Rentrée littéraire : le très attendu Ali Zamir, écrivain comorien

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La bévue administrative d’un visa refusé puis finalement accordé ne devrait pas occulter le phénomène littéraire Ali Zamir.

Cet auteur comorien qui publie un premier roman déjà remarqué Anguille sous roche aux éditions Le Tripode le 1er septembre s’était vu opposer un refus de visa pour un transit par le département de La Réunion. Son voyage vers Paris était prévu début septembre pour la présentation de son livre lors de la rentrée littéraire. Au bout de 24 heures, après pétition et articles de presse, le visa lui a finalement été accordé. Il pourra participer aux multiples rencontres déjà prévues, avec ses lecteurs et avec la presse, ainsi que répondre présent aux nombreux prix littéraires qui ont déjà sélectionné son livre. Pour un voyage en absurdie bureaucratique, lire le témoignage de l’auteur recueilli par Valérie Marin La Meslée, du Point.
C’est l’occasion de s’intéresser au plus important : la révélation littéraire nommée Ali Zamir.

Imbroglio autour du via d’un écrivain comorien
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Il y a au moins trois bonnes raisons de rencontrer Ali Zamir que vous soyez éditeur, lecteur ou journaliste.
Primo, ce n’est pas l’intrigue qui suscitera la curiosité : une jeune Comorienne de 17 ans, de l’île d’Anjouan est plaquée par son amant et s’enfuit pour Mayotte, l’île voisine. Lors de ce trajet, elle se remémore sa vie.
Non, ce qui fait de ce roman, Anguille sous roche, un objet singulier est qu’il a d’emblée un style à lui. Anguille… est un roman ambitieux à la glose précieuse mais coulante comme une houle, travaillée à l’ombre des badamiers, mi-jactance intérieure mi-suavité des dictionnaires les plus fins. Un roman à l’unique phrase de 318 pages à la langue singulière, aérienne et captivante. Pour Frédéric Martin, l’éditeur d’Ali Zamir, ce qui fait sa singularité est « la très grande liberté que l’auteur s’est donnée ».

Interview de l’éditeur d’Ali Zamir

Deuxio, le peu que l’on connait de la biographie de son auteur le rend attachant. Avant que d’être responsable de la culture à la mairie de Mutsamudu, capitale des Comores, Ali Zamir avait étudié la littérature française à l’université du Caire (Egypte). Un professeur se souvient de la qualité de ses textes, « à part ». C’est dans cette période égyptienne qu’il aurait écrit en partie Anguille
Ali Zamir a transmis son manuscrit aux éditions Le Tripode, dont la devise n’est rien moins que « Littératures, Arts, Ovnis ». Un ovni littéraire est un livre atypique qui, en raison de son originalité, n’entre pas dans une collection. C’est le cas pour Anguille… Quant à savoir si Ali Zamir qui vient des Comores est un Martien dans la rentrée littéraire, il suffit de consulter le site de référence, Île en île, spécialisé sur les littératures insulaires francophones, pour constater que les Comores sont un poids plume dans le domaine.

Tertio, Anguille sous roche qui ne sera en librairie que le 1er septembre est pourtant accompagné par un flot de compliments d’écrivains patentés (Véronique Ovaldé ou Sylvain Prudhomme par exemple), d’éloges de libraires, de dithyrambes de lecteurs tests et de sélection pour plusieurs finales de prix littéraires. A lire : les satisfécits sur le site de son éditeur Le Tripode.
Pourquoi 130 lecteurs ont lu Anguille sous roche avant sa sortie en librairie ? La réponse tient en une belle trouvaille de l’éditeur qui a organisé « Le Grand Trip », une opération destinée à faire connaître deux de ses livres de la rentrée avant le rush attendu qui risque de jouer comme rouleur compresseur même pour de bons livres (plus de cinq cents sont annoncés). Les avis de ces lecteurs en avant-premières sont consultables sur le groupe Facebook « Lecteurs du Grand Trip ».

Dans Anguille… tous les personnages ont pour nom un surnom. Le père s’appelle Connaît-Tout. Il lit la presse et répète : « je suis marin et un marin n’a rien à perdre ». Il aime que ses filles aillent à l’école : « l’école, vous dis-je, est l’habit moral du corps humain ». La sœur jumelle d’Anguille est Crotale, sa tante Tranquille, son amant Vorace, « bâti à chaud et à sable », « le pêcheur le plus beau du quartier », « un mignon de couchette ». L’ami de l’amant s’appelle Voilà, un ami pêcheur Garanti. Les pilotes de kwassa-kwassa portent les noms forcément prédestinés de Miraculé et Rescapé, etc.
Dans l’île d’Anjouan, « le pays des questions », Anguille vit dans une modeste maison, de la terrasse de laquelle elle contemple la mer, assiste aux débats et bagarres des pêcheurs. Elle observe la ville et les hommes qui discutent sous le badamier, le quartier de Mpouzini, la plage de Mjihari.

Anguille aime la digression et les aphorismes de son cru : « la vie est une espèce de chemin à la fois long et court qui ne prend sens que dans le rêve collectif ». Elle décrit cette vie comme un « théâtre » et « cette scène à multiples pièces qu’on appelle monde ». Notez cette perle : « l’âme c’est une sorte de lampe invisible qu’on nous prête pour un laps de temps dans cette scène obscure qu’on appelle monde. »
« C’est dans la mer que se passe les plus belles histoires du monde », nous dit l’héroïne. La mer, « sœur jumelle de la terre », métaphore de la connaissance, celle du pêcheur, de l’anguille évidemment, un infini la mer, d’où tout vient à commencer par la pêche quotidienne et où tout va et retourne… « je suis un monde à part entière », conclut Anguille vers la fin de ce roman bâti comme un destin littéraire hors norme.

kwassa_kwassa_13_08_07_432« Un «kwassa-kwassa», la barque traditionnelle utilisée par les migrants pour se rendre sur l’île voisine de Mayotte. » © AFP/Alexander Joe

Extrait pp. 80-81, la rencontre entre Anguille et Vorace :
«… c’est à partir de ce jour que j’avais compris que les yeux ont leur propre manière de dénuder le cœur, ils disent directement et exactement ce que cache et amasse un ciel brumeux, pourquoi je dis ça, j’ai été vaincue sans le savoir car je m’étais laissée aller par leur gourmandise, lorsque Vorace m’avait adressé une espèce de sourire qui était plein de je-ne-sais-quoi, j’étais hors de moi, j’avais fait involontairement un geste stupide, au lieu de prendre des rames qu’il me tendait, j’avais tenu longuement ses poignets et le regardais comme une folle, oui, une malade, j’avais alors insisté pour sentir la fraîcheur de sa peau, je le touchais par la main par contre je sentais sa fraîcheur dans les yeux et sa chaleur dans le coeur, à vrai dire j’ai été paralysée par ce sourire merveilleusement séduisant, j’ai même vu ses dents, elles étaient très fines et brillaient d’un éclat de perle… »

Florilège : « Je suis un chauffeur de mots », confie Anguille au lecteur épaté. On veut bien la croire, au vu de ce petit florilège langagier relevé dans Anguille sous roche, fait de mots rares empruntés à des registres divers : hétaïre, nocher, empyrée, émerillonné, mazette, démérite, maussaderie, s’embarbouiller, se piéter, marmotter, misandre, protée, zeuzère ; de mots endémiques : chigoma, zifafa, tam-tam de bœuf ; d’expressions insolites : devenir ivre comme toute la Pologne, je voulais leur chanter pouilles, une gueule d’empeigne, des amandes sauvages comme pneus, devenir un pourceau d’Épicure, une voix hideusement saturnienne. Sans oublier cette allusion goguenarde à une figure de style insolite :  « une espèce d’apsiopèse primesautière ».

Du squatt à la scène, la vie des migrants sans-papiers

Devant le succès de la pièce 81 avenue Victor-Hugo, où jouent huit migrants sans-papiers, un spectacle mis en scène par Olivier Coulon-Jablonka, jusqu’au 17 mai, le théâtre de la Commune à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) la reprendra du 6 au 15 octobre prochains.

Ils travaillent et paient des impôts mais n’ont pas leur permis de travail. Malgré des marches de protestation, dans le vide, et des rencontres avec l’administration, leur situation ne semblait pas déboucher. Jusqu’au jour où un groupe d’hommes et de femmes de théâtre leur a proposé de raconter sur scène leur parcours migratoire et leur combat actuel. Et le public est au rendez-vous. Avec cet espace de dialogue, les migrants ont retrouvé une fierté, ils n’ont plus peur de circuler dans la ville.

Dans la saison théâtrale, le théâtre propose ainsi trois « Pièces d’actualité » c’est-à-dire des rencontres sur scène avec les habitants d’Aubervilliers, une commune où la moitié de la population est sans aucun diplôme, composée majoritairement d’employés et d’ouvriers, qui compte 34% d’étrangers contre 12% en Ile-de-France, selon l’INSEE.

« Les pièces d’actualité, ce sont des manières nouvelles de faire du théâtre, explique Marie-José Malis, directrice du centre dramatique national d’Aubervilliers. Elles disent que la modernité du théâtre, sa vitalité passent par ce recueil de ce qui fait la vie des gens, des questions qu’ils se posent, et de ce temps du monde, complexe, poignant, que nous vivons tous. Elles partent d’une population, et disent qu’en eux se trouvera une nouvelle beauté. »

Au sortir des 50 minutes de spectacle, l’émotion de tous est forte. Sur scène des sans-papiers, dans la salle des avec-papiers. Les premiers parlent, les seconds écoutent. Mais la parole des uns est mise en abyme et l’abîme est vertigineux. Ce sont des comédiens amateurs qui racontent leur vie d’avant le théâtre. D’ailleurs le théâtre n’est que l’un des instruments de leur lutte commencée il y a longtemps. Une lutte qui elle-même a été précédée d’une autre lutte, le départ, le déchirement d’avec la famille, le voyage à travers le désert pour les Africains ou à travers les mers pour tous. Leur lutte actuelle est menée pour obtenir des papiers. Ils travaillent et paient des impôts mais leur régularisation se fait attendre. Ils parlent et jouent leur vie sur scène au nom d’un collectif de 80 migrants qui squattent un ancien bâtiment de Pôle emploi. Cruelle ironie. Au mur, en belles couleurs, ce slogan : « Une vie, mille rêves. »

Cette expérience de théâtre renverse les frontières. Elle rend visibles des invisibles qui habituellement rasent les murs. Inza Koné : « Maintenant on nous montre du doigt ». Mais c’est pour les envier. Dans le groupe, d’autres aimeraient les imiter, aller sur scène. car l’espace théâtral dans la mise en scène très sobre d’Olivier Coulon-Jablonka focalise l’attention des spectateurs et concentre le propos des personnages sur les deux points essentiels : la géographie de leur exil et leur situation actuelle pour obtenir un permis de travail.

Dans la commune où ils ont trouvé un hébergement de fortune, un théâtre ainsi offre un espace hospitalier aux migrants sans-papiers d’un collectif qui lutte pour sa régularisation.Le théâtre de la Commune est une scène dramatique nationale, et, en l’occurrence, chacun de ces mots est à prendre dans un sens redoublé : ces huit-là passe du squatt à la scène, pour qu’un drame humain devienne drame théâtral pour un enjeu national, voire international.

Ce théâtre militant est particulièrement utile : il renverse les perspectives et les clichés. Des sous-hommes deviennent des sur-hommes en prenant la parole, en prenant d’assaut une scène de théâtre, en se faisant écouter, sans grandiloquence ni pathos mais avec justesse. En passant du squatt à la scène, ils ont retrouvé leur dignité perdue.

 

Sika Fakambi, traductrice qui augmente et « étrange» le français

Dans ce bel entretien mené par Daniel Morvan, publié dans le quotidien breton Ouest-France du 20/08/2014, Sika Fakambi, doublement récompensée (Prix Baudelaire et Prix Laure Bataillon) pour sa traduction du roman Notre quelque part du Ghanéen Nii Ayikwei Parkes (Zulma), revient certes sur le défi du passage d’une langue littéraire à l’autre, mais surtout sur les mondes que ce passage fait éclore, révèle et pourquoi cette coexistence nous est nécessaire.

Extraits :
L’enfance béninoise d’une traductrice :
« Parce que cette époque-là, c’est aussi celle où j’ai pris conscience que je pouvais parler différentes langues et différents français — selon que je m’adressais en français à mon frère, ma sœur ou mes parents (un couple mixte), en mina à ma grand-mère paternelle (qui vivait avec nous), en français de France à mes oncles, tantes et cousines parisiens lorsqu’ils venaient nous rendre visite ou que nous allions les voir.
En fon ou en français fongbétisé à mes cousins et copains béninois ou métis de Ouidah et Cotonou, en fon aux vendeuses de rue ou aux ouvriers de l’atelier de menuiserie que nous avions au fond du jardin, en fon très simplifié aux bouviers peuhl menant leur vaches dans les champs derrière la maison…
Alors je dirais que, en ce qui concerne le fait, pour moi, de traduire, tout s’est sans doute décidé là-bas, dans cette enfance entre les langues et les cultures, et dont j’ai aimé précisément cela : « être entre ». Et pour traduire ce texte-là, c’est sûrement aussi de cela que je me suis servi. »

La traduction :
« Traduire, cela peut aussi être augmenter le français, « étranger le français ». Faire entendre un français plus vaste qu’on ne nous le fait croire ou qu’on ne veut bien l’admettre : un français qui peut contenir des multitudes. »

Tooy, la chronique vidéo du livre de Richard Price

Commençons décembre avec Tooy, ça guérit de tout…

http://culturebox.france3.fr/player.swf?video=30607Découvrez « Voyage avec Tooy » un livre sur les Saramaka de Richard Price sur Culturebox !

Auteur à suivre à Fort-de-France (Martinique), le 15 décembre 2010 18h30, Amphithéâtre de l’AMEP (Route de Redoute) et le 18 décembre à 10h, librairie Alexandre.

Richard Jorif, la mort d’un « écrivain qui ne fait pas semblant »

« Je ne tiens pas pour nécessaire qu’un homme de Lettres doive s’imaginer que la compréhension du Lecteur, tôt ou tard, le récompensera de sa risible obstination, et l’on sait à qui s’adresse l’idolâtre amour du public. Mais qu’il soit indispensable d’être mort, c’est l’évidence même.», écrivait Richard Jorif dans un autoportrait qu’il avait rédigé en 1988 pour le Dictionnaire des écrivains par eux-mêmes de Jérôme Garcin (Mille et une nuits), rappelle Le NouvelObs.com à l’occasion de la mort de cet écrivain méconnu mais de haute stature.
« Né en 1930 à Paris, d’une mère martiniquaise et d’un père d’origine indienne, écrit Livres Hebdo, Richard Jorif montre dès son adolescence une grande exigence vis-à-vis de lui-même et de son écriture : ayant décroché un rendez-vous avec Bernard Grasset alors qu’il n’a que 16 ans, il ne s’y rendra pas, jugeant au dernier moment que son manuscrit n’était pas digne d’être lu.
L’auteur avait donc attendu d’avoir 57 ans pour publier son premier ouvrage, Clownerie, chez François Bourin en 1988.
Il avait ensuite été l’auteur du Navire Argo et du Burelain (Gallimard), ainsi que de Tohu-bohu (Julliard) et d’un livre sur Paul Valéry en 1991 chez Lattès. »
Rencontré à cette occasion au Salon du livre de Paris, il nous avait séduit par sa sérénité humble et tranquille, sa douce présence au monde.
« Richard Jorif était passionné par le Littré, se souvient Livres-Hebdo, dans lequel il voyait aussi un témoin de la vie de son auteur: “Littré avait caché sa vie dans son dictionnaire”, avait-il déclaré en 1992.
Cet amour du Dictionnaire de la langue française, qu’il avait découvert à 16 ans, était au cœur de l’œuvre de Jorif, qui affirmait : “Il faut employer les mots comme s’ils savaient qu’ils ont une histoire”.
Alors que l’écrivain avait déclaré écrire “pour répondre à une question qu’on est le seul à se poser et le seul à pouvoir y répondre”, le titre de son dernier ouvrage, Qu’est-ce-que la mort, fourrure ?, publié en 2001 au Cherche-Midi, prend aujourd’hui une nouvelle résonance. » Un recueil pour lequel Jean-Claude Lebrun de l’Humanité saluait « Un écrivain qui ne fait pas semblant ».

Les Roms ? Pas un écran de fumée…

Août serait-il un mois en  » R  » ? La prétendue fuidité estivale doit bien s’accommoder de la rugosité du réel : les Roms avant la « Rentrée littéraire »… l’abécédaire de fin d’été passe par « Ranger sa bibliothèque ». C’est l’occasion de retrouver des livres délaissés, oubliés, ou toujours en attente de lecture… Se munir de l’indispensable Perec : Penser-classer (ici dans sa première édition chez Hachette littératures en 1998), qui sait nous rassurer : « C’est une opération éprouvante, déprimante, mais qui est susceptible de procurer des surprises agréables, comme de retrouver un livre que l’on avait oublié à force de ne plus le voir, et que, remettant au lendemain ce qu’on ne fera pas le jour même, on redévore enfin à plat ventre sur son lit. »

Ainsi ce Waberi rangé entre un « Continents noirs » et un « Folio » ou un « Lattès », recueil de poèmes qu’on n’imaginait pas si près de soi, Les nomades, mes frères vont boire à la grande ourse, 1991-1998 (Pierron, 2000) qui nous amène par association d’idées à ce Menyhért Lakatos, Couleur de fumée, un Actes Sud XXL sur lequel je n’ai pas encore mis la main. Un livre dont le format m’a toujours causé du souci.

En attendant, voyons Internet qui regorge de belles références sur la culture Tsigane ou l’association Sar Phirdem par exemple.

Ranger… de quoi rager… quand on cherche en vain (pour l’instant) le livre qu’on aimerait lire ou relire sur le champ, tant de toutes parts montent les relents nauséeux des rodomontades populistes.

Lire dans les commentaires ci-dessous le poème de Capitaine Alexandre : « Je suis un R.O.M., allez leur dire, Résistant d’Outre-Mer… »

Malfini… quand des francophones explorent un « écart »

Mon ignorance coupable laissait à l’écart de ce blog le site Malfini d’un groupe d’enseignants et d’étudiants de l’École normale supéreure Lettres et sciences humaines de Lyon. Défini comme une « publication exploratoire des espaces francophones », il fait la part belle à l’intense activité littéraire de la Martinique : « Malfini sonne et se lit tel un mot français, explique dans sa présentation Cécile Van den Avenne, maître de conférence en sciences du langage sa morphologie, son étymologie, sa forme sont françaises et cependant il résiste à l’immédiate compréhension. Il peut devenir emblématique de notre rapport non-simplifié à ce qui est tout à la fois notre objet d’étude et notre point de départ, les espaces francophones. Ce terme même d’espace francophone n’est pas sans difficulté, pour désigner ces espaces où la langue française se parle, où elle circule, il peut sembler masquer les interactions plus ou moins complexes avec une autre, d’autres langues. En tant que francophones nous-mêmes, les pluralités linguistiques des espaces francophones nous confrontent à l’étrangeté dans la familiarité, à l’écart, à la mise en doute de l’universelle compréhension. »

Bonne lecture…

« Je préfère les marges et les bordures » (Toni Judt)

« Ni Anglais, ni juif (…) moi je préfère les marges et les bordures : ces lieux où les nations, les communautés, les allégeances, les affinités et les racines se frottent parfois âprement les unes aux autres, où le cosmopolitisme est moins une identité qu’une évidence et un mode de vie. Naguère, le monde regorgeait de tels lieux. Jusqu’à la fin du XXe siècle ou presque, nombreuses étaient les villes englobant une pluralité de communautés et de langues sujettes aux frictions et aux antagonismes, parfois même aux conflits, mais qui malgré tout coexistaient. Sarajevo en fut un exemple, de même qu’Alexandrie. Tanger, Salonique, Odessa, Beyrouth et Istanbul entraient toutes dans cette catégorie, tout comme des villes plus modestes telles que Czernowitz et Oujgorod. Selon les critères du conformisme américain, New York possède certains aspects de ces villes cosmopolites d’antan : voilà pourquoi j’ai choisi d’y vivre. »

« Mes identités », par Toni Judt, historien britannique, mort à 62 ans vendredi 6 août à New York, où il enseignait. En mai dernier, il livrait dans les pages Débat du Nouvel Observateur sa réflexion sur le monde et les guerres actuelles des « identités nationales ».

Jean-Marie Le Clézio : blues, jazz, maloya, gwo ka, calypso, ravane-maravane, reggaeton, seggae, hip-hop

Ce texte de Jean-Marie Le Clézio, daté de Séoul, le 20/09/08, est destiné au parrainage du Festival Vibrations Caraïbes, à Paris, à la Maison des Cultures du monde, du 16 au 26 octobre 2008.

Cette liberté, comme une supplique, comme un appel dans la voix du blues et du jazz

« Nul n’a mieux parlé du jazz et du blues, nul n’a mieux traduit dans notre vieille langue métisse cousue de cicatrices, que le poète martiniquais Aimé Césaire.

Césaire, ça n’est pas quelqu’un qui écrit à propos de l’Afrique et du jazz. C’est quelqu’un qui parle cette musique, qui la vit et la crée, qui la fait entrer dans sa langue. Elle est en lui, à sa naissance, il l’a sucée avec le lait de sa mère, il l’a apprise dans le bruit des paroles qui l’ont entouré, dans les jeux, les couleurs et les rires, dans la douleur. Il l’a apprise dans la langue créole. Il l’a dite dans la langue qu’il invente.

Car c’est dans les marais de la faim que s’est enlisée sa voix d’inanition (un-mot-un-seul-mot et je-vous-en-tiens-quitte-de-la-reine-Blanche-de-Castille, un-seul-mot-un-seul-mot, voyez-vous-ce-petit-sauvage-qui-ne-sait-pas-un-seul-des-dix-commandements-de-Dieu).

Car sa voix s’oublie dans les marais de la faim. Et il n’y a rien, rien à tirer de ce petit vaurien, Qu’une faim qui ne sait plus grimper aux agrès de sa voix.

Une faim lourde et veule.

Une faim ensevelie au plus profond de la Faim de ce morne famélique.”

Entendons les encore, ces vers qu’aimait Franz Fanon:

Et à moi mes danses

Mes danses de mauvais nègre

A moi mes danses

La danse brise-carcan

La danse saute-prison

La danse il-est-beau-et-bon-et-legitime-d’être-nègre ».

Tout est là.

Il n’y a rien d’autre que ce qui passe dans ce souffle. Rien d’autre que ce qui brûle cette plaie. Dans le blues des plantations de canne et de coton, dans le jazz des rues du Bronx et de Harlem. Dans Armstrong et Coltrane, Mingus, Monk et Coleman, dans la voix de Bessie Smith, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Nina Simone. Dans la voix de Big Bill Broonzy de John Lee Hooker, de Jimmy Reed, de Muddy Waters, de Ray Charles. Cette puissance qui vient de loin, de la terre mythique d’Afrique, du fond des soutes des bateaux négriers, cette puissance née avec la langue créole, sous le fouet et le raidissement d’orgueil, dans la révolte des marrons, dans le combat pour garder son nom, son identité, sa foi.

Rien d’autre que ce souffle et cette violence, cet amour et cette douceur, dans The girl from Ipanema de Stan Getz chanté par Joao et Astrud Gilberto sur un rythme de Bossa Nova, dans la dialogue de Miles Davis et d’Easy Doo Bop interpretant Chocolate Chip. Le souffle, la durée, la résistance, dans le rythme jusqu’au vertige des Gnaouas d’Afrique du nord, ou dans la rencontre entre l’Orient et l’Afrique au Soudan. Dans les maloyas de Danyel Waro, dans le Gwo Ka, le calypso au steel drum de Trindidad , la ravane-maravane de ti Frère le Mauricien, la voix de Charleezia qui chante pour les Chagossiens en exil. Dans le reggaeton de Puerto Rico, le seggae de Kaya mort en prison a Port Louis, le hip hop du Bronx et de East L.A.

Rien d’autre que la liberté.»