables », mais si beaux qu’elle réussira à les vendre parce qu’elle y croyait.

Où classer le H ?

Et Caroline racontant la passion d’une fillette comme elle l’était sans doute jadis, issue d’un milieu où la lecture n’était pas acquise d’emblée, qui à l’âge de 7 ans est tant émerveillée par le lieu qu’elle souhaiterait y passer des journées entières. Pour s’attarder, la fillette proposerait à Caroline de l’aider. Alors la libraire lui donnerait des livres de poche à ranger. Elle déchiffrerait les noms des écrivains et dirait « Maupassant c’est plus facile à classer que Hugo avec cet H au début ». Une fillette tellement bien dans les livres qu’elle va attirer tout son entourage même un plus grand avec des écouteurs, même ceux pour qui le livre n’est pas un produit de première nécessité, croyaient-ils. Alors ils prendraient plaisir à écouter une conteuse qui les transformerait en lion ou en belette, juste un instant. Une métamorphose dont ils garderaient le souvenir longtemps.

« Merci d’être là »

Une librairie où les libraires ne seraient pas dans les livres seulement pour se faire plaisir, mais aussi pour attirer les autres et encore plus les récalcitrants qui n’auraient pas imaginé qu’un jour les livres pourraient changer leur vie. Des libraires à qui ils arriveraient de faire grand cas d’une question d’enfant comme si elle détenait le sens de la vie.

J’imagine une librairie où l’esprit de découverte l’emporterait et qui serait heureuse de vous citer la page 34 de Rêver l’obscur, de Starhawk, militante antimilitariste et antinucléaire américaine des années 80 (éditions Cambourakis) : « Nous pouvons connaître l’obscur et en rêver une nouvelle image. »

[Extrait du site Le Dragon savant]

J’imagine une librairie où s’arrêterait Josette après une dure journée, un deuil qui lui donne envie de verser toutes les larmes de son corps. Elle sait qu’ici il y a place pour sa peine. On lui tend rapidement un opuscule au titre ad hoc, apparement, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, de Stig Dagerman, auteur suédois mort à 31 ans. Mauvais choix, geste précipité : Josette n’est pas venue pour être consolée, elle repousse le livre et dit aux libraires merci d’être là, comme ça, simplement. 

Une librairie où l’on n’oserait pas rester devant tant de noblesse d’âme et de chagrin contenu car il faut bien laisser la douleur à sa pudeur. 

Un lieu de beauté

J’imagine une librairie qui serait un lieu de résistance certes – tous les libraires le souhaitent – mais aussi de beauté, tellement on se sait bien entouré dans l’imaginaire des livres. « Un endroit où penser autrement, hors des sentiers battus, réinventer des possibles » , écrivent les libraires sur leur site.

Ces libraires sont rétifs mais vivants, critiques de solutions miracles numérisées, ils craignent une société de surveillance high-tech. Leur désir en cette période singulière est d’offrir à notre esprit une forme d’hospitalité.

C’est donc bon à savoir : la librairie « Équipages », qui a vingt ans, est dirigée depuis octobre 2019 par Claude et Caroline, elle est située rue de Bagnolet dans le XXe arrondissement de Paris. 

Christian Tortel.

Blog Papalagui : https://papalagui.org/

Sondage : 

les Français ont lu 2,5 livres durant le confinement, Actualitté

richesse barbare

Rasbehari était très orgueilleux, et il en imposait. Il était très conscient du respect qui lui était dû et s’offensait d’une peccadille. Il fallait demeurer sur ses gardes quand on avait affaire à lui. Ses fermiers avaient toujours peur que leur patron ne s’estime insulté.

Sa maison me montra de façon éclatante ce qu’était l’abondance sans raffinement : abondance de lait, de blé, de maïs, de sucre candi de Bikaner, de gourdins et de bâtons, et aussi de respect. Mais pour en faire quoi ? Chez lui, il n’y avait pas un seul tableau, pas un seul bon livre, ne parlons pas de fauteuils confortables, ni de divan recouvert de beaux tapis et de coussins. Les murs étaient tachés de chaux et de crachats de bétel ; derrière la maison passait un égout plein d’eau sale et d’ordures. L’architecture de la demeure était affreuse. Les enfants ne faisaient pas d’études, leurs vêtements et leurs chaussures étaient grossiers et malpropres. L’année précédente, la variole avait tué en un mois près d’une demi-douzaine d’enfants de la maisonnée. À quoi avait servi cette richesse barbare ? Qui a profité des exactions à l’égard des fermiers gangotas, et des biens ainsi amassés ? Certes, le prestige de Rasbehari Singh ne cessait d’augmenter.

Bibhouti Bhoushan Banerji, De la forêt, éditions Zulma, mars 2020, roman traduit du bengali (Inde) par France Bhattacharya.

E. Canetti : les livres pour défier la mort


« Je ne regrette pas les orgies de livres. Je le sens comme au temps de la gestation de Masse et Puissance [1960]. À l’époque déjà tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres, je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir, le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le feuilleter, le mettre de coté, le redécouvrir le moment venu, parfois des années plus tard — tout cela fait partie d’un processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute jamais.

Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui m’entourent, je puis, à tout moment, choisir librement, et le cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main. »  

Elias Canetti (1905-1994, Prix Nobel de littérature 1981), Le livre contre la mort, Albin Michel, 2018, trad. de l’allemand par Bernard Kreiss, p. 231-233.