Théâtre : le défi d’adapter Anguille sous roche, d’Ali Zamir

Adapter au théâtre le roman Anguille sous roche, de l’écrivain comorien Ali Zamir, est un beau défi : comment faire tenir en une pièce de théâtre d’une heure trente minutes ce monologue qui, sur le papier est une phrase unique de 318 pages ? Question qui nous taraude lors de cette répétition au Théâtre Gérard Philipe, de Saint-Denis (93), la première ayant lieu jeudi 10 janvier 2019.

Anguille est une jeune femme de 17 ans qui se noie entre deux iles de l’archipel des Comores, Anjouan et Mayotte. En une vingtaine d’années, 10 000 personnes se sont noyées entre ces deux îles, l’une faisant partie de la République des Comores, territoire indépendant depuis 1975, et l’autre étant un département français. Le trajet est fait de nuit clandestinement à bord d’un kwassa-kwassa, embarcation traditionnelle des pêcheurs.

Ali Zamir en avait fait un roman remarqué. Anguille sous roche a été récompensé en 2016 par plusieurs prix littéraires dont le Prix Senghor du premier roman francophone et francophile et la mention spéciale du jury du Prix Wepler.
Ce roman a la particularité d’être un fil tendu d’une phrase unique comme le souffle – le dernier ? – d’Anguille en train de se noyer. Ce moment est étiré par la grâce littéraire pour raconter en un ultime ressaut, sa vie jusqu’alors. Un récit testamentaire en quelque sorte, à l’âge où Rimbaud composait Voyelles.
Voici ce que nous en écrivions (Papalagui, 16/08/2016) lors de sa sortie : « Anguille… est un roman ambitieux à la glose précieuse mais coulante comme une houle, travaillée à l’ombre des badamiers, mi-jactance intérieure mi-suavité des dictionnaires les plus fins. Un roman à l’unique phrase de 318 pages à la langue singulière, aérienne et captivante.»

Le défi de l’adaptation théâtre était donc immense. Il a fallu en passer par quelques étapes clés dont l’une à laquelle on aurait aimé assister : la lecture intégrale du roman à voix haute, quinze heures de lecture par l’interprète d’Anguille, unique personnage de la pièce de Guillaume Barbot. La performance a permis au tandem metteur en scène/comédienne de choisir les extraits pour le théâtre. « J’ai cru que je n’y arriverai pas », nous a confié Déborah Lukumuena, 24 ans, qui joue Anguille. Or, elle y arrive [Déborah Lukumuena a reçu en 2017 le César de la meilleure actrice dans un second rôle pour son premier film, Divines, de Houda Benyamina.]

Lors des répétitions, elle a dû trouver son rythme, son souffle, dans cette longue phrase, même réduite à une heure trente de théâtre, comme le lecteur doit, lui, trouver sa respiration dans sa lecture du roman, alors qu’Anguille se noie et raconte sa vie passée.

Le metteur en scène Guillaume Barbot, 36 ans le jour où l’on assiste aux répétitions, a reçu carte blanche pour adapter le roman par Frédéric Martin, l’éditeur, et par Ali Zamir, l’auteur :
« Pour moi, ce qui était le plus important c’était le parcours initiatique de cette jeune fille. Il fallait donc raconter son histoire d’amour et le fait qu’elle se fasse chasser par son amant et par son père, et comment elle décide de partir, et comment garder cette sensation d’asphyxie, alors que le roman et le théâtre ne sont pas dans la même logique.»

Pour avoir une adresse directe au spectateur les temps ont été placés au présent.

« Quand j’ai lu le roman, j’ai été dérouté au début, raconte le metteur en scène (assisté par Patrick Blandin). J’ai failli arrêté mais j’ai fait l’effort de continuer et ça ne m’a plus lâcher. Le livre a une force orale très puissante. Ce n’est pas ma langue et en même temps, elle est très intime.

Comme le roman, le théâtre accepte les formes multiples d’écriture, les registres différents. La musique est présente « 98% du temps », interprétée par Pierre-Marie Braye-Weppe (au violon électrique, côté jardin) et Yvan Talbot (bolon mandingue et longa burkinabé, côté cour).

Nous reviendrons sur la pièce quand nous l’aurons vue, lors de la première le 10 janvier. Mais sachez d’ores et déjà que le décor est magnifique : dans le recoin d’un cube, de l’eau au sol, son reflet au ciel et deux murs comme les cases d’un espace mental. Scénographie Justine Bougerol, Lumière Kelig Le Bars, création sonore : Nicolas Barillot.

À noter la double actualité d’Ali Zamir, qui sera présent pour une rencontre avec le public au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, dimanche 13 janvier 17h30 : il publie en ce mois de janvier un troisième roman (le deuxième avait pour titre Mon Étincelle) : Dérangé que je suis (éditions Le Tripode).
À noter aussi la double actualité de Déborah Lukumuena : outre son rôle d’Anguille au théâtre, elle joue dans le film Invisibles, de Louis-Julien Petit (sortie 9 janvier 2019).

Au théâtre : « Un dimanche au cachot » (Chamoiseau/Pliya)

Un dimanche au cachot, un superbe récit roman de Patrick Chamoiseau (2007) sur la reviviscence de la mémoire par la langue. Un écrivain sur de nombreuses scènes (migrations, théâtre, mémoire).
Il faudra maintenant compter avec l’adaptation théâtrale du « Dimanche… », signée José Pliya, qui prend en compte le seul personnage de l’Oubliée, chabine enceinte et magnifique.
Une mise en scène par Serge Tranvouez qui focalise efficacement sur le non espace d’un cachot esclavagiste.
Une interprétation à la fois fine et puissante de Laëtitia Guédon accompagnée avec justesse par le musicien Blade MC Alimbaye. Pieds nus sur des galets disposés en silhouette humaine, la comédienne (par ailleurs directrice des Plateaux sauvages, dans le XXe arrondissement de Paris) réussit à faire de la langue de Chamoiseau une superbe « matière de l’absence » (titre de son livre de 2016) pour aujourd’hui, en écho aux enfermements contemporains.

Dans la salle des Plateaux sauvages accueil enthousiaste et public lycéen captivé en ce 22 mai, jour de commémoration de l’esclavage en Martinique.
Prochaines dates au Théâtre des Quartiers d’Ivry et au Tarmac à Paris.

« Nous sommes tous des Africains » (Angelique Kidjo à Avignon)

 

La voix magnétique d’Angélique Kidjo impose sa présence de charme et de frissons depuis une fenêtre nichée dans le mur de la Cour d’honneur du Palais des papes. Un diamant dans la nuit d’Avignon, une voix de cathédrale dans le plus grand édifice gothique. Ainsi commence « Femme noire », titre d’un poème de Léopold Sédar Senghor (1906-2001) et du spectacle de clôture du festival d’Avignon.

« Vêtue de ta couleur qui est vie… » La diva chante dans l’une des multiples langues africaines qu’elle affectionne, du fon au yoruba, en passant par le douala. C’est une figure de proue qui fait honneur à la Cour autant qu’une « Femme noire », sans doute le poème le plus célèbre du poète président sénégalais, l’un des instigateurs du mouvement de la négritude avec le Martiniquais Césaire et le Guyanais Damas.

« Vêtue de ta couleur qui est vie »
Comme la négritude chante la fierté noire, et plus généralement la dignité d’être homme parmi les hommes, « Femme noire » chante la femme comme jamais jusqu’alors en Afrique : « Femme nue, femme noire / Vêtue de ta couleur qui est vie,/ de ta forme qui est beauté/J’ai grandi à ton ombre… » Du pur lyrisme.

C’est une Marianne universelle qui va s’adresser au public. Elle l’a dit la veille lors de la répétition générale, cette nécessité d’aller au-delà « de nos différences culturelles ». Mieux, pour cette première représentation publique : Angélique Kidjo fait reprendre « Chez mama, chez mama Africa » aux 2000 spectateurs de la Cour d’honneur. Elle les fait se lever. Les fait applaudir quand elle dit « Applaudissez ! »  Le public réagit de bonne grâce. Et se lève. Et chante. Et pourrait presque danser lorsqu’elle monte dans les gradins. Et dire avec elle : « Nous sommes tous des Africains » (car les ancêtres de l’Homme viennent d’Afrique).

« La grande famille humaine »
C’est un concert bon enfant, joyeux, « familial » comme la « grande famille humaine » qu’elle appelle de ses voeux, un chant accompagné par la douce présence du vénérable saxophoniste camerounais Manu Dibango, lui aussi aérien aux côtés du guitariste Dominic James. La joie et la grâce de ce duo de charme contrastent avec le texte du poète président sénégalais Senghor dit avec pesanteur et hésitations par le comédien Isaach de Bankolé. La Cour d’honneur l’a-t-elle intimidé à ce point ?

Une « Prière de paix » dans l’ancienne résidence papale
Plus tard, la photo géante de Senghor s’affiche sur l’immense mur de la Cour d’honneur. Elle est utilisée par le metteur en scène Frédéric Maragnani pour l’autre partition de « Femme noire ». Isaach de Bankolé dit un poème de Senghor de la même fenêtre-niche, tout petit, comme incrusté au coin de l’immense photo du poète.

C’est « Prière de paix », extrait du recueil « Hosties noires« , dédié lors de sa publication (1948) à « Georges et Claude Pompidou », Pompidou futur président de la république française. « Au pied de mon Afrique crucifiée depuis quatre cents ans et pourtant respirante / Laisse-moi te dire Seigneur, pardonne à l’Europe blanche… » Une prière au creux de l’ancienne résidence papale… Mais une prière ambivalente à l’égard de la puissance coloniale d’alors : « Oui Seigneur, pardonne à la France qui hait les occupants et m’impose l’occupation si grandement. »

Ce lyrisme qui peut paraître daté est loin de l’emportement salutaire du Congolais Sony Labou Tansi ou du Malien Yambo Ouologuen, auteur d’un « Devoir de violence » radical… contre tous les pouvoirs en Afrique comme en Europe.

Le sommeil d’une poésie, le soleil d’une diva
L’emphase surannée du poète et le phrasé atone du récitant ensommeillent la Cour. Le public est indulgent en ce soir de léger mistral. Le sommeil de la poésie ne provoque aucune réaction, comme si le public acceptait de faire révérence. Il est même ravi : à la sortie de ce spectacle de clôture du festival, nombre de spectateurs préfèrent garder à l’esprit la puissance d’un soleil nommé Angélique Kidjo.

Théâtre : Dans la tête de Basquiat

Dans la tête de Basquiat
Reportage : Christian Tortel, Mourad Bouretima, Rael Moine. Montage : Jérémy Vellela. Mixage : Sylvie Lemaire.

Les génies vous tendent un piège, malgré eux, tant ils débordent du cadre. Comment par exemple mettre en scène Basquiat, figure de l’artiste underground new-yorkais, mort en 1988 à 27 ans, lui qui signait ses graffitis sur les murs de New-York du nom de SAMO (« Same old shit ») ?

En proposant un théâtre « indiscipliné » répond la Compagnie 0,10

C’est du théâtre mais aussi un concert de jazz. Reconnaissons au dramaturge Koffi Kwahulé qui signe le texte d’être grand amateur de Thelonious Monk, et la clarinette de Nicolas Baudino fait des merveilles.

C’est aussi de la danse… ce qui flatte les émotions du corps.

Quant à la vidéo, trop souvent un simple gadget sur d’autres scènes, elle est ici frontale et vivante comme le sont les réminiscences d’un paysage urbain, Brooklyn vu de la chambre du jeune Basquiat… un quartier flouté par les gouttes dégoulinant à l’envers. Bravo au vidéaste Benoît Lahoz …

Quant à Basquiat, il ne repose pas que sur les épaules et le corps sculpté de Yohann Pisiou, impeccable en boxeur, rhéteur, malaxeur d’identités d’artistes. Il se démultiplie en trois avec aussi le danseur Willy Pierre-Joseph et le musicien Blade Mc Alimbaye qui pratique la beat box comme un art de la percussion par la bouche.

Cette polyphonie d’expressions est redoublée par l’usage de deux micros en fond de salle, encadrant les images frontales qui montrent outre des gouttes d’eau remontant la vitre, remontant le temps à courir après la jeunesse perdue… un éléphant marchant au ralenti ou des visages de jeunes filmés à Caen où la troupe était en résidence. Une manière pour la metteure en scène, Laëtitia Guédon, d’ouvrir la voie à un public jeune qui n’est pas censé fréquenter intensément les théâtres. Une voie déjà ouverte par Basquiat et qui trouve sur scène un prolongement réussi. Au sortir du spectacle, les réactions du public en témoignent comme on le découvre dans le reportage mis en ligne en ouverture de cet article…

Pas un biopic mais un hommage par l’imaginaire

De multiples aspects de la mise en scène de Laëtitia Guédon enchantent le spectateur comme le critique. Les uns retrouvent l’atmosphère underground d’un New-York des années 80, les autres entrent dans la tête de SAMO, le jeune Basquiat… « Il ne s’agissait pas de faire un biopic explique la nouvelle directrice des Plateaux sauvages, scène du XXe arrondissement de Paris, ni d’un spectacle transdiplinaire, plutôt de proposer une scène « indisciplinée », un hommage à un artiste (d’où le titre « Samo, a tribute to Basquiat ») par des artistes d’aujourd’hui à l’image du rebelle qu’était Basquiat. »

La typographie aux lettres blanches sur fond noir utilise quelquefois l’écran de fond de salle pour signer la scène et marquer ainsi l’un des enjeux de cette performance théâtrale : l’identité de l’artiste en mouvement. Les énumérations dans le texte de Kwahullé soutiennent ces interrogations. La scénographie d’Emmanuel Mazé les décuple.

Pour adapter Basquiat au théâtre, Laëtitia Guesdon a ainsi eu l’idée d’associer vidéo et musique, et de réunir trois comédiens. Un dispositif sophistiqué mais parfaitement maîtrisé. Une réussite qui fait entrer les spectateurs dans l’imaginaire du peintre new-Yorkais d’ascendance porto-ricaine et haïtienne.

La pièce intitulée « Samo, a tribute to Basquiat » est un hommage sensible à cette figure de l’Underground américain.

The Caravan, théâtre itinérant syrien au Liban

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Dans un pays où l’on compte un Syrien pour quatre Libanais, ‘The Caravan » est un théâtre itinérant qui montre sur le toit d’une voiture des scènes qui appuient là où ça fait mal : droit d’asile, amour ou discriminations à l’encontre des réfugiés Syriens.

Sabine Choucair, activiste culturelle à Beyrouth, documentariste, co-fondatrice d’une compagnie de clowns, Clown Me In, est la directrice artistique du projet The Caravan (cf son portrait [en anglais] sur le site culturel Fanack).

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Sabine Choucair en clown (photo Fanack)

La presse européenne a rendu compte de ce théâtre itinérant en reprenant l’AFP. Lire La Libre belgique, La Croix. D’autres expériences au Liban utilisent le théâtre à des fins thérapeutiques comme le relate Orient XXI. Et la chaîne Al-Jazeera a réalisé un infografilm :

Un engagement qui rappelle en France le travail de Winter Guests [Papalagui, 26/06/2015]

 

M’appelle Mohamed Ali (Niangouna, Minoungou)

mappelle-mohamed-aliSur Mohammed Ali, le dramaturge congolais Dieudonné Niangouna a écrit cette pièce. M’appelle Mohamed Ali qui a été écrite pour Étienne Minoungou, qui l’a interprété lors de la création en 2013, dans la mise en scène de Jean Hamado Tiemtoré.

Réaction d’Étienne Minoungou sur le site de la radio burkinabé, Radio Oméga :

« Mohamed Ali est une des figures fortes du 20ème siècle. Je peux même dire qu’avec sa disparition, on a quitté définitivement le 20ème siècle et il était aussi grand que Nelson Mandela, Martin Luther King, Malcom X qui ont marqué le 20ème siècle et l’histoire contemporaine de la lutte des peuples pour l’affranchissement, la liberté, la dignité et Mohamed Ali l’a revendiqué à travers son art, son sport. »

Extrait de la pièce de Dieudonné Niangouna (Éditions Les Solitaires Intempestifs) :
« Debout Frazier et moi nous contemplons Manille pour un long moment encore. Les tambours et les gongs, les chansons festives, les clairons qui libèrent la nuit de ses angoisses, le bruit de la ville qui crache son cœur. Un rêve de titans. Les hommes ne peuvent s’y prêter qu’en étrange chose. Même les spectateurs ne sont pas des Hommes. Ce qui est au-delà des dieux n’a pas de couleur. Beaucoup plus loin que les religions, beaucoup plus loin, beaucoup plus loin que la gloire et la mort, beaucoup plus loin, beaucoup plus loin que la terre, le ciel, les arbres, les mers, beaucoup plus loin que les quatre cent quarante coups que j’ai reçu à la tête, beaucoup plus loin que Joe Louis, le silence des inondations, l’ogre des dimensions, la peur du jour dernier, beaucoup plus loin que le ring et les hourras des spectateurs, les lumières, la chaleur, l’étouffement, les remugles des excitations, beaucoup plus loin que Manille elle-même et son frisson tropical… Salam ! Paix ! Salam ! Paix ! Salam ! Paix ! Quatorzième round, beaucoup plus loin que quatorze rounds dans le frisson de Manille j’ai vu la mort. Je me suis approcher de la mort. Elle n’a pas de couleur. J’ai frappé la mort. Elle m’a mordu à la manière d’une bête enragée. Je l’ai frappée, je lui ai rossé des coups beaucoup plus loin que Smoking Joe Frazier qui est un excellent challenger, tout compte faits. Beaucoup plus loin que Georges Foreman que je salues de tout cœur. J’ai cogné la mort pour sortir de l’enfer. Je l’ai repousser, mais j’ai traversé la frontière de la vie. Et j’ai su que la mort c’est comme la vie, elles n’ont pas de couleurs. Nous n’avons pas de problème de couleur, c’est une illusion de la mémoire. Il n’y a pas d’homme de couleurs. Il nous faut sortir du théâtre, c’est tout. On aura jamais plus le même visage après avoir raconter son histoire. J’ai toujours rêvé de jouer Mohamed Ali. Et le cœur est le parfait champ des morts, là où coulent toutes les obsessions, les prières d’enfance, les rêves de jeunesse, les projets de l’adulte, les peurs du vieillard, la mort de l’oubli dans l’onde, et le châtiment des boniments non exaucés. Et maintenant j’ai vu. Je pardonne à mon cœur de frapper si fort dans l’œil du spectateur. »

Le spectateur de la place D16

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Dans la salle du Théâtre des Abbesses, sur la butte Montmartre, le public clairsemé de ce week-end de Noël applaudit à tout rompre. Les quatre comédiens-musiciens-bruiteurs sont rappelés à n’en plus finir. Des applaudissements en écho au spectacle musical vécu un peu plus d’une heure. Un spectacle où le son est roi.
Donc, au premier plan de ce Blanche-Neige ou La chute du mur de Berlin, les sons. Bruitages assurés par les comédiens eux-mêmes, dialogues (bien entendu), et musique avec orchestre sur scène. Les deux musiciens sont remarquables. Ils assurent un fond sonore comme un concert tantôt joyeux tantôt profond. Au piano et claviers : Timothée Jolly, qui a assuré la composition originale, et Florie Perroud à la batterie et aux percussions.

Une triple présence sonore
Au premier plan donc, une triple présence sonore (dialogues, bruitages, musique), frontale, déployée sur toute la largeur du plateau.
En arrière-plan, le film des événements, muet. Un film que les comédiens bruiteurs accompagnent de la voix et des bruitages.
Été 1989, Blanche, 15 ans, est élevée par sa belle-mère – sa « marâtre », dit-on dans le conte des frères Grimm – au 32e étage d’une tour d’une cité périphérique, une tour baptisée « Le Royaume » – quelle grandiloquence ! – à l’orée d’un bois, un appartement avec en son cœur et son ego palpitant ce qui fait la magie et l’effroi du conte, le miroir de la salle de bain où chaque soir, la mère demande : « Suis-je la plus belle ? », et où, invariablement, le miroir répond : « Tu es la plus belle ! ». Jusqu’au jour où tout bascule…

« Ciné spectacle »
Ce n’est pas la première fois qu’un conte classique est rhabillé des clichés du contemporain (cité forcément à la marge, jeunesse rebelle, melting-pot ethnico-culturel). Ce qui est surprenant et réussi est le dispositif scénique.
Avec cette scénographie, la troupe de La Cordonnerie, basée à Lyon, impose sa marque sous l’appellation « ciné spectacle ».
Après ses créations Hansel et Gretel, Ali Baba et les 40 voleurs, cette marque est en passe de devenir une véritable appellation contrôlée. Métilde Weyergans et Samuel Hercule sont sur scène et signent l’adaptation, le scénario, la réalisation du film et la mise en scène de la pièce. Sons devant, images vidéo derrière, muettes, telle est la signature de la compagnie.

Est-on pour autant revenus au temps des ciné-concerts des années 1910, au temps où le cinéma muet était accompagné par un orchestre ? C’est sans doute le même plaisir que d’assister à l’œuvre en train de se faire, sortie du fournil avec des comédiens hommes et femmes-orchestres. Et c’est bien du théâtre : les personnages sont incarnés par des comédiens. Et les sons sont incarnés eux aussi comme matière vivante. Le film muet qui passe en arrière-plan joue comme image mentale commune au public réuni dans la salle. D’autant que le conte est un classique dont le référence est elle aussi commune à tous. A chacun d’entrer comme il veut. Le public n’est pas seulement estampillé « jeunesse » mais réuni dans la diversité de ses âges et de ses expériences.
On est bien loin de la question théorique : « La video sur scène : l’image peut-elle tuer le théâtre ? » qu’elle parte dans la direction de l’utopie (« Il y a l’image qui domine et qui sert le propos, l’amène ailleurs, lui confère un volume stupéfiant. Une ambiance futuriste, une scène ultra moderne. Le théâtre en route pour le 21ème siècle »), ou quelle parte dans la direction de la performance, ainsi définie par exemple par le Collectif MXM : « Nous écrivons au fil de nos laboratoires une charte de création qui consiste à identifier ce qu’est une performance filmique. »

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Le relief du son
Avec La Cordonnerie, on est dans le travail fait main, le travail à façon, artisanal.
La mécanique scénique renverse toute préméditation théorique ; les sons sont détachés ostensiblement de l’image ; ce qui vient de loin – les souvenirs, la mémoire – est renforcé, comme ce qui apeure, angoisse, affole ; cela rappelle un traitement différencié déjà mis en œuvre au théâtre, par exemple dans Le Petit chaperon rouge de Joël Pommerat, où les escarpins de la mère claquaient terriblement (dans cet extrait, les sons sont redoublés par la sonorisation pour souligner l’effet) :

Cela confère un côté chambre d’enregistrement, émission de radio culturelle à laquelle on assiste en direct, on se surprend à surveiller les décalages éventuels entre son et image, c’est toujours synchrone, parfait, preuve d’un sens du détail, du travail bien fait ; les accessoires servant aux bruitages son amenés pour chacun des sons sur un plateau puis après la production de l’effet sonore voulu soigneusement rangés sur l’étagère d’un meuble disposé là pour les accueillir, quelle collection de sons ! (Décors : Marine Gatellier).
Le dispositif n’est plus expérimental mais rôdé depuis la résidence de la compagnie au Théâtre de Vénissieux entre 2002 et 2007 : « Nous avons entrepris un travail de réécriture et d’appropriation de contes, matériaux d’une profondeur et d’une richesse inépuisable (…), comme détaillé sur leur site. Ce travail d’adaptation se poursuit par la réalisation d’un film muet. Ce dernier est ensuite projeté et accompagné par des musiciens, comédiens et bruiteurs qui créent en direct sur scène l’univers sonore du film grâce notamment à une multitude d’instruments et d’objets hétéroclites. Cinéma et Théâtre se font alors écho pour donner naissance à cet objet scénique totalement hybride où se côtoient recherche d’innovation technique (en matière de son, d’image, d’immersion du spectateur…) et esprit profondément artisanal. »

Peu importe l’intrigue ?
Des thématiques du conte – l’absence du père, la jalousie belle-mère/fille – rien de surprenant. Ce qui étonne est la kyrielle de sons qui s’en détachent comme autant de ponctuations savantes et nécessaires, du froissé, du craquant, du zippé, du piétinement, de la brisure, du vocal multiplié, de la voix masquée comme de la voix policière, etc.
Car le fond n’épate pas quand, depuis une barque sur un étang calme, le couple Blanche/Abdel s’adresse face caméra au public en désignant « le spectateur de la place D16 vers qui tous les regards convergent »… ou – métaphore assez téléphonée – lorsque la belle-mère et la jeune gothique en appellent finalement à faire tomber les murs au sein de la famille. Deux péripéties de l’intrigue factices et fabriquées, comme si l’histoire et ses tentatives de renouvellement restaient secondaires. Ce qui prime, c’est le son, ostensiblement. Et une certaine manière de faire du théâtre, effets au vu et au su de tous, le public devenant plus que nécessaire, la condition élémentaire mais réaffirmée avec panache de la réussite même du spectacle.

Blanche Neige ou La chute du mur de Berlin jusqu’au 8 janvier au Théâtre des Abbesses, à Paris. Puis au Théâtre Am Stram Gram de Genève, du 18 au 24 janvier 2016, au Nouveau théâtre de Montreuil, du 28 janvier au 16 février 2016, à la Maison des Arts de Créteil, du 10 au 12 février, au Manège de Reims, les 25 et 26 février…

« La Cuisine d’Elvis », de Lee Hall, mise en scène par Sophie Chen

C’est intense, créatif et prometteur : à suivre le travail de la jeune compagnie Damaetas qui présentait sur trois dates, les 29, 30 et 31 mai 2015, la pièce La Cuisine d’Elvis dans un lieu improbable, Le Théâtre de verre, dans le quartier de la Place des Fêtes, à Paris, XXe arrondissement.

Quatre comédiens – tous épatants –  évoluent dans un vaste huis clos familial sur un plateau immense, entre les portants de vêtements de chaque côté et une penderie des vestes d’Elvis en fond de salle, Elvis la passion du père (Dad par Mathieu Métral) devenu légume sur chaise roulante suite à un accident : « Dad, tétraplégique et impuissant face à la déchéance de sa famille, prend la parole sous le straits d’Elvis un King. » écrit la feuille volante de présentation du spectacle (que l’Académie préfère à flyer dans un article digne d’être lu).

Les ingrédients de la pièce de l’Anglais Lee Hall (connu pour son scénario du film Billy Elliot en 2000) sont taillés sur mesure pour jouer la balance entre tragique et humour et ramasser la mise auprès des spectateurs. Le mari mutique ou chantant selon les scènes est notre représentant – après tout le spectateur est lui aussi mutique -, observateur qu’on déplace de scène en scène.

Sa femme (Mam, Céline Bevierre) cherche le réconfort d’un corps auprès de Stuart (Léon Cunha Da Costa) qui séduit la fille (Marie Craipeau). Les rôles féminins sont les rôles centraux autour desquels évoluent les deux personnages masculins. Dans le dialogue cru entre la mère et la fille, notons quelques scènes d’anthologie : la gâteau d’anniversaire soufflé par Dad, bougie après bougie par le souffle ténu qui lui reste ou le jeu de la séduction prépubère de la fille auprès de l’amant de sa mère.

La mise en scène de Sophie Chen respecte la place essentiel des dialogues. Elle exploite au mieux le vaste plateau offert dans ce lieu inédit où les comédiens sont à leur aise malgré le risque de s’y perdre. Des comédiens aux jeux très différents et ici judicieusement complémentaires.

 

Les Indes, d’Édouard Glissant par Sophie Bourel

« La mémoire des esclaves et celle des esclavagistes doivent se rencontrer. Nous avons besoin de nous souvenir ensemble. » C’est ainsi que la comédienne Sophie Bourel présente l’enjeu de ce texte dit en public. Pas seulement lu pour soi mais partagé en public comme elle l’a fait lors d’une tournée dans les Caraïbes en 2009 (Cuba, Haiti, République dominicaine).
Pour préparer cette première à Paris, le 29 mai à la Maison de la poésie, elle a appris par cœur ce long poème d’une cinquantaine de pages. Une performance au vu de la langue de Glissant. Les images habituelles de la Découverte des Amériques par Christophe Colomb ne sont pas les seules convoquées.

« Mangrove textuelle »
Ce « poème de l’une à l’autre terre », selon le sous-titre originel, est un chant élégiaque, une « mangrove textuelle », selon l’expression de l’universitaire tunisienne Samia Kassab-Charfi, qui alterne entre un « lieu convoité », les Indes de Colomb et des conquistadores espagnols, et un « non-lieu », un lieu pensé comme utopie. Glissant a ainsi « décentrer le regard élogieux du lecteur occidental », selon les mots de l’universitaire Anaïs Stampfli pour « l’initier à la pensée de la Relation ».
Dans Les Indes, Glissant confronte des mémoires antagonistes pour les faire dialoguer. Il esquisse ainsi des pistes pour le Tout-Monde à venir.
Une long compagnonnage avec le poète disparu en 2011 avait permis à Sophie Bourel de travailler le texte au plus près de sa source.
Le poème puise dans l’Appel, le Voyage, la Conquête, la Traite [négrière], les Héros [rebelles] et dans la Relation, selon les titres des six chants qui le constituent.
Deux ans après Les Indes, en 1958 Édouard Glissant est lauréat du prix Renaudot pour son roman La Lézarde.