Justine Augier, prix Renaudot de l’essai pour « De l’ardeur »

« La route est longue, semée d’obstacles et d’embûches. La chance décide seule du destin de celui qui s’y engage. Cette route obscure que rien ne vient éclairer à part notre foi et les vestiges brisés de nos rêves. », mots de Razan Zaitouneh, avocate syrienne, enlevée en 2013, dont l’histoire est racontée magnifiquement par Justine Augier, prix Renaudot de l’essai pour « De l’ardeur ». Bravo ! Farouk Mardam Bey

Mourir en exil à demi-vie

Mourir en exil à demi-vie

brûlée de l’intérieur

d’une flamme infinie

pour Homs pour Alep

tombée dans l’abîme du ciel

cheveux courts, parole libre

ton visage est un charbon de fleurs

dans la blessure d’une mémoire

dans un silence assourdissant

ô femme de Syrie, ô Fadwa

Salam à toi.

Que faire de nos pleurs

sinon des brandons de poèmes ;

‘dors mon petit’, dit ton chant dans la berceuse d’un dessin animé ;

‘uni uni uni le peuple syrien est uni’, scandait ta voix dans la rue, il y a six ans sinon six siècles ;

‘nous sommes les fantômes de ceux qui étaient là-bas’, lâchait ton souffle de poète cet été quand la maladie te rongeait.

‘J’ai hurlé contre les balles’… transformer la peine en poème ?

Mourir en exil à demi-vie

lignes rouges au cœur

quand se répandent laideur et douleur

loin du pays natal

et des crimes de guerre

d’un bourreau toujours en vie

mais

notre solidarité

notre compassion

sont sans limite.

 

In memoriam.

Deraa, mille et une bombes

 

Deraa, mille et une bombes

parfois, un immeuble debout

parfois, un homme

 

دٓرْعٓا، أٓلْفُ قُنْبُلٓةٍ وٓ قُنْبُلٓةٌ

أحْيٓانًا عِمٓارٓةٌ  وٓاقِفٓةٌ

أٓحْيٓانًا رٓجُلٌ

Derra : En mars 2011, pour avoir écrit sur le mur de leur école un slogan hostile à Bachar Al-Assad, des adolescents ont été arrêtés et torturés, ce qui a déclenché les premières manifestations contre le régime.

Poète, quel sang coule dans ton poème ?

دمُ مَنْ هذا الذي يجري في قصيدتكَ أيها الشاعر ؟
عمياءُ قصيدتُك
وصوتُكَ أعمى
لكنَّ الهواءَ يُهَدْهِدُ الشَّهلَ والعشبَ يهمسُ للقتيل.
القمحُ يتطاولُ
ليرى
ارتجافَ الهضبَة.

Poète, quel sang coule dans ton poème ?
Aveugle est ton poème,
aveugle est ta voix.
Mais l’air berce la plaine, l’herbe chuchote à la victime.
Le blé grandit
pour voir
trembler la colline.

[Nouri al-Jarrah (Damas, 1956), Sept jours, Poème, éditions Europia, 2013, bilingue, traduction Rania Samara]

À force de penser à Alep, je suis devenu un autre homme

#Alep #حلب « La seule chose au monde qu’il vaille la peine de commencer :
La Fin du monde parbleu. »
Césaire, Cahier d’un retour au pays natal

À force de penser à Alep, je suis devenu un autre homme, dévasté, déflagré, un migrant de moi-même, un Alepin errant, orbites vides, fenêtres trouées, aux murs chicots, façades cramées, ses alignements de calcaleums, ses prurits de galeries gercées d’impacts, ses démangeaisons purulentes, la peau en lambeaux, ses hardes en charpie d’hommes, son psoriasis, sa liberté asphyxiée, ses scrofules infréquentables, à force de penser à Alep, je suis devenu cette poussière, cette lie de mémoire confite dans son souvenir glorieux, simple homoncule d’un passé étouffé, naguère de magnifique fraternité, ô Mutanabbī : المتنبّي aujourd’hui ‬ dans l’étranglement catarrheux de son dernier souffle, gésine putride de mon humanité perdue.