L’heure de l’ours a sonné

Le film à voir est sur Bref (13’).

C’est un film d’animation intitulé L’heure de l’ours. Paysage d’herbes en fond noir, un point rouge vu de faut se glisse et rejoint dans l’ouverture des herbes une femme assise sur le perron d’une maison isolée. 

Le point rouge 🔴 est son enfant. Amour maternel dans son naturel.

Au loin une voiture arrive et la fumée de son échappement envahit l’écran, le paysage, l‘atmosphère, la vie de l’enfant.

Dans la relation amoureuse des deux adultes il n’y a pas de place pour l’enfant qui se sent exclu. Ses rêves sont peuplés de maisons qui brûlent, toujours dans des paysages noirs, les maisons chutent de l’abîme du ciel dans un puits sans fond. Comme le chagrin de l’enfant.

Un ours gigantesque deviendra son protecteur. Mais l’ours sera abattu et le chagrin de l’enfant grandira, grandira encore jusqu’à enflammer sa douleur, sa haine et son envie de brûler la maison.

Juste avant on verra une horde d’enfants à dos d’ours envahir l’écran, le paysage, les rêves peut-être de l’enfant.

Le cinéma d’Agnès Patron est onirique, symbolique, suggestif, d’une beauté qui s’allume comme flamme à se frotter à l’amertume, la colère, la haine d’un enfant.

Découvert en compétition officielle des courts métrages du Festival de Cannes 2019, L’heure de l’ours, animation onirique en 2D, a décroché le Prix du meilleur scénario au Festival Tous Courts d’Aix-en-Provence en 2019, ainsi que le Grand prix du festival Animatou, en Suisse, la même année.

Réalisation et montage : Agnès Patron. Scénario : Johanna Krawczyk et Agnès Patron. Image : Nadine Buss.

Animation : Augustin Guichot, Agnès Patron et Sandra Rivaud. Compositing : Pierre-Julien Fieux. Montage : Agnès Patron. Son : Mathias Chaumet. Musique originale : Pierre Oberkampf. Production : Sacrebleu Productions.

Au Japon, le policier des falaises

Un lieu pour ceux qui n’ont plus de lieu. Un homme pour ceux qui n’ont plus personne à qui confier leur détresse.

Au Japon, les falaises de Tojinbo, cité touristique de bord de mer, attirent les candidats au suicide. Lors de sa ronde quotidienne, Yukio Shigue, un policier à la retraite, les recherche pour essayer de les convaincre de ne pas sauter.

En chemin, il rencontre un homme de 58 ans, seul, venu d’Osaka pour franchir le seuil.

En parlant peu, il le convainc de le suivre. En 13 ans d’activité, dit-il, il a sauvé du suicide 586 personnes . Tâche difficile face à une activité touristique qui vit de cet attrait. 

La caméra de Blaise Perrin est dans le juste tempo. 

Au début du film, c’est un long travelling au bord d’un chemin côtier. En off, une voix de femme lit une lettre d’un couple de retraités qui venaient sauter à Tojinbo. Yukio Shige les dissuada un temps. Les services sociaux ne leur furent d’aucun secours. Pire, on leur conseilla de mettre leur geste à exécution.

Pendant quelques secondes la caméra filme Yukio Shige de face. Il est attablé et fume une cigarette avant d’entamer sa ronde. Puis un long travelling le suit. De dos, le spectateur épouse avec lui les sentiers côtiers, les coins cachés ou les candidats attendent la nuit. Il nous dit comment il engage la conversation quand il a un doute.

C’est tranquille comme une balade du poète Bashô, propice à la rêverie, si le sujet n’était aussi grave.

La lumière décline, la ronde va vers sa fin.

Les dépressifs hésitent avant de passer à l’acte. C’est difficile cette dernière nuit avant de sauter. Et, croient-ils, s’évaporer. Comme l’éléphant de Murakami ?

Yukio, hanté par la lettre des deux retraités, continuera tant que ses jambes le porteront.

Dans Le Cœur régulier, en 2010, l’écrivain français Olivier Adam mettait en scène ce thème où l’héroïne, Sarah, dévastée par la mort de son frère Nathan, rencontrait le policier des falaises. Lire une critique, journal Le Monde.

Dix ans après, le documentaire de Blaise Perrin, avec ses moyens et sa grammaire propres, éprouve la même fascination pour un lieu, un personnage de Juste et ce Japon sans limite.


A noter que l’on se suicide de moins en moins au pays de Mishima depuis dix ans, et c’est officiel : le nombre de suicides en 2019 est passé sous la barre des 20 000, avec 19 959 cas, le taux le plus bas depuis que les autorités les comptent, selon The Japan Times, 17/01/2020.

A voir sur le site de Médiapart (pour les abonnés)  «La Ronde»: au Japon, un policier seul face à la détresse | Documentaires | Mediapart

Aux Ateliers Varan, un café en plans-séquences

Le plan séquence en questions-illustrations : durée, signification dans le film, effet de réalité, sa justification. Bref, Les Dimanches de Varan n’ont pas déçu et Corinne Bopp nous a enchantés de proposer « cette figure virtuose et séduisante de l’inscription du temps dans le cinéma ».

C’est toujours 5€ l’entrée – café croissants inclus – pour voir et penser le cinéma à l’œuvre.

Une pensée qui prend la forme d’une poussée dans le documentaire « Le Jour du pain« , de Sergeï Dvortsevoy. La poussée d’un wagon par des villageois dans un paysage de neige, une poussée collective dans le champ de la caméra qui nous suspend à leurs épaules pendant une temps d’une durée exceptionnelle, dans le même cadrage, un plan-séquence dont le génie est de faire éprouver au spectateur un fardeau aussi pesant que le quotidien de ces habitants. Trois semaines d’entraînement ont été nécessaires à l’opérateur pour filmer à l’épaule ce plan-séquence d’un quinzaine de minutes.

De très belles questions ont suivi, posées par des spectateurs avertis : le plan-séquence de Dvortsevoy fait-il décrocher le spectateur (alors que la loco trop lourde pour un ballast usé a été elle-même décrochée), pourquoi les femmes poussent plus que les hommes ? qu’est-ce qu’un film d’action ? que dit la chute de ce plan-séquence sur la misère et la solitude d’un village reculé, situé à seulement 80 km de Saint-Petersbourg ?

Dans « Voir ce que devient l’ombre« , de Matthieu Chatellier, l’artiste Fred Deux livre son témoignage d’enfant sur une rafle sous l’Occupation, tout en peignant. Le plan-séquence laisse la parole de remémoration se déployer dans le reflet de la feuille peinte.

Un extrait de « Famille« , de Christophe Loizillon montre un homme âgé se faisant laver par une soignante attentive. Pour le spectateur, le face à face est éprouvant mais la scène restaure une dignité par ce dialogue entre une homme dépendant et une femme douce.

Puis Corinne Bopp convoque une interview de Jean Rouch, fondateur des Ateliers Varan, né il y a 100 ans, un Jean Rouch qui raconte avec sa précision habituelle le tournage d’un plan-séquence heureux comme du « ciné-transe ». Dans « Les tambours d’avant« , le cinéaste anthropologue en état de grâce capte une scène de possession où dialoguent les hommes et les dieux à propos de la pluie absente depuis trois années. Film visible sur internet ou aux « Rencontres du cinéma documentaire« , du 11 au 17 octobre 2017, au cinéma Le Méliès, à Montreuil (manifestation organisée par Périphérie et sa déléguée générale Corinne Bopp).

Bref, 5€ pour réfléchir deux secondes à la portée d’un plan séquence dans la démarche d’un cinéaste, ce n’est pas cher.

À partir de la semaine prochaine, Les Dimanches de Varan programment pour deux séances Daniel Deshays et « Les silences de cinéma ». Quelques douceurs en perspective par un maître du son.

une goutte de poésie

« Ah ! si seulement avec une goutte de poésie ou d’amour nous pouvions apaiser la haine du monde ! » Pablo Neruda, Résidence sur la terre.
Magnifique de poésie et de beauté dionysiaque que le film de Pablo Larraín où s’entremêlent traque politico-policière, dialogues oniriques auteur-personnage et quête de grandeur…

« Premier Contact » : la linguiste va-t-elle sauver le monde ?

Dans un amphithéâtre américain, un cours de linguistique. Il est question de la langue portugaise à ses origines, au Moyen Âge, en Galicie. La prof. (Louise Banks joué par Amy Adams) commence ainsi : « Quand la langue était considérée comme un art… » Sur ce, des aliens débarquent sur douze sites de la planète. La linguiste va-t-elle sauver le monde ?
Où il est question de parler la langue des « heptapodes » et donc de percevoir le temps comme eux, non pas dans une dimension linéaire mais comme un cycle…
« Premier Contact », film de Denis Villeneuve, réussit à nous captiver par la poésie des origines et de l’origine, à jouer le cosmos et l’intime ensemble quand d’autres gonflent leur scénario à coup d’effets spéciaux.

« The Strangers » : l’horreur comme du grand art

265733.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxThe Strangers (en V.O. : « Goksung »), film du Coréen Na Jung-jin, qui invente un genre, entre l’hyperréalisme des scènes de crime sous la pluie, le sublime des paysages de collines et l’emprise sidérante d’une scène d’exorcisme… le genre de film d’horreur loin du film de genre où les chamans, les fantômes et le diable lui-même n’ont qu’un policier peureux (interprété par Kwak Do Won) pour leur donner la réplique alors que sa propre fille est possédée par le démon…

C’est l’histoire d’un étranger (interprété par Jun Kunimura) – un Japonais, ce qui n’arrange rien – qui arrive dans une région rurale de Corée ; d’une famille qui a une charmante petite fille ; d’un policier qui aime manger ; de la lutte entre le Bien et le Mal, etc.

Dans ce film de 2h36 à la durée parfaitement maîtrisée, le policier est le reflet pathétique du spectateur qui rit d’humour puis qui doit se laisser emporter comme un fétu dans la tempête jusqu’à la scène finale, un dialogue stupéfiant entre notre anti-héros et une femme mystérieuse (interprétée par Cheon Woo-hee), un suspense de thriller aux répliques de tragédie… L’horreur comme du grand art.

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L’Étreinte du serpent, un rêve de film

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Dans une lumière et un noir et blanc hallucinants, L’Étreinte du serpent (El Abrazo de la serpiente) du cinéaste colombien Ciro Guerra, 34 ans, est un film envoûtant sur une Amazonie hantée, au point exact et douloureux où se croisent deux visions du monde, comme une entaille dans l’écorce d’un hévéa, comme une cicatrice sur le dos d’un Amérindien marqué du sceau de son ancienne servitude. 

Le dialogue a priori impossible entre deux êtres que tout oppose, un naturaliste européen et le dernier survivant de la destruction de son peuple, un chaman solitaire et libre, suit les traces labyrinthique d’une sylve grandiose, chacun des deux personnages étant lui-même dédoublé à travers le temps et l’espace (interprétés par quatre acteurs : Jan Bijvoet, Brionne Davis et Nilbio Torres, Antonio Bolivar). Les deux notions, le temps et l’espace, n’ayant pas la même valeur pour l’un et pour l’autre. Leur recherche commune d’une plante sacrée, la yakruna, qui a le pouvoir de faire rêver, est la métaphore puissante d’une quête de sens pour chacun.

Ciro Guerra réussit le tour de force de nous faire participer à sa propre odyssée, à la poursuite du rêve comme source de savoir et de connaissance, que l’on soit fils du grand Anaconda, à la source de toute chose autour du grand fleuve ou rejeton exogène d’une autre planète, représentant malgré soi de la colonisation destructrice.

Se faire une toile à Varan…

Entre le regard du spectateur et le tableau, le cinéma documentaire a-t-il sa place ? Quand le regardeur est transporté par l’œuvre, dans ce transport contemplatif, voire amoureux, le cinéaste vient-il se surajouter ? Peut-il trouver sa juste place ? À quelles conditions le triangle film-tableau-spectateur peut-il prendre sens ? Quelle est la place du spectateur entre le travail du cinéaste, le travail du peintre et le travail à l’œuvre entre ces trois ? Autant de questions que les Dimanches de Varan ont décidé de prendre en compte. Se faire une toile n’a jamais eu autant de sens.

Dans la famille « Peinture et cinéma », la palette est large, Rembrandt et Van Gogh en têtes d’affiche. Pour L’Homme à l’oreille coupée par exemple, on peut choisir sa star, entre Kirk Douglas (1956) et Jacques Dutronc (1991). Côté documentaire, Clouzot et son « Mystère Picasso » sont au sommet (Papalagui, 9/09/13), Resnais et son Guernica, semble une gageure confite dans son époque survitaminée de grandiloquence : deux films vus ce matin aux Ateliers Varan.
Oui, les Dimanches de Varan ont entamé un cycle de trois séances consécutives « Peinture et cinéma » avec Alain Jaubert en son atelier, connu ses cinquante numéros télévisés de la série « Palettes » (La Sept puis Arte de 1988-2003). (Il vient de publier un roman « Casanova, l’aventure » chez Gallimard, il est l’auteur de « Val Paradis », prix Goncourt du premier roman en 2004.)
À Varan, ce dimanche matin, Jaubert a eu la trop grande modestie de ne nous montrer qu’une petite minute de son film consacré à Pierre Bonnard, « L’Atelier au mimosa ». Une minute magnifique dans la salle de bain du peintre où l’artiste a peint son épouse, Marthe, qui aimait y passer des journées entières (La baignoire, 1937). Selon les différents moments, la lumière de la salle de bain change, comme sa couleur ou son orientation, une hypothèse qui lui est venue en allant filmer sa maison du Cannet (Alpes-Maritimes).

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Dans son Bonnard, Alain Cavalier et son commentaire en sympathie balade sa caméra en un plan séquence long et superbe au plus près de cette baignoire et de son contenu, une femme alanguie, figée, pourtant baignée de couleurs vibrantes et ondoyantes. Voir le film.

Une fois de plus les Dimanches de Varan ont tenu leur promesse, celle de faire de quelques échanges sur le cinéma documentaire une fête de l’esprit. Cela vaut bien une messe.
Alain Jaubert a tenté de dresser une typologie des rapports « Peinture et cinéma ». « Est-il légitime de comparer peinture et cinéma ? se damande-t-il. Oui, sans doute,. Quatre obsessions des peintres au cours de l’Histoire se retrouvent chez les cinéastes : cadre, scénario, lumière, mouvement. »
Sur le cadre, il y aurait beaucoup à citer… Lire Bazin, Godard, Comolli ici même il y a deux ans qui nous régalait de sa causerie. (Papalagui, 3/11/12)

Hors cadre, Alain Rennais a réalisé en 1950 un Guernica qui surajoute un texte de Paul Eluard dit par Maria Casarès. Il prend appui sur d’autres œuvres du maître pour sources explicatives. C’est d’une grandiloquence…  Il vise les dimensions impossibles de la toile (3,5 m x 7,8 m) pour un format 4/3 et sa grandeur, mais échoue, forcément. Le film n’a jamais excédé le tableau qui le dépasse de trop. Comment faire un film sur une toile géante et gigantesque ?

En revanche, la justesse est dans le regard d’Alain Cavalier sur Bonnard, artiste au plus près d’un autre artiste, artiste filmeur auprès d’un artiste peintre, regard d’auteur et regard d’amateur de peinture mêlées.
Puis vint le film « Rembrandt, le retour du fils prodigue », un documentaire de Marcel Teulade dans collection la « Les enthousiastes », une série proposée par Jean Frapat (France, 1982, 26mn).
Découvrant pour la première fois en mai 1981 l’original du « Retour du fils prodigue de Rembrandt », un aumônier, Paul Baudiquey, pose un regard à la fois ému et passionné sur une œuvre au musée de l’Ermitage de l’ex-Leningrad dont une reproduction l’avait bouleversé vingt ans plus tôt, à tel point qu’il en projetait des diapositives. Aujourd’hui, avec l’original, il est subjugué par « la chair de l’œuvre », qu’aucune reproduction n’était parvenue à lui révéler.
Entre deux notations, il dit simplement « c’est beau… » et parmi ses remarques cette parole : « Chacun a le droit de délirer sur ce qu’il aime » Faut-il être prêtre pour parler ainsi de cet amour d’un père pour un fils déchu ?

Dans cet échange entre le regard de l’amateur éclairé et du tableau, le cinéaste occupe lui aussi une juste place. Il respecte l’émotion et les silences. Il ne souligne rien, il accompagne. Cet échange sur la toile de Varan prend sa juste place dans un lieu où l’échange est une ligne de vie du dimanche matin entre cinéphiles du documentaire.
Dans le film, le spectateur du film est transporté par le regard plein d’empathie de Paul Baudiquey pour la scène et pour le tableau tout à la fois, par sa parole émue et vibrante. Il glisse sur le tableau comme une larme d’émotion. Il s’attache aux personnages puis aux détails. A la matière, à la « chair » dit-il dont il sait l’importance, lui fils d’ébéniste. Dans cette relation père-fils, l’aumônier évoque la « miséricorde ». Disons compassion.

Ce film s’inscrit dans une série produite par l’INA pour Antenne 2 alors que François Mitterrand accédait au pouvoir en mai 1981.
Le documentaire comptait dans les 30 heures que la chaîne de télévision publiques devaient acheter à la direction de la production et de la création de l’INA dirigée par Claude Guisard, aujourd’hui responsable des Dimanches de Varan.
A l’issue de la projection chacun est convaincu que Rembrandt a trouvé son spectateur, Paul Baudiquey, qui incarne tous ceux qui sont passés devant la toile. Et donc nous-mêmes aujourd’hui en dialogue avec le maître du XVIIe siècle par l’entremise d’un regard juste.
Ce film qui fait l’éloge de « l’admirable tremblement du temps » est un appel à la beauté.

Prochaines séances :

Après « Pourquoi filmer l’art ? » (29/11/15), « Les artistes deviennent cinéastes » (6/12) et « Quand l’artiste devient héros de fiction » (13/12), aux Ateliers Varan.

Liens :

Vincent Amiel, Unité et fragmentation dans Van Gogh et Guernica d’Alain Resnais, in Dominique Bluher, François Thomas, Le Court-métrage français de 1945 à 1968, p. 111-117, Presses universitaires de Rennes, 2005

L’Art en Question 5 : Le Retour du fils prodigue de Rembrandt.

Fatima : la barrière de la langue est un beau film

La barrière de la langue peut être un obstacle social (une expérience douloureuse, vécue comme une honte) et mental (Frantz Fanon l’avait analysé magnifiquement dans un cadre colonial). Le cinéma de Philippe Faucon l’atteste avec délicatesse, pudeur et poésie. Avec le rôle-titre de Fatima interprété par Soria Zeroual (une révélation) et les jeunes comédiennes Zita Hanrot et Kenza Noah Aïche, c’est un hommage aux combattantes de l’ombre dont le seul horizon n’est pas limité aux murs de leur cité. Ce souffle s’insinue malgré tout dans la langue maternelle (l’arabe algérien qui est dans le film comme une source d’émotions rarement exposées ainsi), se diffuse dans le parler français de la rue, de la bourgeoisie ou de l’université et s’ouvre sur une génération de filles qui incarnent l’énergie puissante d’une dignité retrouvée.

Rentrée aux ateliers Varan : « Ça c’est la modernité »

Salle comble pour cette rentrée en quatrième saison. Les Dimanches de Varan, à Paris, ont ce dimanche plus que jamais donné une allure de centrifugeuse, de bouillon de culture ciné, à leurs réflexions sur le documentaire.

Avec le programmateur, Federico Rossin (nom familier aux amateurs du festival Cinéma du réel au Centre Pompidou ou aux rencontres de Lussas en Ardèche), c’était la cinquantième séance de ces causeries (pour le prix de 5 euros, cafés croissants compris) et leur vingt-deuxième thème pour ce qui constitue à écouter Claude Guizard, directeur de Varan et grand ordonnateur de ces séances à nulles autres pareilles, « Une histoire du cinéma documentaire ».
Aujourd’hui cette affiche : « Quand le documentaire s’interroge sur son bien-fondé », on a pu vérifier une fois de plus qu’on avait une bonne raison de zapper la messe du dimanche matin.
Plus qu’une causerie, la démarche de Federico Rossin est celle d’un cours très illustré, très démonstratif et très stimulant.
Que cherche-t-il a démontrer ? À travers cinq exemples, il évoque cinq situations qui illustrent « comment le cinéma se raconte ». Quelques notes prises au cours de ce premier Dimanche de Varan de la saison 2015-2016.

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Michael Snow
1969
54.6 x 44.4 x 1.4 cm with integral frame
 instant silver prints (Polaroid 55) and adhesive tape on mirror in metal frame
. Acheté en 1969
, National Gallery of Canada (no. 15839)

La réflexion sur cette mise en abyme, ce méta-langage, part pour le critique Federico Rossin d’une œuvre de Michael Snow, Authorization, une photo de l’artiste dans un miroir, elle-même photographiée plusieurs fois, le tout disposé dans un ensemble rectangulaire sur ledit miroir. « Un dispositif qui renvoie à l’écriture de soi où le spectateur, l’auteur et l’œuvre dont partie de l’œuvre, ça c’est la modernité. » Mais « le miroir obscurcit, pour se rendre visible, on s’obscurcit, la traversée d’une illusion qui au fur et à mesure, se brise. »

Cinq exemples de documentaire et / ou de fiction dans le documentaire

1. Raconter un échec avec Pasolini, figure majeure de l’expression de soi avec le film Sopralluoghi in Palestina per il vangelo Matteo (Repérages en Palestine pour L’Évangile selon Saint Matthieu) 54’, Italie, Arco Film, 1963. Réflexions, surprises et déceptions ; parti sur les traces du Christ, Pasolini cherche dans les lieux revisités et leurs habitants la confirmation du fait historique. Pasolini au travail, préparant l’écriture de L’Évangile selon Saint-Matthieu. « Le film se raconte en abyme, il montre ses traces de tournage. Pasolini fait le film pour raconter son échec (il cherche le lieu de l’Évangile), il ne pourra trouver l’Évangile que dans la fiction. »

2. L’autobiographie avec Marilú Mallet, Journal inachevé. Autobiographie = acte naïf, où pacte autobiographique montre des mises à nu, auteur, personnage principal et narrateur sont la même personne.

Mallet affiche elle-aussi le dispositif pour raconter sa crise (personnelle, conjugale) mais le documentaire ne lui suffit, le film est troué. Dans un extrait présenté, une scène conjugale. Son mari s’exprime en anglais, elle en français. Lui apparaît comme donneur de leçons sur le cinéma, elle veut chercher sa propre voie. Elles font en larmes…en anglais.

« En contestant, dans le champ du langage, l’idée d’un documentaire refermé sur lui-même à partir d’une narration universelle et concise, Journal inachevé défend la carence et la fragmentation comme des facteurs constituants de notre expérience. Une “appropriation féministe du langage” est ainsi constituée, représentant “la mort des narrations modèles qui ont organisé tant d’autres histoires en d’autres temps.» Pick, Zuzana M., “Chilean cinema: ten years of exile (1973-83)”, Jump cut, s/v., n. 32, 1987. Nichols Bill, The ethnographer’s tale, in Taylor Lucien (org.), Visualizing theory. Selected essays from VAR 1990-1994, p. 75.
cité par Ivan Lima Gomes, « Genre et mémoire dans Journal inachevé de Marilú Mallet (1982-1983) », Cinémas d’Amérique latine, 22 | 2014, mis en ligne le 01 octobre 2014, consulté le 27 septembre 2015. URL : http://cinelatino.revues.org/920

3. L’autofiction avec Luc Moullet et Antonietta Pizzorno dans Anatomie d’un rapport (1975). « Pour Moullet, se raconter c’est forcément passer par une fiction jusqu’à assumer la prise de conscience d’une vanité. »

4. Une forme d’autoportrait : Stephen Dwoskin, Outside in, 1981. Pas de récit, pas de chronologie pas de linéarité mais un aspect fragmenté, associatif. Un moment. «Un Buster Keaton sur béquilles. Le spectateur est kidnappé par le regard caméra. Dwoskin incarne le dispositif. Il est la caméra. désir scopique de voir, provoqué jusque dans des limites presque perverses. On n’est plus dans la question fiction / documentaire mais dans la peau du film. Le registre burlesque remet en question le regard pervers du film. Le documentaire comme tissu de rêves. »

5. La fiction prend le relais du documentaire : Avi Mograbi, Eich Hifsakti L’fahed V’lamadeti L’ehov et Arik Sharon, Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon (1997) – Israël – 61 minutes.
Lire la critique de Critikart.