Michel Seurat en dialogue avec Nawar Bulbul, mémoire survoltée de la révolution syrienne

Un demandeur d’asile demande l’asile pour lui et sa bicyclette. Deux formulaires, un pour chacun. Il est Syrien, quant à elle, elle a appartenu à Michel Seurat (il la baptisée du nom d’ « Égalité ») mais la condition sera-t-elle suffisante pour qu’elle obtienne l’asile ?

Ainsi commence la pièce au titre éponyme, « Égalité », écrite, mise en scène et interprétée par Nawar Bulbul.

Bien entendu, le fonctionnaire stupéfait aura du mal à répondre favorablement à la demande. Et si pour Omar le nom de Michel Seurat est un viatique absolu, il ne dit rien au rond-de-cuir. Omar s’emporte et lance un « Allah akbar ! » du plus mauvais effet sur le préposé aux formulaires. Omar comprend et traduit en français courant : « Allah akbar, pour nous Syriens, c’est rien… c’est juste « putain de journée de merde » … »

Le spectateur du Lavoir Moderne Parisien – de nombreux Syriens, pour cette première parisienne – est plongé au cœur du sujet de cette tragi-comédie politique. Entre Syrie et France, le personnage alterne les deux langues, arabe syrien et français, l’arabe étant sur-titré avec précision par Vanessa Gueno.

Amoureux de sa bicyclette, Omar Abu Michel ne comprend pas pourquoi elle n’aurait pas droit à une demande d’asile en bonne et due forme. Il faut dire que l’exil les a rapproché l’un de l’autre et c’est tout ce qu’il reste à Omar, de cette amitié avec l’illustre chercheur français.

Nawar Bulbul, dans « Égalité » au Lavoir moderne parisien

Il la bichonne, lui dresse un joli paravent entre ses deux roues pour la rendre propre comme un sou neuf, l’embrasse… sur un pneu, enfin il essaie, elle s’y refuse… Nawar Bulbul déploie un registre infini qui ferait pâlir d’envie les comédiens en herbe : soliloque, monologue dialogué, mime. La dynamo du vélo sert à chauffer le thé, la fontaine se transforme en salle de torture, un mur de lamentations à la mémoire de l’ami perdu. Voir l’extrait vidéo.

Il semble se jouer de tout pour mieux convoquer la mémoire de la révolution syrienne et son « état de barbarie », titre du recueil d’essais du sociologue, enlevé au Liban en 1985, torturé et mort en détention et dont seuls les os ont été retrouvés.

En 2019, nous avions vu le travail réussi de la compagnie La Scène Manassa dans « Mawlana » au festival d’Avignon. Lire l’article dans Papalagui, 9/07/2019. « Égalité » semble être la suite en plus fort encore.

« Égalité », c’est une force centrifuge à l’œuvre. D’un bureau de demande d’asile aux geôles syriennes, antres des affres de la torture, des dialogues avec le chercheur disparu à la participation aux manifestations. Il faut voir cette scène de toute beauté où Omar et sa bicyclette brandie à bout de bras, tournoie en derviche sous les vivats d’une chanson révolutionnaire.

Nawar Bulbul dans « Égalité » au Lavoir moderne parisien

Le spectateur s’éprend d’un tel jeu où les détails du tableau vivant de la mémoire sont autant de catalyseurs : la chaîne du vélo n’est-elle pas une chaîne de transmission ? la dynamo, le symbole de cette énergie incarnée dans le jeu du comédien ? l’eau de la fontaine une source d’archives sur bande magnétique ?

Mémoire survoltée, active comme jamais alors que partout les Syriens ont fait depuis longtemps le deuil de cet élan qui les porta un certain mois de mars 2011. Un élan fondu dans l’abîme d’une répression sans fin, dont les chiffres s’affichent un temps en fond de salle, ces millions d’exilés et de morts. Et combien de souffrances et de deuils ?

En parcourant la page Facebook de Nawar Bulbul, je découvre cette interview (en arabe) donnée à deux enfants, où tout son engagement pourrait se résumer par ces quelques mots : « J’adore pleurer… si je crie dans la rue, on dit que je suis fou… la scène est le meilleur endroit pour crier la vérité et la beauté. »

Une pièce dédiée à « tous les prisonniers d’opinion à travers le monde ». En arabe, Nawar Bulbul exprimera sa solidarité avec l’Ukraine.

« Égalité », écrit, mis en scène et interprété par Nawar Bulbul, au Lavoir Moderne Parisien, Paris 18e, mercredi 27 à samedi 30 avril, 21h, dimanche 1er mai, 17h. Dans le Off du festival d’Avignon, au théâtre des Carmes, du 17 au 26 juillet 2022 à 10h, sauf le 20 (relâche).

Production de la compagnie La scène Manassa (Vanessa Gueno, Bassou Ouchikh), co-production théâtre Toursky, Marseille.

livres debout

[Titre : ] #ألف_باء soit « #ABC » #عمل_رائع

[Légende :]

« Bibliothèque de Raqqa (Syrie), photomontage et collage papier sur toile, 100 x 80, 2019 », par Tammam Azzam.

[à la loupe :]

Parmi les livres dressés, survivants dans les ruines, se distinguent les traductions en arabe de :

⁃ Miguel de Cervantès, Don Quichotte (1605),

⁃ Victor Hugo, Han d’Islande (1823),

⁃ Umberto Eco, L’île du jour d’avant (1994),

⁃ Mario Vargas Llosa, La Fête du Bouc (2000).

Ce sont des romans historiques.

Il y aurait beaucoup à dire tant sur ce photomontage, métaphore puissante de la culture survivant au cataclysme, que sur le collage dont le motif caractéristique de Tammam Azzam nous renvoie à une abstraction où semblent courir en cascade des rivières de sang…

Avignon Off 2019 : « Mawlana », la révolution par le théâtre

Dans un quartier de Damas, Abed-le-fou raconte ce qu’il est devenu au terme d’une éducation religieuse radicale. Mawlana  (Notre maître) est une forme de conte initiatique, entre éducation rigoriste et rêves de liberté, une pièce qui révèle dans le Off d’Avignon un comédien et metteur en scène syrien, Nawar Bulbul. Interprétation tornade, comme le derviche qu’il devient après d’1h15 de spectacle. Un seul-en-scène, en arabe sur-titré en français.

Sur scène, Abed-le-Fou raconte sa vie. Il se souvient du quartier populaire de Damas, et de sa vie centrée sur la mosquée de Shaykh Mohayddin Ibn Arabi, de son peuple de petites gens ou de grosses légumes, tels Abou Ramez, l’éleveur de pigeons, ou Abou Nasser, le pédophile.


C’était au temps où  » les gens faisaient la charité sans compter « , au temps où la religion était le nord et le sud de l’âme des Damascènes, au temps où Abed, avant d’être fou, était fils d’Imam tendance hanbalite, une branche rigoriste de l’islam sunnite.

Nawar Bulbul dans  »Mawlana »

 » Essaie juste une fois de dire non, non, non. « 

Pour lutter contre les interdits qu’on lui opposait sans cesse, religieux, sociaux, familiaux, car tout est  » haram  » (illicite), Abed cherchera une voie de sortie. D’abord chez le peintre Omran, où il se transporte en transformant sur le plateau, en un tour de mains, un coffre-lit en chevalet. Ce mentor lui répond :  » Si tu dis oui aux imams du pouvoir, ta vie entière tu leur diras oui, oui, oui. Essaie juste une fois de dire non, non, non.  » Le  » non  » qui sortira difficilement de la bouche d’Abed est magnifique.

Puis il songe à une solution dans la fréquentation imaginaire de la jeune Marie, une Française aperçue depuis son balcon. Enfin dans ses visites aux derviches d’une compagnie soufie où on lui apprend à tourner, tourner, tourner, alors que lui ne rêve que de danser, danser, danser…

 » La révolution par le théâtre « 

Tour à tour conteur ou personnage, Nawar Bulbul sait incarner avec un égal bonheur les tourments puis la folie d’Abed, l’autorité de son père-la-morale, la force libertaire d’Omran, en jouant sur la puissance, la tendresse, le conseil fraternel, la narration des anecdotes de la vie quotidienne. On l’écoute avec le même plaisir que l’on éprouve à la lecture de l’écrivain Naguib Mahfouz dans  Récits de notre quartier , au Caire.

 » Pour moi, la révolution n’est pas finie. Elle se poursuit par d’autres moyens, comme le théâtre « , raconte-t-il entre deux bières fraîches, à l’abri de la torpeur avignonnaise. Une révolution que beaucoup de militants exilés en Europe disent  » orpheline  » mais que Nawar transporte en lui. Son décor minimaliste ne pèse que 21 kg. Il est fait de bricoles astucieusement agencées, d’un petit bassin, d’une louche, d’un coffre magique dont le rôle s’affirme magnifiquement à la toute fin de la pièce.


Si la liberté de ton de l’unique interprète, Nawar Bulbul, né à Homs (Syrie) en 1973, donne puissance et sensibilité au personnage d’Abed, c’est que lui-même a vécu son exil en comédien.


Son ami avignonnais, Paul Fructus, dit de la pièce  Mawlana  jouée dans la cité des Papes, marquée de la passion de liberté, de cette pièce nomade qui s’arrête le temps d’un festival dans la cité des Papes :  » c’est du théâtre de guerre « .

 » Je suis fier d’être français « 

Sa détermination est inébranlable : « Quand je suis venu en France, j’ai dit  » je suis Français « , j’ai le droit de dire ce que je veux, je fais ce que je veux. Mes limites, dit-il en levant la tête : le ciel. Je veux casser tous les tabous. C’est pour cela que j’ai fait Mawlana, Je suis fier d’être Français ».


Une pièce créée avec sa compagne Vanessa Gueno, professeur d’histoire ottomane à Aix-en-Provence où ils vivent avec leur deux enfants. Elle-même présente Mawlana comme un  » dialogue entre Occident et Orient « . Ils l’ont présentée à Austin (Etats-Unis), Vienne (Autriche), Berlin (Allemagne), Helsinki (Finlande), Istanbul (Turquie). A chaque fois, les exilés syriens lui font un triomphe. Il rêve de la jouer à Paris et même dans un pays arabe…

Théâtre d’exil, exil par le théâtre

En Syrie, Nawar Bulbul était un comédien connu. Il a même été reconnu dans les images des manifestants en 2011 à Homs, sa ville natale. Des manifestants qui disaient « non au régime » de Bachar el-Assad. Menacé sous le chef d’accusation de « vendeur d’armes  » (il aurait armé les manifestants à Homs [sic]), il n’a le choix qu’entre « des excuses ou la prison ».


« J’ai compris le message. » Il fuit par le Liban et s’exile en France, le 26 décembre 2012. En 2013, il crée Wala Shi (Rien) une adaptation de Jeu de massacre d’Eugène Ionesco. Puis, en famille, il passe quatre ans en Jordanie où il monte trois pièces « pour que les anciens détenus, les enfants de réfugiés réussissent à sortir d’eux-mêmes ».

Saltimbanque de guerre

D’abord, Shakespeare in Zaatari avec 120 enfants réfugiés dans l’un des camps les plus importants au monde, une ville de 80 000 personnes. Ensuite, Roméo et Juliette à Homs, jouée sept fois à Amman, la capitale jordanienne,  qui a donné lieu à un documentaire de François-Xavier Trégan pour Arte : Yalla Homs ! Roméo et Juliette, un amour de guerre. Enfin, Nawar Bulbul, avec Love Boat, spectacle tragi-comique, installe un décor flottant, un bateau-scène pour imaginer la traversée des migrants de la Méditerranée, toujours grâce au théâtre : Goldoni en Italie, Aristophane en Grèce, Don Quichotte, Tartuffe en France, Goethe en Allemagne. 

Après le festival d’Avignon, Nawar Bulbul poursuivra sa « révolution par le théâtre » en travaillant sur sa prochaine pièce Omar Abou Michel , surnom hommage de Michel Seurat, chercheur français enlevé et mort au Liban en 1986.

 » Mawlana « , festival d’Avignon Off, Théâtre de la Bourse du travail CGT, 19h, jusqu’au 26 juillet, relâche les 8, 15, 22 juillet.

Quand seuls les mots tiennent debout

En Syrie, l’image d’une école bombardée

Quel sens donner au mot [أمل] « amal » (espoir) sur un mur
quand seuls les mots tiennent debout ?

Nous avons besoin de mots nouveaux

في سوريا، صورة مدرسة قصفت

ما هو معنى الكلمة أمل

عندما تبقى الكلمات فقط ؟

نحن بحاجة إلى كلمات جديدة

Randa Maddah : Quand le manque devient geste de patiente beauté

Randa Maddah : Quand le manque devient geste de patiente beauté. Dans cet atelier de l’École des Beaux-arts de Paris, le vide est occupé par des images, fixes ou en mouvement. C’est une plongée dans la mémoire. L’espace est troué d’une présence. C’est immédiatement palpable. Titre : Restauration. En arabe : tarmim ترميم. Un mot utilisé pour la restauration d’une œuvre d’art, du patrimoine.

À l’Ecole des Beaux-Arts, Randa Maddah, artiste syrienne du Golan, en exil en France, présente son travail de fin d’études. Elle avait déjà été remarquée pour ses sculptures ou ses vidéos, tel ce film,  Horizon lumineux, avec une maison en ruine aux fenêtres vides, rideaux flottant au vent, cadrée en un plan séquence fixe et dans laquelle une femme s’affaire à des tâches ménagères. Une mise en scène théâtralisée, sans parole, belle et dénuée. Une maison en ruine d’un village du Golan.

À l’Ecole des Beaux-Arts, posées au sol comme sur un damier, des photos représentent des portions de sols pierreux, herbeux, des terres qui ont vu passer des hommes ou des femmes. Ces sols semblent abandonnés. Des traces de passages. Autour desquelles nous déambulons, nous spectateurs.

Les photos sont disposées de façon éparse, comme les pièces distantes d’un puzzle géant.

Chaque cliché est évidé d’un objet. On devine la forme d’un clou, d’une chaussure, peut-être un ustensile de cuisine ou une prise électrique. La place vide laissée par l’objet ôté est grisée. Donc, il manque une pièce, un objet, un morceau de la terre habitée.

Levant les yeux au mur, un tableau composé de vingt rectangles de béton nous fait face. Chacun d’eux contient un objet, l’une des pièces ôtées de la terre.

Ainsi, le spectateur met en correspondance immédiate les pièces manquantes du sol et les pièces retrouvées sur le mur. Peut-être le résultat d’une explosion qui a fait sauter les pièces du sol au mur, en une forme de déflagration esthétique. Et silencieuse.

En face de l’entrée, deux écrans proches, placés côté-à-côté. À droite, une maison aux murs troués laisse apparaître l’horizon. Des rideaux flottent au vent. C’était déjà le motif d’ Horizon lumineux.

À gauche, l’écran présente Les hauteurs du Golan occupé, un paysage vu à travers des miroirs brisés suspendus comme mobiles.

Sur le mur voisin, un écran seul avec un mur et son trou. L’artiste, filmée de dos en un cadre fixe et plan séquence, dépoussière les contours du trou puis colle des bandes blanches pour combler le trou. Enfin, elle peint l’ensemble. Le geste artistique comme geste de reconstruction.

À l’entrée, au mur est affiché la page 3 du Monde du 11-12 juin 1967 sur la Guerre des Six jours, une guerre éclair qui a vu le triomphe d’Israël, l’anéantissement des armées arabes et la conquête et l’occupation du Sinaï, de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est, de la bande de Gaza et du plateau du Golan.

Randa Maddah est née il y a 35 ans dans le Golan syrien aujourd’hui occupé par Israël.

Son installation, Restauration, est d’une grande force et d’une grande pureté formelle. C’est une plongée dans une mémoire meurtrie, aux objets dispersés, aux miroirs tranchants. Cette mémoire est diffractée en de multiples mobiles, des miroirs aux arêtes coupantes comme les projections dans l’espace des fenêtres explosées de la maison en ruine voisine.

Le jeu des correspondances est très maîtrisé. D’une part, des objets portés disparus se retrouvent dans une autre dimension, verticale, coulés dans le béton. D’autre part, une maison en ruine, que troue l’espace, a pour corollaire des vitres brisées devenues miroirs.

Enfin, l’artiste colmate un trou par des bandes à la solidité dérisoire mais qui seront peintes en un geste placide, obstiné et d’une grande et patiente beauté.

Dans le domaine littéraire, on pense à la très belle Matière de l’absence, de Patrick Chamoiseau, qui fait du travail patient du deuil une conquête de l’imaginaire sur la violence du monde.

À noter : le travail de Randa Maddah ayant été présenté dans le cadre d’un diplôme de l’École des Beaux-Arts de Paris, il n’a été exposé qu’une journée. La beauté de l’éphémère…

Le viol, arme de guerre en Syrie : « Ne pas se résigner à l’impunité »

En Syrie, en matière de viol de guerre, cela fait longtemps que « la ligne rouge » a été franchie. Mais, malgré les horreurs entendues ce dimanche 11 mars 2018 à l’Institut du monde arabe (IMA), malgré les violences sexuelles subies, accompagnées d’humiliations, de souillures physiques et psychiques d’un perversité incroyable et, accessoirement d’une langue profondément dégradée, violences quelquefois collectives, même devant la famille, malgré les nombreux rapports qui attestent de ces crimes de masse (de guerre ? contre l’humanité ? génocidaires ?), il se peut que « l’on ne se résigne pas à l’impunité », comme l’ont appelé de leurs voeux les invités de l’éditeur Farouk Mardam-Bey et de la bibliothécaire Racha Abazied.

La question tabou du viol a été levée en France par le documentaire de Manon Loiseau et Annick Cojean, Le cri étouffé. Une pétition qui demande «la libération des milliers de femmes encore en prison en Syrie» a recueilli plus de 98 000 signatures.
À l’IMA de très nombreux sympatisant.e.s et, au-delà, des spécialistes de toutes les disciplines, du psychanalyste au poète, de la militante pour l’éducation des femmes à l’universitaire ainsi qu’un public attentif et bouleversé sont venu.e.s témoigner de leur « solidarité avec les femmes syriennes ».

Un espoir ?

Après sept ans de guerre, après sept ans de « viol, comme arme de destruction massive », on se dit néanmoins que tout espoir n’est pas vain. Un espoir fondé sur le travail de terrain d’associations comme Women Now qui a perdu nombre de militantes dans le bombardement en cours de La Ghouta mais qui continue son inlassable travail d’émancipation comme sur le travail de juristes, d’universitaires, de sympathisant.e.s de la première heure (voir en France l’association Revivre) ou plus récents, telle Catherine Coquio, professeur à Paris 8, adhérente du « Comité Syrie-Europe : Après Alep » .

L’objectif de ce dimanche solidaire était de « mettre sous le feu des projecteurs le calvaire des femmes syriennes » (Racha Abazied) alors que « le viol est pire que la mort » dans une société traditionaliste et patriarcale (témoignage d’une étudiante recueilli pour Libération par Hala Kodmani) dont les victimes seraient « plusieurs dizaines de milliers » (Catherine Coquio).
Or, « les Syriens sont très fatigués de dévoiler leurs plaies pour que le monde bouge ». (Mariah al Abdeh, Women Now for Development). Parmi ces plaies ouvertes, « le viol d’une femme est le viol contre une famille, c’est un message de terreur qui lui est adressé » (Mariah al Abdeh).

Le viol et après…
Conséquences, selon Eric Sandlarz, psychanalyste : « Pour traverser un viol, les personnes (femmes ou hommes) se dissocient comme si elles n’étaient plus là, elles ont donc du mal à le raconter. Elles ne peuvent oublier et, au mieux, elles gardent une blessure ouverte qui ne peut cicatriser ». Pour ce thérapeute du Centre Primo Levi : « Il y a des violences dans le pays d’accueil (des réfugiés) accrues par l’Etat qui sont le prolongement de celles subies dans le pays d’origine, telles que les humiliations. ». Selon le clinicien, « ce qui importe au pervers, au tortionnaire, c’est de détruire la victime et qu’elle retourne dans sa communauté avec ce message. Or si la personne violée est mal accueillie dans sa communauté notre travail ne sert à rien. L’espoir est de changer la parentalité, la conjugalité, les changer c’est lutter contre la dictature. »

Ne pas se résigner à l’impunité

Pour Cécile Coudriou, présidente d’Amnesty International France : « le viol est utilisé comme une arme de terreur, mais il faut lutter contre l’impunité du viol. »
Une ambition que le juriste Joël Hubrecht conforte en rappelant l’évolution de la jurisprudence internationale : « À Nurenberg, aucun dignitaire nazi n’a été poursuivi pour viol. » En revanche, rappelle ce chercheur associé à l’Institut des Hautes Études sur la justice, « l’utilisation stratégique de la violence sexuelle » a été un motif de condamnation ou d’aggravation des peines prononcées par le tribunal international pour l’ex-Yougoslavie, en 1993, comme par d’autres tribunaux internationaux dans d’autres guerres (Rwanda, Congo).
« La violence de la procédure est très brutale pour les victimes. Le viol des hommes est un tabou dans le tabou. La particularité de la Syrie est la configuration familiale face à la violence du régime. Nous sommes au début d’un long processus, mais il ne faut pas se résigner à l’impunité. »

Des témoignages recueillis par Samar Yazbek

Deux comédiennes (Darina Al-Joundi et Leyla-Claire Rabih) ont lu des extraits du livre de Samar Yazbek,  تسع عشرة امرآةTessa achara Imara ») [Dix-neuf femmes] (en français prochainement).

La poésie de Nouri al-Jarrah

La comédienne Dominique Blanc a lu ce poème de Nouri al-Jarrah, extrait de son recueil Une barque pour Lesbos et autres poèmes (قارِب إلى لسبوس); traduit de l’arabe par Aymen Hacen pour les Éditions Moires.

[O Syriens qui souffrez, ô Syriens qui êtes beaux, ô 
frères Syriens qui fuyez la mort, vous n’arrivez pas à bon
 port à bord des barques mais naissez sur les plages avec
 l’écume.
 Vous êtes de la poussière d’or périssable, de la poussière
 d’or liquéfiée, dépréciée, estompée.
 D’abysse en abysse au creux de la mer des roumis, avec
 l’étoile de mer et son frère le calamar errant, les vagues
 vous envoient à la lumière de la Grande Ourse.
(…)
Syriens mortels, Syriens qui frémissez sur les côtes,

Syriens errants partout sur terre, ne vous remplissez pas
 les poches de terre morte, abandonnez cette terre et ne
mourez pas.

Mourez dans la métaphore, ne mourez pas 
dans la réalité. Laissez la langue vous enterrer dans ses
épithètes, et ne mourez pas pour être mis en terre.

La terre n’a de mémoire que le silence. Naviguez partout et
 gagnez le tumulte de vos âmes. Et derrière la tempête et
les dégâts, levez-vous dans toutes les langues, dans tous 
les livres, dans toutes les causes et l’imagination, agitez-
vous dans chaque terre, levez-vous comme l’éclair dans
 les arbres.]

 

À noter, à Paris : l’association Renaissance des femmes syriennes (RDFS) tient une permanence le premier dimanche du mois de 15h à 18h, à la Maison des femmes.

 

Seules les femmes syriennes

Par froid piquant, place de la République, à Paris, en ce samedi de janvier, des femmes syriennes juchées sur un bus couvert de photos de disparus réclament la libération des détenus de leur pays, au moins leur jugement par un tribunal civil.
Une petite foule écoute les témoignages des femmes syriennes. Voilées ou pas, gantées ou pas, frigorifiées certainement.

باص الحرية

Dans la foule, les uns et les autres circulent en terrain de connaissance. Certains Syriens comme certains Français ne comptent pas leur temps depuis sept années pour informer de la situation dans ce pays aux quatre guerres, aux 465 000 morts et disparus (bilan début 2017). On se salue, on s’embrasse, on parle peu, on écoute les femmes du « Bus de la liberté » (باص الحرية), c’est le nom qui les réunit. Elles sont avocate, médecin, mère, femme, sœur. Plusieurs ont des nouvelles contradictoires sur le sort d’un proche, vivant ? mort ?

Dans le bus, les femmes syriennes racontent l’absence qui les tourmente. Elles souhaitent un soutien. On se prend à imaginer une véritable solidarité et une place de la République noire de monde. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.

un jour, un détenu

Le grand écrivain Elias Canetti, dans « Le livre contre la mort » (traduit de l’allemand par Bernard Kreiss), un inédit que publie ces jours-ci Albin Michel, imagine un bienfaiteur, Jahrmann, « donner ses propres années en partage » : « Afin de prolonger leur existence, un homme entreprend d’offrir à des personnes dont il a reconnu la valeur quelqu’unes de ses propres années. Une longue vie lui a été prophétisée ; il sait qu’il fêtera son centième anniversaire. »
Imaginons que nous donnions un jour de notre vie à un détenu syrien. Un jour, un détenu. Ce serait un bel acte de solidarité. En France, l’espérance de vie est de 82 ans. En Syrie, l’espérance de vie est passée de 75,9 ans en 2010 à 55,7 ans en 2014, soit vingt ans d’espérance de vie en moins en quatre ans ! (Le Monde, 16/03/2015)

les sauver, se sauver

Alléger la peine d’un détenu en lui accordant un jour de notre vie. En additionnant les jours donnés, peut-être pourrions-nous remonter le temps.
Et les sauver.
Même les morts.
Même nous, qui regardons faire cette tragédie depuis mars 2011.

Il y a bien eu l’Argentine… Les Mères de la Place de mai avaient manifesté ainsi pendant 40 ans pour avoir des nouvelles de leurs enfants disparus et assassinés. Un jour, leur nouveau président a engagé son pays sur la voie de la justice.

A défaut de justice ou d’utopie, il reste à s’afficher, une photo de détenu en mains devant « le bus de la liberté » conduit par les femmes syriennes, lui-même couvert de photos.
A défaut de solidarité massive (car la France pratique la solidarité individuelle, pas la solidarité collective, on le voit tous les jours à Paris, à Calais, dans la Roya), il reste le beau geste de s’associer photo contre photo avec ces femmes syriennes venues dire leur peine et celle d’autres femmes et de leurs familles.
Alors, laissez-moi le penser, solidaire et solitaire, peut-être est-ce leur beauté, leur courage, leur détermination, leur parole qui sauvera le monde. Car seules les femmes syriennes.