Le spectateur de la place D16

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Dans la salle du Théâtre des Abbesses, sur la butte Montmartre, le public clairsemé de ce week-end de Noël applaudit à tout rompre. Les quatre comédiens-musiciens-bruiteurs sont rappelés à n’en plus finir. Des applaudissements en écho au spectacle musical vécu un peu plus d’une heure. Un spectacle où le son est roi.
Donc, au premier plan de ce Blanche-Neige ou La chute du mur de Berlin, les sons. Bruitages assurés par les comédiens eux-mêmes, dialogues (bien entendu), et musique avec orchestre sur scène. Les deux musiciens sont remarquables. Ils assurent un fond sonore comme un concert tantôt joyeux tantôt profond. Au piano et claviers : Timothée Jolly, qui a assuré la composition originale, et Florie Perroud à la batterie et aux percussions.

Une triple présence sonore
Au premier plan donc, une triple présence sonore (dialogues, bruitages, musique), frontale, déployée sur toute la largeur du plateau.
En arrière-plan, le film des événements, muet. Un film que les comédiens bruiteurs accompagnent de la voix et des bruitages.
Été 1989, Blanche, 15 ans, est élevée par sa belle-mère – sa « marâtre », dit-on dans le conte des frères Grimm – au 32e étage d’une tour d’une cité périphérique, une tour baptisée « Le Royaume » – quelle grandiloquence ! – à l’orée d’un bois, un appartement avec en son cœur et son ego palpitant ce qui fait la magie et l’effroi du conte, le miroir de la salle de bain où chaque soir, la mère demande : « Suis-je la plus belle ? », et où, invariablement, le miroir répond : « Tu es la plus belle ! ». Jusqu’au jour où tout bascule…

« Ciné spectacle »
Ce n’est pas la première fois qu’un conte classique est rhabillé des clichés du contemporain (cité forcément à la marge, jeunesse rebelle, melting-pot ethnico-culturel). Ce qui est surprenant et réussi est le dispositif scénique.
Avec cette scénographie, la troupe de La Cordonnerie, basée à Lyon, impose sa marque sous l’appellation « ciné spectacle ».
Après ses créations Hansel et Gretel, Ali Baba et les 40 voleurs, cette marque est en passe de devenir une véritable appellation contrôlée. Métilde Weyergans et Samuel Hercule sont sur scène et signent l’adaptation, le scénario, la réalisation du film et la mise en scène de la pièce. Sons devant, images vidéo derrière, muettes, telle est la signature de la compagnie.

Est-on pour autant revenus au temps des ciné-concerts des années 1910, au temps où le cinéma muet était accompagné par un orchestre ? C’est sans doute le même plaisir que d’assister à l’œuvre en train de se faire, sortie du fournil avec des comédiens hommes et femmes-orchestres. Et c’est bien du théâtre : les personnages sont incarnés par des comédiens. Et les sons sont incarnés eux aussi comme matière vivante. Le film muet qui passe en arrière-plan joue comme image mentale commune au public réuni dans la salle. D’autant que le conte est un classique dont le référence est elle aussi commune à tous. A chacun d’entrer comme il veut. Le public n’est pas seulement estampillé « jeunesse » mais réuni dans la diversité de ses âges et de ses expériences.
On est bien loin de la question théorique : « La video sur scène : l’image peut-elle tuer le théâtre ? » qu’elle parte dans la direction de l’utopie (« Il y a l’image qui domine et qui sert le propos, l’amène ailleurs, lui confère un volume stupéfiant. Une ambiance futuriste, une scène ultra moderne. Le théâtre en route pour le 21ème siècle »), ou quelle parte dans la direction de la performance, ainsi définie par exemple par le Collectif MXM : « Nous écrivons au fil de nos laboratoires une charte de création qui consiste à identifier ce qu’est une performance filmique. »

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Le relief du son
Avec La Cordonnerie, on est dans le travail fait main, le travail à façon, artisanal.
La mécanique scénique renverse toute préméditation théorique ; les sons sont détachés ostensiblement de l’image ; ce qui vient de loin – les souvenirs, la mémoire – est renforcé, comme ce qui apeure, angoisse, affole ; cela rappelle un traitement différencié déjà mis en œuvre au théâtre, par exemple dans Le Petit chaperon rouge de Joël Pommerat, où les escarpins de la mère claquaient terriblement (dans cet extrait, les sons sont redoublés par la sonorisation pour souligner l’effet) :

Cela confère un côté chambre d’enregistrement, émission de radio culturelle à laquelle on assiste en direct, on se surprend à surveiller les décalages éventuels entre son et image, c’est toujours synchrone, parfait, preuve d’un sens du détail, du travail bien fait ; les accessoires servant aux bruitages son amenés pour chacun des sons sur un plateau puis après la production de l’effet sonore voulu soigneusement rangés sur l’étagère d’un meuble disposé là pour les accueillir, quelle collection de sons ! (Décors : Marine Gatellier).
Le dispositif n’est plus expérimental mais rôdé depuis la résidence de la compagnie au Théâtre de Vénissieux entre 2002 et 2007 : « Nous avons entrepris un travail de réécriture et d’appropriation de contes, matériaux d’une profondeur et d’une richesse inépuisable (…), comme détaillé sur leur site. Ce travail d’adaptation se poursuit par la réalisation d’un film muet. Ce dernier est ensuite projeté et accompagné par des musiciens, comédiens et bruiteurs qui créent en direct sur scène l’univers sonore du film grâce notamment à une multitude d’instruments et d’objets hétéroclites. Cinéma et Théâtre se font alors écho pour donner naissance à cet objet scénique totalement hybride où se côtoient recherche d’innovation technique (en matière de son, d’image, d’immersion du spectateur…) et esprit profondément artisanal. »

Peu importe l’intrigue ?
Des thématiques du conte – l’absence du père, la jalousie belle-mère/fille – rien de surprenant. Ce qui étonne est la kyrielle de sons qui s’en détachent comme autant de ponctuations savantes et nécessaires, du froissé, du craquant, du zippé, du piétinement, de la brisure, du vocal multiplié, de la voix masquée comme de la voix policière, etc.
Car le fond n’épate pas quand, depuis une barque sur un étang calme, le couple Blanche/Abdel s’adresse face caméra au public en désignant « le spectateur de la place D16 vers qui tous les regards convergent »… ou – métaphore assez téléphonée – lorsque la belle-mère et la jeune gothique en appellent finalement à faire tomber les murs au sein de la famille. Deux péripéties de l’intrigue factices et fabriquées, comme si l’histoire et ses tentatives de renouvellement restaient secondaires. Ce qui prime, c’est le son, ostensiblement. Et une certaine manière de faire du théâtre, effets au vu et au su de tous, le public devenant plus que nécessaire, la condition élémentaire mais réaffirmée avec panache de la réussite même du spectacle.

Blanche Neige ou La chute du mur de Berlin jusqu’au 8 janvier au Théâtre des Abbesses, à Paris. Puis au Théâtre Am Stram Gram de Genève, du 18 au 24 janvier 2016, au Nouveau théâtre de Montreuil, du 28 janvier au 16 février 2016, à la Maison des Arts de Créteil, du 10 au 12 février, au Manège de Reims, les 25 et 26 février…

« La Cuisine d’Elvis », de Lee Hall, mise en scène par Sophie Chen

C’est intense, créatif et prometteur : à suivre le travail de la jeune compagnie Damaetas qui présentait sur trois dates, les 29, 30 et 31 mai 2015, la pièce La Cuisine d’Elvis dans un lieu improbable, Le Théâtre de verre, dans le quartier de la Place des Fêtes, à Paris, XXe arrondissement.

Quatre comédiens – tous épatants –  évoluent dans un vaste huis clos familial sur un plateau immense, entre les portants de vêtements de chaque côté et une penderie des vestes d’Elvis en fond de salle, Elvis la passion du père (Dad par Mathieu Métral) devenu légume sur chaise roulante suite à un accident : « Dad, tétraplégique et impuissant face à la déchéance de sa famille, prend la parole sous le straits d’Elvis un King. » écrit la feuille volante de présentation du spectacle (que l’Académie préfère à flyer dans un article digne d’être lu).

Les ingrédients de la pièce de l’Anglais Lee Hall (connu pour son scénario du film Billy Elliot en 2000) sont taillés sur mesure pour jouer la balance entre tragique et humour et ramasser la mise auprès des spectateurs. Le mari mutique ou chantant selon les scènes est notre représentant – après tout le spectateur est lui aussi mutique -, observateur qu’on déplace de scène en scène.

Sa femme (Mam, Céline Bevierre) cherche le réconfort d’un corps auprès de Stuart (Léon Cunha Da Costa) qui séduit la fille (Marie Craipeau). Les rôles féminins sont les rôles centraux autour desquels évoluent les deux personnages masculins. Dans le dialogue cru entre la mère et la fille, notons quelques scènes d’anthologie : la gâteau d’anniversaire soufflé par Dad, bougie après bougie par le souffle ténu qui lui reste ou le jeu de la séduction prépubère de la fille auprès de l’amant de sa mère.

La mise en scène de Sophie Chen respecte la place essentiel des dialogues. Elle exploite au mieux le vaste plateau offert dans ce lieu inédit où les comédiens sont à leur aise malgré le risque de s’y perdre. Des comédiens aux jeux très différents et ici judicieusement complémentaires.

 

Les Indes, d’Édouard Glissant par Sophie Bourel

« La mémoire des esclaves et celle des esclavagistes doivent se rencontrer. Nous avons besoin de nous souvenir ensemble. » C’est ainsi que la comédienne Sophie Bourel présente l’enjeu de ce texte dit en public. Pas seulement lu pour soi mais partagé en public comme elle l’a fait lors d’une tournée dans les Caraïbes en 2009 (Cuba, Haiti, République dominicaine).
Pour préparer cette première à Paris, le 29 mai à la Maison de la poésie, elle a appris par cœur ce long poème d’une cinquantaine de pages. Une performance au vu de la langue de Glissant. Les images habituelles de la Découverte des Amériques par Christophe Colomb ne sont pas les seules convoquées.

« Mangrove textuelle »
Ce « poème de l’une à l’autre terre », selon le sous-titre originel, est un chant élégiaque, une « mangrove textuelle », selon l’expression de l’universitaire tunisienne Samia Kassab-Charfi, qui alterne entre un « lieu convoité », les Indes de Colomb et des conquistadores espagnols, et un « non-lieu », un lieu pensé comme utopie. Glissant a ainsi « décentrer le regard élogieux du lecteur occidental », selon les mots de l’universitaire Anaïs Stampfli pour « l’initier à la pensée de la Relation ».
Dans Les Indes, Glissant confronte des mémoires antagonistes pour les faire dialoguer. Il esquisse ainsi des pistes pour le Tout-Monde à venir.
Une long compagnonnage avec le poète disparu en 2011 avait permis à Sophie Bourel de travailler le texte au plus près de sa source.
Le poème puise dans l’Appel, le Voyage, la Conquête, la Traite [négrière], les Héros [rebelles] et dans la Relation, selon les titres des six chants qui le constituent.
Deux ans après Les Indes, en 1958 Édouard Glissant est lauréat du prix Renaudot pour son roman La Lézarde.

Du squatt à la scène, la vie des migrants sans-papiers

Devant le succès de la pièce 81 avenue Victor-Hugo, où jouent huit migrants sans-papiers, un spectacle mis en scène par Olivier Coulon-Jablonka, jusqu’au 17 mai, le théâtre de la Commune à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) la reprendra du 6 au 15 octobre prochains.

Ils travaillent et paient des impôts mais n’ont pas leur permis de travail. Malgré des marches de protestation, dans le vide, et des rencontres avec l’administration, leur situation ne semblait pas déboucher. Jusqu’au jour où un groupe d’hommes et de femmes de théâtre leur a proposé de raconter sur scène leur parcours migratoire et leur combat actuel. Et le public est au rendez-vous. Avec cet espace de dialogue, les migrants ont retrouvé une fierté, ils n’ont plus peur de circuler dans la ville.

Dans la saison théâtrale, le théâtre propose ainsi trois « Pièces d’actualité » c’est-à-dire des rencontres sur scène avec les habitants d’Aubervilliers, une commune où la moitié de la population est sans aucun diplôme, composée majoritairement d’employés et d’ouvriers, qui compte 34% d’étrangers contre 12% en Ile-de-France, selon l’INSEE.

« Les pièces d’actualité, ce sont des manières nouvelles de faire du théâtre, explique Marie-José Malis, directrice du centre dramatique national d’Aubervilliers. Elles disent que la modernité du théâtre, sa vitalité passent par ce recueil de ce qui fait la vie des gens, des questions qu’ils se posent, et de ce temps du monde, complexe, poignant, que nous vivons tous. Elles partent d’une population, et disent qu’en eux se trouvera une nouvelle beauté. »

Au sortir des 50 minutes de spectacle, l’émotion de tous est forte. Sur scène des sans-papiers, dans la salle des avec-papiers. Les premiers parlent, les seconds écoutent. Mais la parole des uns est mise en abyme et l’abîme est vertigineux. Ce sont des comédiens amateurs qui racontent leur vie d’avant le théâtre. D’ailleurs le théâtre n’est que l’un des instruments de leur lutte commencée il y a longtemps. Une lutte qui elle-même a été précédée d’une autre lutte, le départ, le déchirement d’avec la famille, le voyage à travers le désert pour les Africains ou à travers les mers pour tous. Leur lutte actuelle est menée pour obtenir des papiers. Ils travaillent et paient des impôts mais leur régularisation se fait attendre. Ils parlent et jouent leur vie sur scène au nom d’un collectif de 80 migrants qui squattent un ancien bâtiment de Pôle emploi. Cruelle ironie. Au mur, en belles couleurs, ce slogan : « Une vie, mille rêves. »

Cette expérience de théâtre renverse les frontières. Elle rend visibles des invisibles qui habituellement rasent les murs. Inza Koné : « Maintenant on nous montre du doigt ». Mais c’est pour les envier. Dans le groupe, d’autres aimeraient les imiter, aller sur scène. car l’espace théâtral dans la mise en scène très sobre d’Olivier Coulon-Jablonka focalise l’attention des spectateurs et concentre le propos des personnages sur les deux points essentiels : la géographie de leur exil et leur situation actuelle pour obtenir un permis de travail.

Dans la commune où ils ont trouvé un hébergement de fortune, un théâtre ainsi offre un espace hospitalier aux migrants sans-papiers d’un collectif qui lutte pour sa régularisation.Le théâtre de la Commune est une scène dramatique nationale, et, en l’occurrence, chacun de ces mots est à prendre dans un sens redoublé : ces huit-là passe du squatt à la scène, pour qu’un drame humain devienne drame théâtral pour un enjeu national, voire international.

Ce théâtre militant est particulièrement utile : il renverse les perspectives et les clichés. Des sous-hommes deviennent des sur-hommes en prenant la parole, en prenant d’assaut une scène de théâtre, en se faisant écouter, sans grandiloquence ni pathos mais avec justesse. En passant du squatt à la scène, ils ont retrouvé leur dignité perdue.

 

Hinkemann et notre cécité devant le gouffre

« Cette époque n’a pas d’âme. Je n’ai pas de sexe. Où est la différence ? » Hinkemann nous emmène très haut dans l’émotion et la compassion pour mieux nous précipiter dans le gouffre. Hinkemann, jeune ancien combattant allemand de la Première guerre mondiale revenu « estropié » selon son mot, « eunuque » selon les moqueries de  ses amis, donne son titre à la pièce radicalement antimilitariste et humaniste de l’Allemand Ernst Toller, au théâtre de La Colline (Paris) dont la dernière représentation dimanche 19 avril était magnifique de force et de magnétisme (rôle titre par Stanislas Nordey à qui Charline Grand fait mieux que de donner la réplique).

La mise en scène de Christine Letailleur encage (selon une métaphore très efficace) le plateau et le dispositif théâtral : on commence par les yeux crevés d’un chardonneret, on passe à une fête foraine où la société du divertissement et sa cécité préfigurent le silence sur les crimes nazis à venir, on termine par une fenêtre ouverte sur le vide. Résonnances contemporaines évidentes, de Charlie à Lampedusa, entre autres.

A défaut d’une éventuelle tournée, on ira voir Stanislas Nordey, metteur en scène de Affabulazione de Pasolini à partir du 12 mai, dans ce même théâtre de La Colline.

« Et balancez mes cendres sur Mickey », une pièce d’une belle force tellurique

C’est d’abord une forte odeur d’éther, combustible pour un feu qui va glisser le long de cordes descendant des cintres. Les cordes sont reliées au cou des deux personnages masculins, debout de part et d’autre de la scène. Pendant que le feu fait son office de glisser sur les cordes et de s’arrêter à temps, preuve d’un bon réglage, un texte est débité posément dans un cadence inéluctable. Il s’agit de « confusion des genres » en matière de commerces qui ont l’air de tous se ressembler : « Si tu as un restaurant, il doit ressembler à un magasin de chaussures. Si tu as un magasin de chaussures, il doit ressembler à un magasin où on vend des lampes hors de prix. » Commence ainsi la description satirique des travers de la société de consommation prise dans sa logique implacable selon la pièce de Rodrigo García « Et balancez mes cendres sur Mickey ».

Preuve d’une scénographie bien pensée : les deux personnages masculins qui se tiennent en vis-à-vis, de profil pour nous spectateurs, laissent toute sa place au texte projeté sur l’écran de fond de scène en grands caractères. Texte dit en espagnol (l’auteur et metteur en scène, Rodrigo García, est argentin), texte écrit en français. Le théâtre apparaît pour ce qu’il est dans sa forme nue : un texte sur scène, ostensiblement.

Pourtant la scène impose sa partition euphorique. Des corps nus cherchent la meilleure position pour l’amour, un coiffeur tond réellement une femme en débitant des phrases sur les automatismes de la langue en situation d’oppression, une famille extatique cherche à se protéger du monde en se calfeutrant dans une voiture. Seule fausse note : un aquarium de torture dans lequel un personnage plonge tour à tour deux cochons d’Inde jusqu’au bord de la noyade et les récupère in extremis, une dénonciation de l’absence d’aide entonnée par « Rares sont les occasions où l’on a vraiment besoin d’aide »

Les effluves d’éther ont fait place à une forte odeur de miel versé de grands bocaux par un homme qui s’est entre-temps mis à nu, puis par une acolyte, les deux étant aidés par un comparse qui les englue généreusement. Sur un corps sont collées des tranches de pain de mie comme si le bougre emmiellé était devenu un sandwich géant, un bien de consommation passé par la logique de l’industrie agro-alimentaire.

Et l’odeur de miel sera à son tour emportée par une odeur d’un grand liquide blanc, visqueux comme un ciment à peine fait, grand camembert très fait et coulant. Nos trois personnages vont éprouver un grand plaisir à s’y plonger et s’en éclabousser à qui mieux mieux, balayant tout sur leur passage, jusqu’à la voiture des passagers tranquilles. Seules deux grenouilles captives filmées en gros plan par avance essaient de s’en tirer.

Pièce jouissive d’une belle force tellurique, « Et balancez mes cendres sur Mickey » ne permet aucun endormissement, même passager, comme si nous étions tous embarqués dans un train roulant à tombeau ouvert, prisonniers d’un grand toboggan, un cauchemar vécu que Rodrigo García présente ainsi : « Il est vrai que le texte invite à se promener dans un territoire futuriste dévasté, ravagé et désolant. La ville comme terre en friche. Chaque adolescent comme terre brûlée. Chaque famille comme un champ stérile. Chaque école comme un désert maladroit et injuste. Chaque emploi, chaque travail, comme un bourbier. Chaque zone de la nature comme un coin dénaturé, manipulé à tout de bras et mal interprété. Je me suis efforcé de créer ce monde apocalyptique à partir de réalités et rien d’autre. »

Extrait :
« Toute ma vie j’ai rencontré ce genre de gens, de tristes magiciens qui faisaient disparaître dans des tours prévisibles, de mauvais tours de passe-passe, des moments vrais, des moments qui promettent de la beauté. Ces instants réclamaient de l’audace mais personne n’avait les couilles pour ça. Parce que la beauté faisait toujours et exclusivement son apparition dans l’incertitude. La beauté s’insinuait, attendait, nous réclamait. Tant de fois on nous a appelés et nous n’avons pas écouté ces voix, ou nous n’avons pas voulu les écouter parce qu’elles n’étaient pas des voix reconnaissables, alors nous avons fait l’autruche. Nous avions une occasion unique de nous promener, déboussolés, et nous choisissions de fuir. Partir nous réfugier, comme d’habitude, dans le familier. Nous interdisions à notre prochain pas d’être un faux pas. Alors qu’un pas qui a du sens, un véritable pas, est un faux pas. Le pas qui nous conduit vers le métro, qui nous conduit jusqu’au parc ou chez nous… on ne peut pas appeler ça un mouvement ou une vérité, on ne saurait dire qu’il y a là un horizon ! On a tous nos occupations, mais qui a sa propre vie ? »

Rodrigo García, Et balancez mes cendres sur Mickey, Les Solitaires intempestifs, 2007. Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers jusqu’au 15 février, écrit et mis en scène par Rodrigo García avec Nuria Lloansi, Juan Loriente, Gonzalo Cunill.

Avec Nicole Garcia la lecture est un pestacle

Doit-on dire « Nicole Garcia a massacré le texte de Jean Echenoz » ? Ne devrait-on pas plutôt évoquer la négligence ? ou tout simplement l’absence de travail ? Elle a du talent. Elle a été multicésarisée. Au Théâtre du Rond-Point,  ce mardi 22 octobre, une phrase sur deux est savonnée, escamotée, empesée. Et que dire de la gestuelle démonstrative et de ce regard appuyé pour souligner un vol, une direction, une échappée ?
Le texte de Jean Echenoz (14, Minuit, 2012) est une dissection littéraire du début d’un conflit mondial qui fit tuer environ 9 millions de personnes et qui en fit blesser environ 20 millions d’autres. Cette dissection par Echenoz prend l’allure d’une description millimétrée et magistrale du temps qu’il fait début août dans un village de Vendée à l’heure de la mobilisation. Il choisit le contraire d’une fresque, soit un tableau clinique dont la précision ouvragée s’accomplit dans le réalisme minutieux des psychologies de cinq hommes du village et d’une femme. Une phrase ample s’emploie à dessiner comme un interne en médecine (quelquefois décrivant jusqu’à une précision infinie) les trajectoires dans l’impasse de la guerre. Pour ne citer qu’un critique, résumons avec Jean-Claude Lebrun (L’Humanité, 4/10/2012) l’accueil du roman, puisé au réalisme de carnets de guerre familiaux : « Jamais Echenoz ne hausse le ton ni ne flirte avec le pathos. Mais son économie d’écriture, avec ses images millimétrées et sa langue pesée au trébuchet, fait ici merveille. Son 14 s’inscrit comme une œuvre de toute première force sur le thème de la Grande Guerre. »
Nul besoin d’insister : aucune lecture surjouée ne rendra compte de 14. Au Théâtre du Rond-Point, Nicole Garcia s’emploie, elle, à une lecture spectacle qui va nous hacher menu (ou happé, écrit un critique bien disposé). Le spectateur est la victime consternée d’effets gestuels recherchés, de constantes fautes de langue et d’une diction désinvolte. Les trois jeunes comédiens qui l’accompagnent s’en tirent tout juste. Ils ont peu de places car peu de textes à se partager : Inès Grunenwald est exacte, Guillaume Poix un peu trop parfait, Pierre Rochefort, sensible et humain.
Pour cette lecture de 14, Nicole Garcia a eu la bonne idée de faire entendre quatre voix. Dans une interview publiée dans le dossier de presse du spectacle, elle souligne son intention : « Nous voulions incarner le trio amoureux de 14 et confronter ce trio pudique à une voix narrative plus ample, qui pourrait être la guerre elle-même, le temps du conflit, prenant les personnages dans une dynamique tragique. » Elle endosse donc le rôle premier de la narratrice et tout simplement de la… guerre, ogresse puissante d’un       « opéra sordide et puant ».
Les applaudissements sont polis car après tout on est venu pour elle. Ensuite chacun peut retourner au texte puissant d’Echenoz.

Malgré le talent, Mère Courage déçoit

Mère Courage et ses enfants, au Théâtre de la Ville (17 au 26 septembre) est un classique de Bertolt Brecht, produit par le Berliner Ensemble, mis en scène par Claus Peymann. La pièce est née en 1939, donc au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle raconte la vie d’une marchande, de sa carriole et de ses trois grands enfants dans la guerre de Trente Ans, une guerre de religion entre catholiques et protestants dans la première moitié du XVIIe siècle, l’un des premiers conflits où s’affrontèrent le royaume de France et le Saint-Empire germanique.
Au fur et à mesure, Courage perdra ses enfants mais gardera sa confiance en l’argent, tant la guerre la nourrit, alors que la paix la ruine.
À voir pour la qualité de ses interprètes, dont Carmen-Maja Antoni dans le rôle titre et Karla Sengteller, dans le rôle de Katrin, sa fille muette, la scénographie et la mise en scène.
On est pourtant loin de l’effet produit par les représentations parisiennes de 1954, avec Hélène Weigel et la troupe de ce qui était déjà le Berliner Ensemble. Loin d’une « révolution de la conception de l’art dramatique », comme on le dit il y a soixante ans. Serait-ce c’est attente qui crée la déception ? C’est aussi l’absence d’émotion ou de ressort politique, pourtant un des leitmotive du Berliner.

 

À Magdebourg, une comédienne française dans le théâtre de la mémoire

Au club jeunesse du théâtre de Magdebourg, que vous ayez 17 ans, comme Joris, qui débarque à l’esbroufe avec des talons de drag-queen et ongles peints, ou 73 ans comme Marlies, cheveux blancs, et Roswitha, cheveux teints, peu importe, ce qui compte c’est d’aimer le théâtre, d’en faire, d’écouter et de savoir écouter…

À deux pas de la cathédrale gothique la plus haute de l’est de l’Allemagne, parmi dix autres amateurs, Joris, Marlies et Roswitha vont faire leurs armes sur scène avec deux spectacles sur la Première Guerre mondiale. Des spectacles ? Plutôt des lectures, mais quelles lectures ! Lettres de soldats, carnets de guerre, journaux intimes, listes de recettes de survie, un extrait d’un livre de cuisine de guerre et son appel contre le gâchis, des textes dénichés au fond d’archives centenaires, dans les réserves du Musée d’histoire culturelle, dans le tréfonds de la mémoire de 14-18, tout un ensemble de mots qui constituent une forme d’histoire populaire. De la liste des récoltes par temps de crise au journal d’un soldat juif auteur d’une lettre testamentaire, on passe du rire de soi à l’émotion la plus crue.

Mots Écrits, conçu par la comédienne française Sophie Bourel, fait sa première ce 13 septembre 2014, dans le cadre de la première Nuit de la culture de Magdebourg, ici au pays de Luther, fondateur de la Réforme protestante mais aussi sur la fin de sa vie auteur d’écrits antisémites… Un électrochoc symbolique dans l’ancienne cité des usines Krupp, une entreprise qui s’est enrichie durant la Première Guerre mondiale en s’imposant comme l’une des principales entités du complexe militaro-industriel allemand. Une ville alors forte de ses aciéries et de ses usines mécaniques. La famille de la Grosse Bertha (un canon de 42 tonnes, figure guerrière de 14) s’est par la suite ralliée au camp nazi. Une histoire pesante comme une fonderie.

Dans son aventure, un projet labellisé Centenaire 14-18, Sophie Bourel est confortée par des appuis de taille, comme le poète Yves Bonnefoy, qui lui a assuré : « Mots écrits se situe entre les deux tranchées ennemies, sur cette terre dévastée. » Pourquoi choisir Magdebourg, qui n’a pas le cachet artistique de Berlin et de Leipzig, sa voisine ? « Parce qu’Élaine le voulait » répond la comédienne française. Elaine Schmidt, responsable du département pédagogique du théâtre de Magdebourg, est une femme au tempérament énergique qui s’apprête à ouvrir la saison prochaine du club jeunesse avec deux cents inscrits. Pas moins. Pour elle Mots Écrits préfigure un autre projet à venir en lien avec… la Seconde Guerre mondiale (la ville où l’on fabriquait des machines-outils a été à deux tiers détruite par les bombardements anglais avant la fin 1941).

capture magdDans la salle de répétition du théâtre, Mots Écrits prend la forme de lectures avec ou sans pupitre, rythmées visuellement par des textes projetés. Les manuscrits sont en écriture Sütterlin, une graphie dérivée du gothique, anguleuse, qui n’est plus en vigueur aujourd’hui et qui rajoute force et vérité aux textes dits sur scène. « Elle vient de très loin, précise Sophie Bourel, comme si on était allé chercher les mots dans la terre, mélangés aux fils de fer barbelés.

Sur le fond d’écran les mots semblent traverser les corps blancs [les dix sont vêtus de blancs]. On peut y voir des visages mutilés ou des peintures de guerre. »

 « La peur c’est une énergie, il faut s’en servir pour la mettre dans les textes », est le conseil insolite mais salutaire de Sophie Bourel pour rassurer les acteurs d’un soir. Certains semblent se cramponner à leur brochure sur laquelle deux images symbolisent ce projet culturel sur la mémoire.

D’abord, un dessin de Pef, célèbre créateur du personnage de Motordu et auteur d’un livre magnifique, Ma guerre de cent ans (Gallimard), véritable succès populaire, un dessin conçu par Pef pour Mots Écrits  et devenu le logo du projet. Il représente un visage aux yeux écarquillés derrière des barreaux sous forme d’obus dressés alors qu’un quatrième barreau est un crayon. Un dessin pourrait-il tuer l’esprit de guerre ?

Seconde image : la reproduction d’une aquarelle signée Percy Rogge montrant le profil du soldat Johann Schuh, et appartenant au Musée d’histoire culturelle.

Étonnante la volonté du duo Sophie-Elaine, l’une en français, l’autre qui traduit en allemand. Remarquable, cette écoute qu’elles ont des voix et des corps. Après deux jours de répétitions intenses, c’est une véritable mise en scène qui est au travail. Lors de cet ultime filage, les amateurs font leur miel des formules de la comédienne : « Les mots, si tu leur donnes ta bouche, ils vont jouer eux-mêmes. »

À Magdebourg, les mots ne sont pas en guerre, ils racontent la guerre et sa souffrance. Et les bouches n’en font pas un vrac mais les délivrent.

Il y a le journal d’Ewald Schmengler, sa mobilisation, sa guerre dans la Somme Le temps passé dans les tranchées n’est comparable à rien : le silence est traître. Après une longue période de silence, l’artillerie ennemie tire pendant 7 jours et 7 nuits sans interruption, et de plus en plus. Le paysage est plein de blessés graves, de corps déchiquetés, de morts – on ne voit plus comment sortir vivant de cet enfer. Et en même temps, on tire soi-même, machinalement, sans imaginer le résultat, comme on exécute un travail. »)

Il y a la mort du brancardier Mädlow, la mort précoce des jumeaux Ziegler, la mort du professeur Hermann Glenewinkel, qui était parti au front transfiguré de bonheur.

Il y a cette scène d’anthologie, à la mise en scène efficace, où les lecteurs se déplacent et réagissent comme des pros, avec cette liste de tout ce qu’on peut ramasser, récupérer, réunir, des restes de cuisine, du marc de café, des fruits et des légumes sauvages, noix, graines, des cheveux de femmes, des os, du verre… une longue liste de survie.

Dans sa lettre de 1965, Otto Rohkohl se souvient du Front de l’est, des soldats des armées ennemies qui se font face, qui font connaissance et fraternisent à l’insu des chefs des guerres. Ils se rencontrent souvent, pendant des mois, et vont jusqu’à échanger des cadeaux, des vivres.

Ces textes sont une matière humaine bouleversante, des témoignages directs que la lecture va rendre avec haute intensité.

L’écoute est le grand secret de Sophie Bourel. Ne connaissant pas l’allemand, elle a suivi une formation Tomatis, initialement une méthode de thérapie sensorielle, pour développer ses capacités de perception des fréquences de la langue d’outre-Rhin. Elle sait comment l’autre doit placer sa voix, comment attaquer une phrase, comment le souffle doit circuler pour ne pas s’épuiser… Elle demande à l’une d’ar-ti-culer les mots, à une autre d’éclairer son visage, à l’autre encore de ne pas « jouer ». En retour, on l’écoute. Un travail que sa compagnie, La Minutieuse, a développé en France au contact des élèves migrants, qui eux-mêmes se situent entre plusieurs langues [Papalagui, 27/05/14]. Cette expérience a confirmé la primauté d’un théâtre du corps. Quand le corps s’installe dans l’acte de dire en public, la parole passe et incarne le texte. Le corps devient parlant, quelle que soit la langue.

Et quand la matière première est explosive ? Ainsi la lettre d’adieux de Friedel Müller, datée du 25 août 1918, à ses parents. La traductrice, Heinke Wagner, le détaille en français : « Il remercie ses parents pour tous les dons, pour tout l’amour qu’ils lui ont prodigué, pour tout le temps merveilleux qu’il a passé avec eux. Il va mourir pour la patrie. Après la mort de son frère, il s’efforce de consoler ainsi ses parents de sa mort prochaine, leur second et dernier enfant. Tous les deux ont été officiers, combattants loyaux, ce dont ils devraient être fiers. Les parents peuvent demander que la dépouille soit transférée. Sinon, Friedel Müller leur conseille d’aller à Stade [au nord du pays], près d’autres parents, pour ne pas rester seuls, et s’ils veulent, d’ériger une pierre tombale pour les enfants avec une épitaphe. Il se prépare aux derniers combats contre l’Angleterre. Adieux! »

« Un soldat juif écrit à ses parents. J’ai pleuré la première fois que j’ai lu la lettre, nous confie Sarah Drechsel, étudiante. Quand je la lisais, je ne pouvais plus parler. Ce garçon était réel. Il disait ‘je vais mourir’. » Sarah ne va pas trembler pendant les deux représentations du soir. En octobre, elle continuera le théâtre avec des textes de Dostoïevski.

« Sarah a pleuré, précise Elaine, car la lettre a été envoyée après sa mort à ses parents, qui avaient déjà perdu un fils. Elle était chargée de tout ce qu’il avait à leur dire dans la conscience de sa disparition prochaine. »

Premier rendez-vous avec le public dans l’immense salle Kaiser-Otto du Musée d’histoire culturelle. Les dix lecteurs entourent le public placé au centre. Un choix de mise en espace audacieux et risqué. Par son gigantisme, le hall est très impressionnant. Certains s’en sortent mieux que d’autres sous le regard d’une immense fresque et de la statue de l’empereur Otto Ier dit Otto le Grand, empereur du Saint-Empire romain germanique à partir de 962.

Pour Violaine Varin, directrice de l’Institut français de Saxe-Anhalt, « Même bilingue, il faut s’accrocher, mais c’est une proposition intéressante qui mériterait d’être présentée dans d’autres villes d’Allemagne. Il n’y a pas d’autre pays où les échanges culturels avec la France sont aussi forts. »

Avec elle, on revoit l’exposition à l’étage dans le même musée, consacrée à une famille allemande dans la Première Guerre mondiale : « Education à la Guerre. Société, système scolaire et famille entre 1900 et 1918 » Karine Grünwald, commissaire de l’exposition, Elaine Schmidt et Sophie Bourel ont sélectionné ensemble écrits, cartes postales, images, extraits de journaux intimes et lettres de front, listes, recettes, protocoles et souvenirs qui « de mots écrits sont devenus mots dits », comme Violaine l’écrit sur le site de l’Institut français de Saxe-Anhalt.

Dans son prolongement, une petite exposition sur l’engagement des soldats juifs dans le conflit. « C’est connu par les habitants de Magdebourg, explique Freya Paschen, attachée de presse du musée, mais ici ils apprennent les détails et l’étendue de cet engagement. Nous aimerions faire voyager cette exposition dans toute l’Allemagne. »

Le théâtre amateur réussit à mettre du liant dans cet ensemble muséal et réussit sur ses deux versants. Le fond d’abord avec ce nécessaire travail de mise en bouche de la mémoire et une réminiscence collective où se croisent les destins d’hier et les générations d’aujourd’hui. L’autre réussite est dans cette possibilité de rechercher la meilleure forme théâtrale possible.

« Lors de ces trois journées, j’ai beaucoup appris, résume Sophie Bourel. Sur le développement de l’imaginaire, le travail du vivant, la mise en scène, le pouvoir d’être écouté. »

Son bilan est concret : « Il faut se saisir des propositions inconscientes, comme si les gens savaient d’instinct ce qu’il faut faire. Donc prolonger et articuler cela. Être sur le plateau c’est comme dessiner quelque chose, presque une déclaration parallèle au texte. Cet espace est totalement libre. Je découvre un nouveau territoire de créativité. »

Et le fond ? « Les textes sont à la fois puissants et vierges. Il faut juste les faire entendre. Mais il n’est pas nécessaire d’être inventif, les textes le sont. Il faut juste se débarrasser de ses fantômes. Comment on en arrive là… à se tuer. Mon grand-père qui était dans l’infanterie disait que c’était un corps-à-corps. Je voudrais juste comprendre pourquoi ça existe dans la nature humaine, pourquoi ce recours à la destruction, comme si la patrie devenait à l’image de Médée une mère-patrie qui tue ses enfants…

Les dix lecteurs n’ont qu’une heure de battement avant la seconde représentation, à quelques dizaines de mètres, au théâtre de Magdebourg, Schauspielhaus. On travaille placements et enchaînements.

Lors de cette représentation, Joris, qui, à 17 ans, a déjà du talent, sera moins convaincant. Il n’a pas éclairé son pupitre et du coup il s’est renfermé sur son texte.

Marlies et Roswitha, policière à la retraite, quant à elles, n’ont pas tremblé. Du moins, cela ne s’est pas vu. Elles sont heureuses de leur prestation. À raison. Après trois jours de travail intense, Marlies Koprmeier est libérée : « J’ai fait personnellement l’expérience de la Seconde Guerre mondiale, alors cette fois c’était un voyage dans le passé. On raconte même comment on faisait la cuisine avec les moyens du bord. »

Après la représentation, une question du public : « Comment intéresser les jeunes à l’histoire ? » La réponse est tout entière dans la réussite de cette expérience théâtrale où des amateurs s’emparent de textes d’anonymes, exhument une histoire méconnue, incarnent une mémoire. Elaine se prépare déjà à ouvrir une nouvelle saison jeunesse où avec 300 euros un groupe écrit et monte une pièce. « En 2015, nous allons travailler sur le thème de l’Entnazifizierung [dénazification destinée à éradiquer le nazisme dans les institutions et la vie publique allemandes après la Seconde Guerre mondiale]. »

Lors du débat, les comédiens témoignent. Denis Neumann, entrepreneur : « Handicapé par ma dyslexie, j’ai réussi à me dépasser moi-même. » Sophie Handschuh : « La guerre a affecté plusieurs générations, alors le mélange des générations sur scène est intéressant. »

« Soixante personnes, en tout, ont vu Mots Écrits, récapitule Elaine Schmidt. Ce n’est pas rien sur l’ensemble de la Nuit de la culture, où il y avait une trentaine d’événements. »

Avant de s’embarquer pour d’autres Mots Écrits (dans le département du Nord, le 18 octobre à Marcq-en-Barœul, le 15 novembre à Lille), Sophie Bourel conclut ainsi cette belle expérience de théâtre mémoriel :

« Les mots sont presque des sculptures vivantes qui ne sont pas tout à fait les mêmes pour chaque corps, chaque lieu. Mais quand quelqu’un parle, s’il prend soin de la langue, il sera forcément entendu. »

Prolongements :

Roman graphique bilingue français-allemand, Des lignes du front, de David Möhring (scénariste) et Philip Rieseberg (illustrateur), éditions Warum (Berlin), inspiré de lettres réelles de soldats de la Première Guerre mondiale, dessine un magnifique testament d’un père adressé à son fils. Il a été réalisé d’après photo, le dessin noir et blanc parfois rehaussé de quelques aplats de gris. Il rappelle l’esthétique développée par Frank Miller pour la série Sin City.

La critique de Planète-BD