Prix roman FTV 2019, Ali Zamir, complètement dérangé

Le Prix Roman France Télévisions 2019 récompense Ali Zamir, pour son livre Dérangé que je suis (Le Tripode).

Dans la catégorie Essai, Valérie Zénatti a été récompensée pour Dans le faisceau des vivants (L’Olivier).

Dérangé que je suis l’a emporté au premier tour de scrutin avec neuf voix, comme le raconte Laurence Houot, pour Culturebox, témoignages de jurés lecteurs télespectateurs à l’appui. Des jurés visiblement émus par leur lecture…

Ali Zamir, a été l’invité du journal du soir de France Ô, à 18h, et de La Grande Librairie.

Une visite chez Zamir…

Visiter Ali Zamir en sa chacunière de Montpellier est une chance qu’on savoure comme les samboussas que sa dame nous a préparés. Car Zamir est hospitalier comme ses romans sont accueillants avec le lecteur.

Chez lui, en images, c’est sur Culturebox

C’est une histoire de dockers aux Comores, sur l’île d’Anjouan. Une course poursuite aux Îles de la lune, qui oppose un trio de trois caïds nommés Pirate, Pistolet et Pitié en concurrence à un docker surnommé « Dérangé », d’où le titre du troisième roman d’Ali Zamir, « Dérangé que je suis ». Un petit roman, petit comme une grosse nouvelle et c’est une bonne nouvelle tant le plaisir de lecture est grand.

Et comme on est en Afrique, les chariots des dockers sont baptisés de noms de sprinters américains. Ainsi poussés de gloire, ils vont plus vite.

Des mots à l’ancienne, qui vont vite…

Oui, le carburant de cette course poursuite de chariots de dockers est une écriture, un style à la Pagnol nous dit son éditeur, Le Tripode. Pagnol moins connu pour sa vitesse que pour une atmosphère. Ce qui est vrai : la lecture va très vite grâce à une langue française qui vous laisse coi, vous accoise, écrit Zamir qui aime les mots rares à l’ancienne mais évite tout néologisme (voir infra, comme on dit en littérature grise).

On traverse Mutsamudu comme un TGV, de la place Mzingajou jusqu’à la plage Foumboukouni dans la joie et la jactance d’un jeu fardé de mots vieux mais joyeux comme une friandise. Ça vous fait rire tel un cercueil ouvert, enivré par le récit de Dérangé opposé à ces tardigrades, dixit Zamir, c’est-à-dire ces pieds nickelés des docks du port international Ahmed-Abdallah-Abderemane qui semblent juste là pour faire briller Dérangé, personnage tendre et humble comme un gueux philosophe, à l’intelligence affûtée.

Ô lecteur oisif, ébahi par l’usage d’une langue française revigorée, revivifiée, ravigotée, requinquée, la lecture vous fera rire comme un peigne, rire comme un cercueil ouvert ou pleurer comme un veau, selon les mots de Zamir, tant son héros plutôt anti-héros déclenche une méchante hilarité enivrante avant d’être broyé de noir…

Quelle jactance que le lexique d’Ali Zamir dans Dérangé que je suis !

Le minuscule bureau d’Ali Zamir est peuplé de dictionnaires. Des vieux reliés comme un Robert en plusieurs volumes, des contemporains comme sa collection de Larousse spécialisés… Il assure ne pas forger de néologismes et préfère ostensiblement l’usage du mot ancien. Ses carnets en regorgent. C’est un collectionneur de mots à nul autre pareil.

Il y a puisé quelques pépites pour son écriture de Dérangé que je suis, dont certaines sont rêtives au correcteur automatique :

Chétive venelle

Jactance

Impéritie

Hâblerie excessive

Odeur thalassique

Elle me solaciait

Sa maman rébéqua

Afin de pouvoir accoiser

Ce pauvre petit enfant

Chablé

Gueuserie

C’est un parfait tartigrade 

Une fillette gourmandée

Quinaud

Réduit à quia

J’ai vu Pirate accoiser Pistolet d’un geste de la main

Avancer, se radiner, s’écarter avec accortise

Une femme adonisée

Chiromancienne

Blaser la curiosité

Blaser la soif

D’un ton moqueur comme pour m’angarier

Chacunière

Abuter

Et si elle concoctait un vénéfice à mon égard

(Vénéfice : empoisonnement par sorcellerie)

Peau ansérine

Chapechuter

Recevoir une giroflée à cinq feuillets

Se lever d’ahan

Banane fardée

Farder son jeu

Empyrée

Quinquets bien allumés

L’huis

Donner le dos

Amphitryonne

Délabirynther

Respiration singultueuse

Saisi de harassement jusqu’aux entrailles

Soudaine et cuisante cohibition (empêchement d’agir)

Tentatives de constupration 

Sinciput (≠ occiput)

L’obole d’un mot

LIENS :

Anguille sous roche, son premier roman adapté au théâtre : Papalagui, 6/01/19

La naissance étonnante d’Anguille sous roche et de son auteur : Papalagui, 16/08/16

Compte FB : Ali Zamir et ses lecteurs

Théâtre : le défi d’adapter Anguille sous roche, d’Ali Zamir

Adapter au théâtre le roman Anguille sous roche, de l’écrivain comorien Ali Zamir, est un beau défi : comment faire tenir en une pièce de théâtre d’une heure trente minutes ce monologue qui, sur le papier est une phrase unique de 318 pages ? Question qui nous taraude lors de cette répétition au Théâtre Gérard Philipe, de Saint-Denis (93), la première ayant lieu jeudi 10 janvier 2019.

Anguille est une jeune femme de 17 ans qui se noie entre deux iles de l’archipel des Comores, Anjouan et Mayotte. En une vingtaine d’années, 10 000 personnes se sont noyées entre ces deux îles, l’une faisant partie de la République des Comores, territoire indépendant depuis 1975, et l’autre étant un département français. Le trajet est fait de nuit clandestinement à bord d’un kwassa-kwassa, embarcation traditionnelle des pêcheurs.

Ali Zamir en avait fait un roman remarqué. Anguille sous roche a été récompensé en 2016 par plusieurs prix littéraires dont le Prix Senghor du premier roman francophone et francophile et la mention spéciale du jury du Prix Wepler.
Ce roman a la particularité d’être un fil tendu d’une phrase unique comme le souffle – le dernier ? – d’Anguille en train de se noyer. Ce moment est étiré par la grâce littéraire pour raconter en un ultime ressaut, sa vie jusqu’alors. Un récit testamentaire en quelque sorte, à l’âge où Rimbaud composait Voyelles.
Voici ce que nous en écrivions (Papalagui, 16/08/2016) lors de sa sortie : « Anguille… est un roman ambitieux à la glose précieuse mais coulante comme une houle, travaillée à l’ombre des badamiers, mi-jactance intérieure mi-suavité des dictionnaires les plus fins. Un roman à l’unique phrase de 318 pages à la langue singulière, aérienne et captivante.»

Le défi de l’adaptation théâtre était donc immense. Il a fallu en passer par quelques étapes clés dont l’une à laquelle on aurait aimé assister : la lecture intégrale du roman à voix haute, quinze heures de lecture par l’interprète d’Anguille, unique personnage de la pièce de Guillaume Barbot. La performance a permis au tandem metteur en scène/comédienne de choisir les extraits pour le théâtre. « J’ai cru que je n’y arriverai pas », nous a confié Déborah Lukumuena, 24 ans, qui joue Anguille. Or, elle y arrive [Déborah Lukumuena a reçu en 2017 le César de la meilleure actrice dans un second rôle pour son premier film, Divines, de Houda Benyamina.]

Lors des répétitions, elle a dû trouver son rythme, son souffle, dans cette longue phrase, même réduite à une heure trente de théâtre, comme le lecteur doit, lui, trouver sa respiration dans sa lecture du roman, alors qu’Anguille se noie et raconte sa vie passée.

Le metteur en scène Guillaume Barbot, 36 ans le jour où l’on assiste aux répétitions, a reçu carte blanche pour adapter le roman par Frédéric Martin, l’éditeur, et par Ali Zamir, l’auteur :
« Pour moi, ce qui était le plus important c’était le parcours initiatique de cette jeune fille. Il fallait donc raconter son histoire d’amour et le fait qu’elle se fasse chasser par son amant et par son père, et comment elle décide de partir, et comment garder cette sensation d’asphyxie, alors que le roman et le théâtre ne sont pas dans la même logique.»

Pour avoir une adresse directe au spectateur les temps ont été placés au présent.

« Quand j’ai lu le roman, j’ai été dérouté au début, raconte le metteur en scène (assisté par Patrick Blandin). J’ai failli arrêté mais j’ai fait l’effort de continuer et ça ne m’a plus lâcher. Le livre a une force orale très puissante. Ce n’est pas ma langue et en même temps, elle est très intime.

Comme le roman, le théâtre accepte les formes multiples d’écriture, les registres différents. La musique est présente « 98% du temps », interprétée par Pierre-Marie Braye-Weppe (au violon électrique, côté jardin) et Yvan Talbot (bolon mandingue et longa burkinabé, côté cour).

Nous reviendrons sur la pièce quand nous l’aurons vue, lors de la première le 10 janvier. Mais sachez d’ores et déjà que le décor est magnifique : dans le recoin d’un cube, de l’eau au sol, son reflet au ciel et deux murs comme les cases d’un espace mental. Scénographie Justine Bougerol, Lumière Kelig Le Bars, création sonore : Nicolas Barillot.

À noter la double actualité d’Ali Zamir, qui sera présent pour une rencontre avec le public au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, dimanche 13 janvier 17h30 : il publie en ce mois de janvier un troisième roman (le deuxième avait pour titre Mon Étincelle) : Dérangé que je suis (éditions Le Tripode).
À noter aussi la double actualité de Déborah Lukumuena : outre son rôle d’Anguille au théâtre, elle joue dans le film Invisibles, de Louis-Julien Petit (sortie 9 janvier 2019).

Rentrée littéraire : le très attendu Ali Zamir, écrivain comorien

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La bévue administrative d’un visa refusé puis finalement accordé ne devrait pas occulter le phénomène littéraire Ali Zamir.

Cet auteur comorien qui publie un premier roman déjà remarqué Anguille sous roche aux éditions Le Tripode le 1er septembre s’était vu opposer un refus de visa pour un transit par le département de La Réunion. Son voyage vers Paris était prévu début septembre pour la présentation de son livre lors de la rentrée littéraire. Au bout de 24 heures, après pétition et articles de presse, le visa lui a finalement été accordé. Il pourra participer aux multiples rencontres déjà prévues, avec ses lecteurs et avec la presse, ainsi que répondre présent aux nombreux prix littéraires qui ont déjà sélectionné son livre. Pour un voyage en absurdie bureaucratique, lire le témoignage de l’auteur recueilli par Valérie Marin La Meslée, du Point.
C’est l’occasion de s’intéresser au plus important : la révélation littéraire nommée Ali Zamir.

Imbroglio autour du via d’un écrivain comorien
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Il y a au moins trois bonnes raisons de rencontrer Ali Zamir que vous soyez éditeur, lecteur ou journaliste.
Primo, ce n’est pas l’intrigue qui suscitera la curiosité : une jeune Comorienne de 17 ans, de l’île d’Anjouan est plaquée par son amant et s’enfuit pour Mayotte, l’île voisine. Lors de ce trajet, elle se remémore sa vie.
Non, ce qui fait de ce roman, Anguille sous roche, un objet singulier est qu’il a d’emblée un style à lui. Anguille… est un roman ambitieux à la glose précieuse mais coulante comme une houle, travaillée à l’ombre des badamiers, mi-jactance intérieure mi-suavité des dictionnaires les plus fins. Un roman à l’unique phrase de 318 pages à la langue singulière, aérienne et captivante. Pour Frédéric Martin, l’éditeur d’Ali Zamir, ce qui fait sa singularité est « la très grande liberté que l’auteur s’est donnée ».

Interview de l’éditeur d’Ali Zamir

Deuxio, le peu que l’on connait de la biographie de son auteur le rend attachant. Avant que d’être responsable de la culture à la mairie de Mutsamudu, capitale des Comores, Ali Zamir avait étudié la littérature française à l’université du Caire (Egypte). Un professeur se souvient de la qualité de ses textes, « à part ». C’est dans cette période égyptienne qu’il aurait écrit en partie Anguille
Ali Zamir a transmis son manuscrit aux éditions Le Tripode, dont la devise n’est rien moins que « Littératures, Arts, Ovnis ». Un ovni littéraire est un livre atypique qui, en raison de son originalité, n’entre pas dans une collection. C’est le cas pour Anguille… Quant à savoir si Ali Zamir qui vient des Comores est un Martien dans la rentrée littéraire, il suffit de consulter le site de référence, Île en île, spécialisé sur les littératures insulaires francophones, pour constater que les Comores sont un poids plume dans le domaine.

Tertio, Anguille sous roche qui ne sera en librairie que le 1er septembre est pourtant accompagné par un flot de compliments d’écrivains patentés (Véronique Ovaldé ou Sylvain Prudhomme par exemple), d’éloges de libraires, de dithyrambes de lecteurs tests et de sélection pour plusieurs finales de prix littéraires. A lire : les satisfécits sur le site de son éditeur Le Tripode.
Pourquoi 130 lecteurs ont lu Anguille sous roche avant sa sortie en librairie ? La réponse tient en une belle trouvaille de l’éditeur qui a organisé « Le Grand Trip », une opération destinée à faire connaître deux de ses livres de la rentrée avant le rush attendu qui risque de jouer comme rouleur compresseur même pour de bons livres (plus de cinq cents sont annoncés). Les avis de ces lecteurs en avant-premières sont consultables sur le groupe Facebook « Lecteurs du Grand Trip ».

Dans Anguille… tous les personnages ont pour nom un surnom. Le père s’appelle Connaît-Tout. Il lit la presse et répète : « je suis marin et un marin n’a rien à perdre ». Il aime que ses filles aillent à l’école : « l’école, vous dis-je, est l’habit moral du corps humain ». La sœur jumelle d’Anguille est Crotale, sa tante Tranquille, son amant Vorace, « bâti à chaud et à sable », « le pêcheur le plus beau du quartier », « un mignon de couchette ». L’ami de l’amant s’appelle Voilà, un ami pêcheur Garanti. Les pilotes de kwassa-kwassa portent les noms forcément prédestinés de Miraculé et Rescapé, etc.
Dans l’île d’Anjouan, « le pays des questions », Anguille vit dans une modeste maison, de la terrasse de laquelle elle contemple la mer, assiste aux débats et bagarres des pêcheurs. Elle observe la ville et les hommes qui discutent sous le badamier, le quartier de Mpouzini, la plage de Mjihari.

Anguille aime la digression et les aphorismes de son cru : « la vie est une espèce de chemin à la fois long et court qui ne prend sens que dans le rêve collectif ». Elle décrit cette vie comme un « théâtre » et « cette scène à multiples pièces qu’on appelle monde ». Notez cette perle : « l’âme c’est une sorte de lampe invisible qu’on nous prête pour un laps de temps dans cette scène obscure qu’on appelle monde. »
« C’est dans la mer que se passe les plus belles histoires du monde », nous dit l’héroïne. La mer, « sœur jumelle de la terre », métaphore de la connaissance, celle du pêcheur, de l’anguille évidemment, un infini la mer, d’où tout vient à commencer par la pêche quotidienne et où tout va et retourne… « je suis un monde à part entière », conclut Anguille vers la fin de ce roman bâti comme un destin littéraire hors norme.

kwassa_kwassa_13_08_07_432« Un «kwassa-kwassa», la barque traditionnelle utilisée par les migrants pour se rendre sur l’île voisine de Mayotte. » © AFP/Alexander Joe

Extrait pp. 80-81, la rencontre entre Anguille et Vorace :
«… c’est à partir de ce jour que j’avais compris que les yeux ont leur propre manière de dénuder le cœur, ils disent directement et exactement ce que cache et amasse un ciel brumeux, pourquoi je dis ça, j’ai été vaincue sans le savoir car je m’étais laissée aller par leur gourmandise, lorsque Vorace m’avait adressé une espèce de sourire qui était plein de je-ne-sais-quoi, j’étais hors de moi, j’avais fait involontairement un geste stupide, au lieu de prendre des rames qu’il me tendait, j’avais tenu longuement ses poignets et le regardais comme une folle, oui, une malade, j’avais alors insisté pour sentir la fraîcheur de sa peau, je le touchais par la main par contre je sentais sa fraîcheur dans les yeux et sa chaleur dans le coeur, à vrai dire j’ai été paralysée par ce sourire merveilleusement séduisant, j’ai même vu ses dents, elles étaient très fines et brillaient d’un éclat de perle… »

Florilège : « Je suis un chauffeur de mots », confie Anguille au lecteur épaté. On veut bien la croire, au vu de ce petit florilège langagier relevé dans Anguille sous roche, fait de mots rares empruntés à des registres divers : hétaïre, nocher, empyrée, émerillonné, mazette, démérite, maussaderie, s’embarbouiller, se piéter, marmotter, misandre, protée, zeuzère ; de mots endémiques : chigoma, zifafa, tam-tam de bœuf ; d’expressions insolites : devenir ivre comme toute la Pologne, je voulais leur chanter pouilles, une gueule d’empeigne, des amandes sauvages comme pneus, devenir un pourceau d’Épicure, une voix hideusement saturnienne. Sans oublier cette allusion goguenarde à une figure de style insolite :  « une espèce d’apsiopèse primesautière ».

Sur scène, mémoires malgaches, mémoires françaises

Au théâtre de L’Échangeur, à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), Madagascar nous donne rendez-vous au carrefour de la mémoire et de l’histoire coloniale.

D’abord avec cette œuvre maîtresse : Rano, Rano, du 8 au 10 janvier, un travail théâtral qui réunit texte et photos, à partir des récits recueillis en 2008 et 2013 auprès des derniers témoins de l’insurrection à Madagascar de 1947, qui s’est soldée par un bilan de plusieurs dizaines de milliers de morts et une absence de l’événement dans la mémoire française. L’un des rares intellectuels à avoir pris la mesure des événements, Albert Camus, alertait ainsi les lecteurs du journal Combat : « Nous faisons [à Madagascar] ce que nous avons reproché aux Allemands. » (Le Monde, 27/03/2007)

Rano, Rano : Mise en scène et interprétation Jean-Luc Raharimanana, Musique Tao Ravao, Photographies Pierrot Men, Vidéo Yann Marquis.

Ensuite, cette pièce sera au cœur d’une soirée malgache, samedi 9 janvier, en plusieurs étapes :

– 
à 18h, un film L’Opéra du bout du monde, de Marie-Clémence & Cesar Paes
 : « Un voyage musical qui navigue entre le XVIIe siècle et 2012, dans un triangle qui relie La Réunion, Madagascar et… Paris, pour mieux entendre l’océan Indien d’aujourd’hui. »

– 
à 19h30, un souper malgache

– à 20h30, Rano
 Rano

–  à 21h30, une rencontre débat « Les passerelles de la mémoire », avec Jean-Luc Raharimanana, Tao Ravao, Marie-Clémence Paes, Noël Gueunier, linguiste, spécialiste de contes malgaches et mahorais, Françoise Vergès politologue, Jean-Claude Rabeherifara, sociologue.

Détails sur le site de L’Échangeur.

Vinod Rughoonundun (1955-2015) sur son tracé de foudre

Vinod Rughoonundun (1955-2015), poète et nouvelliste mauricien, est mort le 13 août à la veille de ses soixante ans. Son dernier livre publié, en 2004, était Daïnes et autres chroniques de la mort (Naïve ed.). « Dans ce recueil de nouvelles, l’auteur met en exergue la richesse de l’imaginaire mauricien et les liens que l’on tisse consciemment ou non avec l’inéluctable. » notait Brigitte Masson, écrivaine et éditrice, dans la biographie qu’elle lui consacrait pour le site insulaire et francophone Île en île.

Brigitte Masson a accompagné l’annonce de la mort de Vinod Rughoonundun de cet extrait de La Saison des mots, Ed. La Maison des Mécènes, 1997 :

« souviens toi de la tempête qui fissure les montagnes

de la pierre qui naît

quand s’épousent le feu et l’eau dans une gerbe d’éblouissement

viendra le jour où les quatre temps

s’écouleront dans une seule nuit

pour redevenir magma
tu auras ce jour-là atteint le terme de ton voyage

et le vent dansera sur tes rêves endormis qui s’ouvrent sur nulle part

tu te souviendras alors de ces paroles brûlantes que tu as déchirées

à la croisée des nuées

souviens toi

le poète te l’avait dit sur son tracé de foudre

souviens toi »

Consulter le long entretien filmé de Vinod Rughoonundun sur le site Île en île, réalisé par Thomas C. Spear à Quatre Bornes (Île Maurice), le 20 juin 2009 :

et lire son tout dernier entretien à  Sylvestre Le Bon du quotidien mauricien Le Matinal, le 31/07/15.

Fem / Around Lucy (Cie Tétradanse de La Réunion)

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Rencontre avec la compagnie réunionnaise Tétradanse lors d’une performance de rue, après leur création au Festival d’Avignon 2014. Around Lucy et Fem sont à la Chapelle du Verbe incarné jusqu’à fin juillet.

Avec une pièce en deux volets Around Lucy et Fem, créé pour Avignon, les danseuses réunies par Valérie Berger nous ont offert une belle création qui joue sur les assignations imposées aux femmes, sous le voile, la capuche ou la robe, trois motifs imposés par la société, trois motifs exploités sur scène par un DJ passablement déjanté au rock.

Zaina Meresse (1940-2014) : ni tricoteuse ni pétroleuse, mais chatouilleuse

Avec la disparition à Mayotte de Zaina Meresse, c’est une figure emblématique du mouvement des chatouilleuses qui s’en va. Ces « commandos » de femmes s’étaient illustrés par un procédé insolite à la fin des années pour que Mayotte reste française. La départementalisation de l’île aujourd’hui officielle s’inscrit dans cette histoire. D’ailleurs le Préfet de Mayotte a salué sa mémoire en ces termes : « Avec elle disparaît une des figures emblématiques et charismatique de Mayotte, personnification de l’engagement pour Mayotte et pour la France. » Un quotidien titre sur la disparition de Zaina Meresse par la formule célèbre : « La France reconnaissante ».
Entre tricoteuses et pétroleuses, quelle est la véritable place des chatouilleuses dans le mouvement féministe ? Un livre en cours apporte quelques éléments de réponse.

CHATOUILLEUSES. n. f. pl. À Mayotte, dans les années 60, des femmes qui ne veulent pas entendre parler d’indépendance, contrairement aux trois autres îles des Comores, manifestent en pratiquant les chatouilles. Leurs « commandos » non-violents ciblent les hommes politiques comoriens en visite qui, morts de rire, interrompent leur discours et doivent rentrer chez eux.
Symbole du pouvoir des femmes dans cette île musulmane et animiste, mais matriarcale depuis l’époque des sultans des Comores, le mouvement des chatouilleuses a duré une décennie, pour s’interrompre à l’indépendance des Comores et à la réalisation de leur rêve en 1976 : « Mayotte française ».
Exit ce mouvement d’activistes féministes bien moins connu que les militantes seins nues ukrainiennes des Femen ou que les Pussy Riot, groupe de punk-rock russe. Dans le cas des Chatouilleuses de quel féminisme s’agit-il ?
Au départ, c’est une lutte des femmes contre la faim. En 1961, l’Etat français décide de transférer la capitale du territoire des Comores de Djaoudzi (île de Mayotte) à Moroni (île de Grande-Comore). Le déménagement devient effectif en 1966 et déclenche les premières protestations des chatouilleuses.
Les ministres et hauts fonctionnaires étant partis, leur personnel aussi (tous des hommes), les femmes se retrouvent sans ressources. C’est une Comorienne de Madagascar, Zéna M’Déré (1917-1999) qui va les aider à s’organiser et leur transmettre une pratique malgache selon la légende, la chatouille.
La démarche pragmatique de survie se double d’une démarche politique.
La colère des chatouilleuses sera exploitée par le Mouvement populaire mahorais (MPM) qui enrôle ces femmes, gardiennes du foyer, gardiennes de la terre. Elles sont une soixantaine. Parmi elles, Zaïna Meresse (1940-2014), adjointe de Zéna M’Déré : « On s’est dit : ‘On va être esclave des Anjouanais et des Grands Comoriens, vaut mieux être esclaves des Français!’ On a décidé de se mettre debout, se souvenait-elle. Dès qu’un avion approche de l’aéroport, à Petite Terre, avec à son bord un leader indépendantiste, l’action s’organise : «  On avait notre signal ‘Yououou, Yououou…’ et tout le monde arrivait. »
« La première victime des Chatouilleuses est le ministre comorien Mohamed Dahalane, relate Le Quotidien de la Réunion (13/04/2014) « On était une cinquantaine de bonnes femmes, on s’est mis à le chatouiller pour le faire partir », se confie-t-elle. Le ministre titillé, taquiné, gratouillé jusqu’à perdre sa veste, reprend l’avion, humilié. De retour à Grande-Comore, il raconte sa mésaventure. L’entourage s’en amuse. « Un autre dit : “ Moi, je vais y aller ”. Et, on le chatouillait aussi » ! Ce qui valut à cette grande dame un jour deux mois de détention pour « fait de rébellion ».

« Nous voulons rester Français pour être libre », affichaient les banderoles des manifestants. Martial Henry, l’un des fondateurs du MPM, chapitrait ses troupes avant de descendre dans la rue : « Attention, nous disait-il, raconte Echat Sidi, l’une des chatouilleuses, ne bloquez pas les routes, la France n’aime pas ceux qui empêchent la libre circulation. »
Ce procédé insolite a l’avantage d’être légal (aucune loi n’a jamais réprimé les chatouilles) mais éloigne les chatouilleuses des pétroleuses de la Commune de Paris en 1871. Les amazones de l’océan Indien n’étaient pas révolutionnaires et ne maniaient pas l’allumette.
Légalistes, les chatouilleuses se rapprochent davantage des tricoteuses de la Révolution française de 1789, ces femmes qui assistaient aux assemblées populaires, spectatrices privilégiées du supplice de la guillotine, invention révolutionnaire.
À deux siècles de distance, ces féministes activistes ont pour point commun d’être sorties des rôles sociaux fixés par la société. Elles ont investi l’espace public dominé par les hommes. Sans doute est-ce l’une des raisons de l’ingratitude de la société à leur égard : les chatouilleuses deviennent des héroïnes après le référendum de 1976 mais resteront des icônes du passé, sans rôle politique important, faute de parler français. Comme les sultans batailleurs, expression de l’histoire coloniale, l’imagerie semble apprécier les mots aux sonorités et à la grâce mignonne pour désigner ces réalités historiques insolites et très éloignées.
Comme les tricoteuses avaient été célébrées par Chateaubriand dans Mémoires d’outre-tombe, un dramaturge mahorais de talent, Alain-Kamal Martial, a fait de l’une de ses compatriotes son égérie, dans Zakia Madi, la chatouilleuse, tuée lors d’une manifestation le 13 octobre 1969. Le fantôme de son héroïne investit le corps des femmes d’aujourd’hui pour inspirer leur révolte et leurs chatouilles : « Vous vous laissez acheter, vous vendez votre terre et sa mémoire et vous osez parler de progrès et de développement là où les inégalités génèrent le paupérisme, la misérable vie de vos administrés. » (p. 87)
Pourtant le mouvement contre la vie chère qui a bloqué l’île de Mayotte pendant 44 jours fin 2011 n’a pas, semble-t-il l’accord des chatouilleuses de l’époque, si l’on en croit Echat Sidi : « Votre vie chère d’aujourd’hui, n’est pas comparable à la situation d’hier, ce n’est pas une raison suffisante pour mettre à mal la départementalisation. Faites attention mes enfants, les indépendantistes sont toujours parmi nous !  »
© Extrait Du ralé-poussé dans la coutume, Les mots-pays de l’Outre-mer, Christian Tortel (à paraître).

« L’albatros » traduit en créole de l’île Maurice

Sur sa page Facebook Poezi Metis, Michel Ducasse, poète mauricien né en 1962, propose une traduction en créole de L’Albatros, de Charles Baudelaire (Les Fleurs du mal, 1859) :

Tradiksion enn poem Charles Baudelaire, « L’albatros » (ki dan so seleb rekey « Les fleurs du mal »).

zwazo albatros

Souvan, pou pran nisa, bann marin dan bato
Trap zwazo albatros, ki plane lor lamer
E swiv, dan enn ti-poz pares kouma matlo
Lakok pistas ki glis-glise lor vag lanfer

Letan fini donn zot detrwa kout’pie lor plans
Tou bann lerwa lesiel, golmal, mari dekon
Pa sove, nek bouz fix, dan enn move silans
E les zot gran lezel trene kom zaviron

Get kouma li paret dan pins sa vwayazer
Ki fek-la ti gayar, get kouma li boufon !
Matlo bril so labek ki nepli dan lezer
Lot imit so bataz, deklar kaspat lor pon

Enn poet li parey ar zwazo albatros
Kan li defie siklonn, laper fizi saser
Me dan sagrin lavi, ler li glise lor ros
Akoz so bel lezel, li tase lor later…

à comparer avec la version originale :

L’albatros

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Cadavres très exquis ou C’est dans le monde qu’on fait les meilleures soupes de mots

« Le cari coco et le couscous du cornac cuisent dans la cocotte pour toute la caravane : casoar, caïman, civette, cacatoès, chacal, colibri, chimpanzé, canari. Seul le condor a le cafard de n’être pas convié. »

Extrait de Comptines polyglottes par Aurélia Moynot, édité à La Réunion par Epsilon.

Sauriez-vous retrouver l’origine des mots ? Du tamoul, portugais, arabe, cinghalais, néerlandais, persan, malais, caraïbe, arabe, malais, arawak, tshiluba (langue bantoue de RD Congo), espagnol, quechua.

Voir le site d’Aurélia Moynot, petite-fille de papetier et créatrice de sculptures de papier et carton.