Darwich, enseigne-moi la poésie

Le 13 mars 1941, naissance du poète Mahmoud Darwich, mort le 9 août 2008.

عُدْ طفلاً ثانية،

عَلِّمني الشعر

و عَلِّمني إيقاع البحر

وأَرجعْ للكلمات براءتهم الأولى

لدْني من حبة قمح، لا من جرح، لدْني

وأَعدني، لأضمَّك فوق العشب، إلى ما قبل المعنى

هل تسمعني: قبل المعنى

Redeviens un enfant,

enseigne-moi la poésie,

enseigne-moi la cadence de la mer,

ramène aux mots leur première innocence,

fais-moi naître du grain de blé, non d’une plaie.

Ramène-moi à ce qui précède le sens, que je t’enlace sur l’herbe,

tu m’entends ?,

à ce qui précède le sens.

Mahmoud Darwich, Présente absence, traduit de l’arabe par Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar, Actes Sud/Sindbad, 2016, p. 26.

l’hospitalité selon un poète omeyyade

L’hospitalité selon Miskīn al-Darāmī, poète irakien, mort en 708 :

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طَـعـامي طَعام الضَيف والرَّحْلُ رَحْلُهُ

ولم يـُـلْهــنــي عـنـه غـزالُ مُـقَـنَّـعُ

أَحــدثــه إِن الحَــديــثَ مـن القـرى

وَتــعــرف نـفـسـي انـه سـوف يـهـجَـعُ

Mon repas est le repas de mon hôte, ma demeure est la sienne,

Même une jolie gazelle voilée ne me détournera pas de mon devoir,

Je parlerai à mon hôte, pour l’aider à trouver le sommeil,

Ainsi mon âme saura qu’il s’est endormi.

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cité et traduit de l’arabe en français par Xavier Luffin dans Poètes noirs d’Arabie, « Une anthologie (VIe-XIIe siècle) », Editions de l’Université de Bruxelles, 2021.

Jacques Abeille en son nuage de pierre

L’écrivain Jacques Abeille est mort le 23 janvier 2022, à l’âge de 80 ans. Il laisse une œuvre considérable où le rêve le dispute à un imaginaire flamboyant. Son Cycle des contrées réédité par les éditions Le Tripode après une vie éditoriale chaotique est marqué par un roman majeur Les jardins statuaires.

Dans cette fable épopée un voyageur découvre une contrée où les jardiniers font pousser des statues. Ou plutôt, ils les élèvent comme des organismes vivants mus par leur propre logique interne. C’est un livre prodigieux d’imagination où le style développe une phrase d’une grande beauté, le lecteur y est pris comme dans un lasso géant pendant plusieurs centaines de pages…

Extrait des Jardins statuaires (Folio, p. 129-130) :

— Aucune statue, me dit le doyen, ne voit le jour sans caresses.

Je fis une autre observation encore.

— On dirait que vos statues n’ont pas de socle.

— En effet, elles n’en n’ont pas. Lorsque nous les plantons, elles ont des racines comme toutes les statues. Une statue sans racines, cela n’existe pas. Mais les nôtres ont ceci de particulier qu’elles passent leur croissance à résorber leurs racines. Et nous savons qu’elles ont atteint leur pleine maturité quand plus rien ne les rattache au sol.

Il parut réfléchir un instant aux propos qu’il allait prononcer et continua :

— Il est arrivé qu’en se polissant par-dessous, la pierre parvienne d’elle-même à si bien réduire tout ce qui pourrait la rattacher au sol qu’elle s’envole.

— Comment ? m’exclamai-je.

— C’est la vérité pure. La forme nuageuse atteint si bien la perfection qu’elle se confond en elle et que l’on voit soudain s’élever dans les courants ascendants de l’air chaud un nuage de pierre qui va rejoindre les vapeurs célestes.

— Et, ajouta mon guide, lorsque ces nuages parviennent à une certaine hauteur dans le ciel, le gel les fait éclater. Ils choient donc en fragments lumineux que le frottement de leur chute consume et réduit en poudre. Cette pluie très douce tombe, portée par le vent, sur d’autres domaines. Elle se mêle au terreau des plates-bandes comme un levain merveilleux. Les statues, cette saison-là, sont vaporeuses.

Je les regardais à tour de rôle l’un et l’autre, mon guide et le doyen. Ils semblaient penser avec beaucoup de rigueur et d’attention à ce qu’ils venaient de dire et j’aurais pu croire que, de leurs yeux levés, ils suivaient au loin l’évolution de l’un des nuages dont ils venaient de me parler.

Pour étonnante que paraisse cette histoire, je n’ai jamais osé douter de sa véracité ; je sais trop bien qu’il est dans la nature de la pierre de se détacher du sol. Et, plus tard, je me rendis compte que c’était là une façon encore d’entendre la sentence laconique : « Si on brise la statue, on ne trouve rien ; elle est si pleine qu’elle n’a pas d’intérieur. »

un tendre narrateur…

Olga Tokarczuk est une conteuse (…) À Stockholm, il y a un an, elle a commencé son discours de réception du Nobel 2018 par une histoire personnelle. Celle d’une photo de sa mère, d’une jeune femme inquiète assise près d’un poste de TSF, « le regard dirigé vers un point hors cadre », sous une lumière douce : « Enfant, je croyais que maman regardait le temps. » Et lorsqu’elle interrogeait sa mère, celle-ci lui répondait « qu’elle était triste parce que je n’étais pas encore née et que je lui manquais ». Ce bref échange lui donna des forces « pour toute la vie », « ce que jadis l’on appelait une âme », confia- t-elle. Ça l’a dotée « d’un tendre narrateur, le meilleur du monde ». »

Jean-Yves Potel, En attendant Nadeau, 24/11/2020

J’habite une blessure sacrée…

En ce 10-Mai, journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition, relire et réapprendre ce poème magnifique, épitaphe sur la tombe du poète mais aussi voix vibrante d’humanités :

J’habite une blessure sacrée

j’habite des ancêtres imaginaires

j’habite un vouloir obscur

j’habite un long silence…

La suite sur Papalagui du 20 avril 2008.

richesse barbare

Rasbehari était très orgueilleux, et il en imposait. Il était très conscient du respect qui lui était dû et s’offensait d’une peccadille. Il fallait demeurer sur ses gardes quand on avait affaire à lui. Ses fermiers avaient toujours peur que leur patron ne s’estime insulté.

Sa maison me montra de façon éclatante ce qu’était l’abondance sans raffinement : abondance de lait, de blé, de maïs, de sucre candi de Bikaner, de gourdins et de bâtons, et aussi de respect. Mais pour en faire quoi ? Chez lui, il n’y avait pas un seul tableau, pas un seul bon livre, ne parlons pas de fauteuils confortables, ni de divan recouvert de beaux tapis et de coussins. Les murs étaient tachés de chaux et de crachats de bétel ; derrière la maison passait un égout plein d’eau sale et d’ordures. L’architecture de la demeure était affreuse. Les enfants ne faisaient pas d’études, leurs vêtements et leurs chaussures étaient grossiers et malpropres. L’année précédente, la variole avait tué en un mois près d’une demi-douzaine d’enfants de la maisonnée. À quoi avait servi cette richesse barbare ? Qui a profité des exactions à l’égard des fermiers gangotas, et des biens ainsi amassés ? Certes, le prestige de Rasbehari Singh ne cessait d’augmenter.

Bibhouti Bhoushan Banerji, De la forêt, éditions Zulma, mars 2020, roman traduit du bengali (Inde) par France Bhattacharya.

E. Canetti : les livres pour défier la mort


« Je ne regrette pas les orgies de livres. Je le sens comme au temps de la gestation de Masse et Puissance [1960]. À l’époque déjà tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres, je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir, le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le feuilleter, le mettre de coté, le redécouvrir le moment venu, parfois des années plus tard — tout cela fait partie d’un processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute jamais.

Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui m’entourent, je puis, à tout moment, choisir librement, et le cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main. »  

Elias Canetti (1905-1994, Prix Nobel de littérature 1981), Le livre contre la mort, Albin Michel, 2018, trad. de l’allemand par Bernard Kreiss, p. 231-233.