البيت الكامل – Notre maison


Découvert il y a peu mais sorti en janvier, Notre maison, est un nouvel album de Walid Taher, album bilingue français arabe, qui peut se lire dans les deux sens. 

Une maison peuplée de toutes sortes de choses comme il se doit (coffres, poissons, chat, vélo, auto, etc), où l’un des plaisirs est la balade sans autre but que de monter et descendre les escaliers. 

Une maison rêvée où tout serait possible, à moins que ce soit un rêve d’enfant, ce qui est toujours possible.

”يمكننا أن نقود في البيت الكامل سيارتنا الملاكي بأمان من الصالة الحمّام ومن الحمّام إلى الصالة.”

Dans notre maison on peut, en toute sécurité, conduire notre auto, du salon aux cabinets et des cabinets au salon.

Extrait de البيت الكامل [El-beït el-kamil] – Notre maison, livre jeunesse de Walid Taher, auteur illustrateur, traduit de l’arabe égyptien par Mathilde Chèvre, aux éditions Le Port à jauni (janvier 2020).

« Banadoura », autre mot qui tue

Ranger sa bibliothèque, c’est chaque fois une épreuve pleine de surprises. Ici, Claire Devarrieux note son embarras (Libération, 1/1/2020)

L’épreuve est à la hauteur des piles de livres à soulever, dépoussiérer, déplacer, replacer sur les étagères. Sans compter la poussière qui, forcément, s’est accumulée.

Mais au final, on ne retiendra que les surprises.

Parmi les bonnes surprises : tomber sur un roman libanais, le premier traduit en français de Jabbour Douaihy, Rose Foutain Motel (Actes Sud, 2009), traduction de l’arabe par Emmanuel Varlet.

Ce livre que l’on avait mis de côté pour une « prochaine lecture » dormait depuis dix ans. Au lendemain de la guerre civile (1975-1990), c’est l’histoire d’une demeure dans un village perché sur les hauteurs de Beyrouth. La maison d’une grande famille chrétienne sur le déclin. Seul le fils l’occupe mais ne sort pas de sa chambre et au sous-sol vit une famille de Bédouins, autrement dit d’ « Arabes », dont le chef est Abbas al-Mani’.

La redécouverte de ce livre oublié ravive le souvenir d’une rencontre chaleureuse avec l’auteur à Tripoli, il y a deux ans, au sujet de son roman Le Manuscrit de Beyrouth (Actes Sud, 2017).

Sa lecture amène d’autres surprises.

Ainsi cet extrait, p. 17 et 18…

Abbas ne jouit pas de l’autorité suffisante pour interdire aux promeneurs des samedis et dimanches de venir se prélasser dans le pré, ces derniers n’ayant d’ailleurs pas tardé à comprendre, la première fois qu’ils ont vu sa mise et entendu son accent brinquebalant, qu’il était, comme eux, une pièce rapportée au paysage, et qu’il n’était en rien un propriétaire de ce qu’il s’efforçait de protéger.

— Vous êtes des Arabes*, pas vrai ? l’interrogent-ils, mi-sérieux mi-goguenards.

— Qu’est-ce qui vous a donc amenés ici ?

Voyant qu’il ne répond pas, ils lâchent la bride à leur grossièreté :

— Dis voir zayzafoun*…

Ils singent par-là ce qui du temps de la guerre, constituait paraît-il un rituel aux barrages armés : on demandait à ceux que l’on trouvait ”suspects” sur le plan de leur appartenance de dire le mot banadoura ; si jamais, omettant la seconde voyelle, ils prononçaient bandoura, ils se trahissaient, dévoilant qu’ils étaient palestiniens, et se voyaient emmener sur le champ pour interrogatoire.

Abbas s’efforce toujours d’éluder le sujet et de ne pas avouer qu’il est un ”Arabe”, car il sait en gros ce que sera à la question – autant dire l’accusation – suivante :

— Vous n’avez donc pas été tués pendant la guerre ? Comment c’est possible ?

*Arabes : les « Arabes » dont il est question dans ce récit sont les Arabes nomades et leurs descendants sédentarisés, au sens large.

*Zayzafoun (zayzafûn) : tilleul.

Banadoura est donc un schibboleth, un mot distinctif entre le familier et l’étranger… utilisé pendant la guerre pour révéler et désigner l’ennemi. Et « zayzafoun » serait-ce aussi un schibboleth ?

A consulter sur Wikipedia les nombreuses attestations de mots schibboleth…

A lire également l’article sur Papalagui, le 3/10/2007 « Persil », le mot qui tue… | Papalagui

… dans les ténèbres de la langue (Sabah Zouein)

J’ai passé hier ma main 

sur la couleur du ciel, 

ou, comme si je n’étais jamais passée 

dans tous ces instants, 

comme si je m’effaçais 

tellement j’ai été.

 

Ma main n’a pas cueilli 

les fruits des jardins, 

je n’ai pas cueilli la pomme, 

ni les lettres qui étaient 

jetées sur ma route.

Quant à la pomme, elle n’est pas tombée, 

et l’encre est devenue plus noire. 

Combien ai-je écrit dans les ténèbres de la langue.

 

Sabah Zouein, C’est elle qui, ou bleue au cœur de la ville, Beyrouth, Dar Nelson, 2009.

Extrait de l’Anthologie des femmes poètes du monde arabe, par Maram Al-Masri, Le Temps des cerises, rééd. 2019

Beyrouth, ses poètes, ses faux-monnayeurs et la langue arabe

Le Manuscrit de Beyrouth (Actes-Sud, 2017) est une fiction mi-polar, mi-romance qui raconte l’histoire au XXe siècle d’une famille d’imprimeurs beyrouthins. De l’impression du Journal officiel à la production de fausse monnaie, métaphore de la corruption et de l’argent sale, des rêves d’édition d’un poète, correcteur par nécessité, à l’histoire de la capitale libanaise, des considérations sur la grammaire à la typographie arabes, l’imprimerie semble cristalliser toutes les questions sur le Liban. Ne dit-on pas au Proche-Orient que les livres sont « écrits au Caire, imprimés à Beyrouth et lus à Bagdad » ? Enfin… c’était au moins vrai avant les grands chamboulements de la décennie 2010.

« Ce roman est né d’un besoin de m’éloigner, d’une volonté de m’écarter du carcan de l’histoire libanaise, a expliqué l’auteur à Danny Mallat, de L’Orient-Le Jour (02/02/18). J’ai fait le tour des guerre civiles et familiales et des conflits communautaires [En français, chez Actes-Sud, lire Saint-Georges regardait ailleurs, Le Quartier américain, Pluie de juin, Rose Fountain Motel]. J’ai voulu écrire un livre détaché, une fiction drôle et tragique. Alors j’ai réduit la ville à une imprimerie et tout se passe à l’intérieur… et toute l’histoire du XXe siècle défile. »

Le Manuscrit de Beyrouth est dominé par les interrogations de l’auteur sur la langue, celle du l’écrivain ou la langue arabe elle-même et son poids symbolique, entre le Coran, écrit dans « la langue du prophète » et la tradition littéraire du monde arabe.
L’imprimerie, allégorie du Liban moderne, siège d’un huis clos, miroir grossissant de la vie réelle.

L’histoire se résume ainsi : Déçu qu’aucun éditeur de Beyrouth n’accepte de publier le roman qu’il a écrit entièrement à la main, Farid accepte un emploi de correcteur dans une imprimerie réputée. Il fera chavirer le cœur de l’épouse de son patron [Perséphone] avant de découvrir les manœuvres frauduleuses des gérants de l’imprimerie et de leurs ancêtres. [Le Manuscrit de Beyrouth, traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols pour Actes-Sud, titre original : « Tubi’a fi Beyrouth » (Imprimé à Beyrouth)]

Jabbour Douaihy est né à Zhgarta (Liban Nord). Professeur de littérature française à l’Université libanaise de Tripoli, traducteur et critique à L’Orient littéraire, de 1995 à 1998, il participe aux côtés de Samir Kassir à l’aventure éditoriale de L’Orient-Express, mensuel francophone caractérisé par sa liberté de ton.
Nous avons eu la chance de le rencontrer à Tripoli, au Nord du Liban. C’était en juin 2017. Il était temps de publier cet entretien… alors que la lecture du livre ne fait que mûrir avec le temps. Une manière de lui souhaiter un « Bon anniversaire ! » puisque Jabbour Douaihy a 70 ans aujourd’hui.

Trois questions à Jabbour Douaihy, auteur du roman Le Manuscrit de Beyrouth…

Comment est né Le Manuscrit de Beyrouth ?

De la lecture d’un fait-divers. A Beyrouth, un imprimeur s’est suicidé en se jetant du 7e étage. Pour moi, c’était le déclic. Un imprimeur beyrouthin qui se suicide, ça peut parler, ça peut dire quelque chose. C’est ainsi que j’ai été amené à parler de l’imprimerie et de la ville sans trop le décider à l’avance. En écrivant, on se sent plus à l’aise dans un cadre délimité, un périmètre, comme celui de l’imprimerie qui est un périmètre assez fertile, assez riche, et puis mon imprimerie circule dans la ville, elle change de lieu. Elle se transforme avec la ville, elle reçoit des gens, des ouvriers, des calligraphes, des nouvelles machines, elle reflète un peu le changement, l’évolution technologique.
Le site étant choisi, les questions viennent d’elles-mêmes. Qu’est-ce qu’elle imprime ? Ce qu’elle n’imprime pas ? Y a-t-il de la censure ? Elle permet à travers elle d’interroger le pouvoir politique, le mandat français, le Liban indépendant. L’imprimerie peut subir la guerre, être bombardée, sauvée.

C’est l’histoire d’une imprimerie à travers le XXe siècle qui fabrique à la fois le journal officiel et qui fabrique de la fausse monnaie…

Il y a plusieurs perspectives, on peut entrer dans l’histoire par plusieurs fenêtres.
Avec ce fait-divers, cet imprimeur qui s’est jeté du 7e étage, j’avais en tête une autre idée, quelque chose à régler, celle de l’écriture elle-même.

D’où le personnage de ce jeune homme et de son rapport à l’écriture. Car quand on écrit, et plus encore en Orient peut-être, dans nos contrées qui ont vu la naissance des trois monothéismes, le texte prend beaucoup de valeur. Je me suis dis pourquoi un jeune poète, un écrivain, croit-il à l’absolu de ce qu’il a écrit ? Je pensais au Prophète de Gibran, je pensais à beaucoup de poètes de chez nous. D’ailleurs Al-Mutanabbī [vivant en Irak au Xe siècle, il est considéré comme l’un des plus grands poètes du monde arabe, réputé pour la qualité de sa langue], qu’est-ce que ça veut dire ?… « celui qui se prétend prophète ». J’ai pensé à des contemporains, j’ai pensé à tous ceux qui écrivent, à moi-même en même temps, en essayant de saisir quelque chose de pérenne, de fort, dans l’écriture. C’est ainsi que le personnage du poète porte sans trop de réflexion des qualités propres au village et à la ville. Il croit que son livre peut faire craquer les gens d’admiration. On est tous un peu comme lui, quelque part. J’ai amplifié le phénomène. Ce phénomène du rapport de l’auteur avec l’écriture.

Bien sûr, il n’aura pas à en faire l’épreuve puisque personne ne lira son livre. Si vous avez remarqué, il n’arrivera pas à trouver un lecteur réel…

Un manuscrit arabe sans contenu révélé au lecteur sauf à Perséphone, l’épouse du patron de l’imprimerie…

Elle ne comprend pas l’arabe ! Elle admire le côté illuminé du jeune homme.

C’est le huis-clos de l’écriture dans le huis-clos de l’imprimerie ? Un huis clos redoublé par le titre du livre de votre héros, qui est El-Kitab, soit « Le Livre ». Cette concentration d’univers livresques est renforcée par vos citations de très nombreux titres d’œuvres. Dès les deux premières pages du roman, votre lecteur est mis en présence des Mu’allaqât, les célèbres odes pré-islamiques, puis de Maurice Blanchot, avec Le Livre à venir, ce qui nous plonge, nous lecteurs de votre propre livre, dans une mise en abyme vertigineuse. Et ce n’est que le début du roman…

Nous sommes héritiers d’une généalogie d’écrivains, d’auteurs. Le manuscrit de Beyrouth est un roman du faux-semblant, les choses ne sont pas ce qu’elles sont en réalité ; la famille n’est pas la famille ; Karam s’appelle à l’origine « Karroûm » ; ce ne sont pas des imprimeurs, ce sont des voleurs, ils font de la fausse-monnaie ; et le poète n’est pas Abou Chaar, il lui est apparenté ; et Perséphone est l’insaisissable.

Prolongements :

  • Jabbour Douaihy à l’USJ : Réinventer « une certaine idée du Liban », L’Orient-Le Jour, 24/07/18 : Sur l’imprimerie, un symbole pour les « passeurs de culture » que Jabbour Douaihy appelle de ses vœux, ainsi qu’il les formula à l’adresse d’étudiants à l’université de Beyrouth qui doivent « réinventer le Liban » face à « l’obscurantisme ».

Critiques et comptes-rendus du roman Le Manuscrit de Beyrouth, de Jabbour Douaihy :

  • Florence Noiville, Un petit génie littéraire beyrouthin incompris  : « Le romancier libanais Jabbour Douaihy livre un faux polar, mais une vraie comédie, hommage à l’écriture arabe et à l’imprimerie », Le Monde, 21/12.2017.
  • Sonia Dayan-Herzbrun, « Imprimer, éditer », En attendant Nadeau

 

À lire, sur la langue arabe et ses mystères : Le livre du secret, de Najwa Barakat (Actes-Sud, 2015) où l’écrivaine libanaise décrit le monde ésotérique d’une confrérie, des soufis qui travaillent sur la science des lettres et gardent un sanctuaire avec un manuscrit « La table du destin » où tous les événements du monde sont inscrits depuis sa création jusqu’à sa fin. Un jour ce manuscrit est volé. C’est un cataclysme dans le village dont les affaires sont gérées par la confrérie. Un commissaire enquête.(Papalagui, 25/06/2015)

Un classique : La Jambe sur la jambe (Phébus, 1991), de Faris Chidyaq (1804-1887)
Extrait : « Voyageur, si tu crains de devoir renoncer à ton narguilé ou à ton massage de pied avant de dormir, sache que ce pays de cocagne te montrera de quoi oublier le paradis où tu vis d’ordinaire. […] Comment peux-tu accepter de ne pas te rendre dans la patrie d’une langue étrangère, dans le foyer d’une pensée différente de la tienne ? Le béret de l’étranger abrite peut-être des pensées et des réflexions qui n’ont jamais effleuré le dessous de ton nez : il se peut qu’elles te fassent méditer, qu’elles suscitent en toi l’envie de connaître le cerveau qui les abrite », traduction de l’arabe par René R. Khawam,

Sur les résistances économiques, religieuses et politiques à l’introduction de l’imprimerie dans le monde arabe, consulter le site de la BNF

 

Pour décrire les fleurs d’amandier / لوصف زهر اللوز

لوصف زهر اللوز تَلْزمني زياراتٌ إلى
اللاوعي تُرْشِدُني إلى أسماءٍ عاطفةٍ
مُعلَّقَةٍ على أشجار. ما اسمهْ ؟
ما اسم هذا الشيء في شعريَّة اللشيء ؟
يلزمني اختراقُ الجاذبيّةِ و الكلام،
لكي أُحِسَّ بخفَّة الكلمات حين تصيرُ
طيفاً هامساً، فأكونُها و تكونُني
شفّافَةً بيضاء

Pour décrire les fleurs d’amandier,
j’ai besoin de visites
à l’inconscient qui me guident aux noms
d’un sentiment suspendu aux arbres.
Comment s’appellent-elles ?
Quel est le nom de cette chose
dans la poétique du rien ?
Pour ressentir la légèreté des mots,
j’ai besoin de traverser la pesanteur et les mots
lorsqu’ils deviennent ombre murmurante,
que je deviens eux et que, transparents blancs,
ils deviennent moi.

Mahmoud Darwich, « Pour décrire les fleurs d’amandier » in Anthologie (1992-2005), édition bilingue, traduction Élias Sanbar, Actes Sud, 2009

 

Nous voulons plonger dans l’inconnu نحن نريد ان نغوص في قاع المجهول

نَحْنُ نُريدُ ان هذه النار تحرق عقولنا

ان نغوص في قاع الهاوية او الجحيم او السماء ما الفرق ؟

في قاع المجهول للعثور على الجديد

 

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?

Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

 

Charles Baudelaire, mort il y a 150 ans.

 

 

Le poème en entier ici

« Charles Baudelaire, dandy paradoxal », L’Orient littéraire, octobre 2017 à propos du livre Baudelaire, de Marie-Christine Natta, chez Perrin.