Écris jusqu’à ce que tes yeux se ferment… (Canetti)

À chaque heure solitaire, à chaque phrase que tu couches sur le papier, tu regagnes un morceau de ta vie. Il n’y a jamais eu un homme qui soit aussi facilement heureux. À savoir, en écrivant sans cesse. Et jamais il n’y en a eu un qui se soit interdit ce bonheur avec autant d’opiniâtreté et de façon si absurde.

Écris jusqu’à ce que tes yeux se ferment ou que le crayon te tombe de la main, écris sans hésiter un instant, sans t’interroger sur le pourquoi et le comment, écris en puisant dans la réserve de vie inutilisée, devenue entre-temps si profuse qu’elle se fige en toi en de puissants massifs montagneux, écris sans te soucier de l’adjoindre aux centaines d’échafaudages et de grilles déjà en place, au risque que ça ne tienne pas debout, au risque que ça tombe en morceaux l’instant d’après, écris parce que tu respires encore et parce que ton cœur, qui est peut-être déjà malade, bat encore, écris jusqu’à ce que tu aies pu aplanir quelque peu les énormes montagne de ta vie car un peuple entier de géants n’aurait plus le temps de les aplanir totalement, écris jusqu’à ce que tes yeux se ferment pour toujours, écris jusqu’à l’asphyxie.

Elias Canetti, Le livre contre la mort, Albin Michel, trad. de l’allemand par Bernard Kreiss, page 147.

Pour Humboldt tout est lié

« Humboldt a révolutionné notre conception de la nature il a inventé le concept de toile du vivant. Il disait que la terre était un organisme vivant dans lequel tout était interconnecté. Et il a été un des premiers à avertir du changement climatique provoqué par l’homme. »

Andrea Wulf, biographe de Alexander von Humboldt (1769 – 1859), dans le film docu-fiction Humboldt et la redécouverte de la nature, de Tilman Remme (Allemagne, 2018, 55 min), diffusion Arte.

Son livre : L’invention de la nature, Les aventures d’Alexander von Humboldt, traduit de l’anglais par Florence Hertz, Les Editions Noir sur Blanc.


Toutes les fois que tu liras, même vite…

« Toutes les fois que tu liras, même vite, même tout bas, passant, le nom que voilà, tu me ressusciteras. »

Dominique Noguez (1942-2019), dans les derniers mots de son livre Projet d’épitaphe (éditions du Sandre, 2016).

«  C’est des poèmes que j’ai commencé par écrire, enfant. Puis je n’ai jamais vraiment cessé, glissant des épigrammes, des élégies, des chansons ou des proses poétiques dans mes livres – et en gardant d’autres sous le coude pour un hypothétique recueil.  
En voici des échantillons, certains à forme fixe. Il y a une griserie à suivre une forme fixe, presque aussi grande qu’à trouver une image inattendue.
Ce petit opus se termine par un essai d’épitaphe, dernière étape avant ce qu’il y a de plus beau en poésie  : le silence.  »

En cheminant avec Glissant…

En cheminant avec Glissant, en ce jour anniversaire de sa mort, il y a huit ans, le 3 février 2011, je tombe, au hasard dans cette bibliothèque qu’il constitue de sa haute stature, sur ces quelques lignes, soulignées lors d’une lecture antérieure – c’eût pu être d’autres, mais ce sont celles-ci même, que j’imagine écrites pour moi :
« Aussi bien, plutôt que de vous déchirer entre ces impossibles (l’être aliéné, l’être libéré, l’être ceci l’être cela,) convoquez les paysages, mélangez-les, et si vous n’avez pas la possibilité des avions, des bateaux, ces pauvres moyens des riches et des pourvus, imaginez-les ces paysages, qui se fondent en de plusieurs nouveaux recommencés passages de terres et d’eaux. Ce train qui trace dans la banlieue de Lyon, poussez-le à un autre impossible mais bien plus ardent, la bousculade entre les hauts et les fonds de tant d’environs et de lointains.  »
« Édouard Glissant, Tout-Monde, roman, p. 274-275, Gallimard, 1993

Puisqu’on allume les étoiles

Vladimir Maïakovski (1893-1930)

Mais peut-être
Ne reste-t-il
Au temps caméléon
Plus de couleurs ?
Encore un sursaut
Et il retombera,
Sans souffle et rigide.
Peut – être,
Enivrée de fumées et de combats,
La terre ne relèvera-t-elle jamais la tête ?
Peut être,
Un jour ou l’autre,
Le marais des pensées se fera cristal
Un jour ou l’autre,
La terre verra le pourpre qui jaillit des corps,
Au-dessus des cheveux cabrés d’épouvante
Elle tordra ses bras, gémissante
Peut-être…
Écoutez !
Puisqu’on allume les étoiles,
c’est qu’elles sont à
quelqu’un nécessaires ?
C’est que quelqu’un désire
qu’elles soient ?
C’est que quelqu’un dit perles
ces crachats ?
Et, forçant la bourrasque à midi des poussières,
il fonce jusqu’à Dieu,
craint d’arriver trop tard, pleure,
baise sa main noueuse, implore
il lui faut une étoile !
jure qu’il ne peut supporter
son martyre sans étoiles.
Ensuite,
il promène son angoisse,
il fait semblant d’être calme.
Il dit à quelqu’un :
 » Maintenant, tu vas mieux,
n’est-ce pas ? T’as plus peur ? Dis ?  »

Écoutez si on allume les étoiles…, choix et traduction Simone Pirez et Francis Combes, préface de Francis Combes, Le Temps des cerises, 2005.

merci Jean-Luc Marty