livres debout

[Titre : ] #ألف_باء soit « #ABC » #عمل_رائع

[Légende :]

« Bibliothèque de Raqqa (Syrie), photomontage et collage papier sur toile, 100 x 80, 2019 », par Tammam Azzam.

[à la loupe :]

Parmi les livres dressés, survivants dans les ruines, se distinguent les traductions en arabe de :

⁃ Miguel de Cervantès, Don Quichotte (1605),

⁃ Victor Hugo, Han d’Islande (1823),

⁃ Umberto Eco, L’île du jour d’avant (1994),

⁃ Mario Vargas Llosa, La Fête du Bouc (2000).

Ce sont des romans historiques.

Il y aurait beaucoup à dire tant sur ce photomontage, métaphore puissante de la culture survivant au cataclysme, que sur le collage dont le motif caractéristique de Tammam Azzam nous renvoie à une abstraction où semblent courir en cascade des rivières de sang…

Alger, 1980, cote 68261

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« Parfois dans cet univers cosmique des caravanes sortent bruyamment de l’horizon, et comme une vision mythologique prennent possession du ciel ; sur son énorme méhari blanc au col de cygne, un targui hiératique dirige la migration en psalmodiant la geste de sa tribu, derrière suivent les bergers, les esclaves, les chameaux et les chambellans, et plus loin trottinent les chèvres et les moutons soudanais à jambes d’échassier et à poil de veau, et puis les gosses tout nus bleus de peau et blancs de sable comme des sorciers animistes de la grande forêt du sud, et alors viennent les femmes lentes et dédaigneuses, grandes, effilées et souples comme des lianes, drapées de haillons et souveraines, accueillantes et faciles, puis soudain sans raison méprisantes et impénétrables.

Et il semble, tant l’espace à parcourir est insondable, que le ciel roule sans fin sur leurs têtes et que la caravane ne bouge plus. »

Ces deux phrases de Roger Frison-Roche sont citées par Henri Lhote dans Les Touaregs du Hoggar, livre édité par Payot en 1944, cote 68261 à la Bibliothèque nationale d’Algérie, où elles ont été recopiées en 1980, quelques jours avant une traversée entre l’Assekrem et Tamanrasset…

la lune était pleine…

NEUVIÈME JOUR. BEAU TEMPS.

Cette nuit, la lune était pleine. Maître Tasse-de-Thé m’avait donné pour consigne de l’observer.

Je me suis assis dans l’arrière-cour de la Maison Poubelle. Le maître n’est sorti me voir qu’une seule fois pour à peine deux minutes ; puis il est rentré. Qu’est-ce qu’il peut ronfler !

J’y ai passé toute la nuit, mais enfin un haïku m’est venu :

Pas un fardeau

la lune sur les branches

ployées

***

DIXIÈME JOUR. CHAUD, HUMIDE.

Maître Tasse-de-Thé m’a fait part du poème qu’il avait écrit cette nuit là :

Pleine lune

Qui sort

Qui rentre…

Je lui ai confié le mien. Toujours pas de « Oui » sur les lèvres du Maître.

pp. 62-63, Fou de haïkus, David Gérard Lanoue, La Part commune, Rennes, 2008

Écris jusqu’à ce que tes yeux se ferment… (Canetti)

À chaque heure solitaire, à chaque phrase que tu couches sur le papier, tu regagnes un morceau de ta vie. Il n’y a jamais eu un homme qui soit aussi facilement heureux. À savoir, en écrivant sans cesse. Et jamais il n’y en a eu un qui se soit interdit ce bonheur avec autant d’opiniâtreté et de façon si absurde.

Écris jusqu’à ce que tes yeux se ferment ou que le crayon te tombe de la main, écris sans hésiter un instant, sans t’interroger sur le pourquoi et le comment, écris en puisant dans la réserve de vie inutilisée, devenue entre-temps si profuse qu’elle se fige en toi en de puissants massifs montagneux, écris sans te soucier de l’adjoindre aux centaines d’échafaudages et de grilles déjà en place, au risque que ça ne tienne pas debout, au risque que ça tombe en morceaux l’instant d’après, écris parce que tu respires encore et parce que ton cœur, qui est peut-être déjà malade, bat encore, écris jusqu’à ce que tu aies pu aplanir quelque peu les énormes montagne de ta vie car un peuple entier de géants n’aurait plus le temps de les aplanir totalement, écris jusqu’à ce que tes yeux se ferment pour toujours, écris jusqu’à l’asphyxie.

Elias Canetti, Le livre contre la mort, Albin Michel, trad. de l’allemand par Bernard Kreiss, page 147.

Pour Humboldt tout est lié

« Humboldt a révolutionné notre conception de la nature il a inventé le concept de toile du vivant. Il disait que la terre était un organisme vivant dans lequel tout était interconnecté. Et il a été un des premiers à avertir du changement climatique provoqué par l’homme. »

Andrea Wulf, biographe de Alexander von Humboldt (1769 – 1859), dans le film docu-fiction Humboldt et la redécouverte de la nature, de Tilman Remme (Allemagne, 2018, 55 min), diffusion Arte.

Son livre : L’invention de la nature, Les aventures d’Alexander von Humboldt, traduit de l’anglais par Florence Hertz, Les Editions Noir sur Blanc.


Toutes les fois que tu liras, même vite…

« Toutes les fois que tu liras, même vite, même tout bas, passant, le nom que voilà, tu me ressusciteras. »

Dominique Noguez (1942-2019), dans les derniers mots de son livre Projet d’épitaphe (éditions du Sandre, 2016).

«  C’est des poèmes que j’ai commencé par écrire, enfant. Puis je n’ai jamais vraiment cessé, glissant des épigrammes, des élégies, des chansons ou des proses poétiques dans mes livres – et en gardant d’autres sous le coude pour un hypothétique recueil.  
En voici des échantillons, certains à forme fixe. Il y a une griserie à suivre une forme fixe, presque aussi grande qu’à trouver une image inattendue.
Ce petit opus se termine par un essai d’épitaphe, dernière étape avant ce qu’il y a de plus beau en poésie  : le silence.  »