Seules les femmes syriennes

Par froid piquant, place de la République, à Paris, en ce samedi de janvier, des femmes syriennes juchées sur un bus couvert de photos de disparus réclament la libération des détenus de leur pays, au moins leur jugement par un tribunal civil.
Une petite foule écoute les témoignages des femmes syriennes. Voilées ou pas, gantées ou pas, frigorifiées certainement.

باص الحرية

Dans la foule, les uns et les autres circulent en terrain de connaissance. Certains Syriens comme certains Français ne comptent pas leur temps depuis sept années pour informer de la situation dans ce pays aux quatre guerres, aux 465 000 morts et disparus (bilan début 2017). On se salue, on s’embrasse, on parle peu, on écoute les femmes du « Bus de la liberté » (باص الحرية), c’est le nom qui les réunit. Elles sont avocate, médecin, mère, femme, sœur. Plusieurs ont des nouvelles contradictoires sur le sort d’un proche, vivant ? mort ?

Dans le bus, les femmes syriennes racontent l’absence qui les tourmente. Elles souhaitent un soutien. On se prend à imaginer une véritable solidarité et une place de la République noire de monde. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.

un jour, un détenu

Le grand écrivain Elias Canetti, dans « Le livre contre la mort » (traduit de l’allemand par Bernard Kreiss), un inédit que publie ces jours-ci Albin Michel, imagine un bienfaiteur, Jahrmann, « donner ses propres années en partage » : « Afin de prolonger leur existence, un homme entreprend d’offrir à des personnes dont il a reconnu la valeur quelqu’unes de ses propres années. Une longue vie lui a été prophétisée ; il sait qu’il fêtera son centième anniversaire. »
Imaginons que nous donnions un jour de notre vie à un détenu syrien. Un jour, un détenu. Ce serait un bel acte de solidarité. En France, l’espérance de vie est de 82 ans. En Syrie, l’espérance de vie est passée de 75,9 ans en 2010 à 55,7 ans en 2014, soit vingt ans d’espérance de vie en moins en quatre ans ! (Le Monde, 16/03/2015)

les sauver, se sauver

Alléger la peine d’un détenu en lui accordant un jour de notre vie. En additionnant les jours donnés, peut-être pourrions-nous remonter le temps.
Et les sauver.
Même les morts.
Même nous, qui regardons faire cette tragédie depuis mars 2011.

Il y a bien eu l’Argentine… Les Mères de la Place de mai avaient manifesté ainsi pendant 40 ans pour avoir des nouvelles de leurs enfants disparus et assassinés. Un jour, leur nouveau président a engagé son pays sur la voie de la justice.

A défaut de justice ou d’utopie, il reste à s’afficher, une photo de détenu en mains devant « le bus de la liberté » conduit par les femmes syriennes, lui-même couvert de photos.
A défaut de solidarité massive (car la France pratique la solidarité individuelle, pas la solidarité collective, on le voit tous les jours à Paris, à Calais, dans la Roya), il reste le beau geste de s’associer photo contre photo avec ces femmes syriennes venues dire leur peine et celle d’autres femmes et de leurs familles.
Alors, laissez-moi le penser, solidaire et solitaire, peut-être est-ce leur beauté, leur courage, leur détermination, leur parole qui sauvera le monde. Car seules les femmes syriennes.

« Entre deux mondes », ou comment éviter le pire

Un lieu d’une telle densité qu’il absorbe tout et qu’aucun rayonnement n’en échappe. Telle est le « trou noir », une région du cosmos aux lois d’exception. La Jungle de Calais et ses 10 000 migrants a été ce trou noir jusqu’à sa fermeture, en octobre 2016.

Olivier Norek en a fait un roman plein d’effroi et d’humanité, « entre l’enfer syrien et le paradis anglais », comme une cuvette, un cloaque tragique.
Un roman aux personnages attachants à pleurer, où convergent enfants soldats du Sud-Soudan, mafia afghane, petits ou gros passeurs, flic syrien – colosse, bloc de conscience digne, amateur de Fantomas lu dans le texte – passé à l’Armée syrienne libre et les flics de Calais condamnés à vivre aux marges de cette Jungle-prison.

Un livre époustouflant qui relie la Syrie, le Soudan, la France, les solidarités et les survies les plus inattendues. Un roman des convergences où le lecteur est embarqué entre Libye et Europe, sidéré par des actes jamais lus auparavant.
On connaît la métaphore célèbre de l’effet papillon : « Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ». Alors que l’image du petit Alan Kurdi échoué sur la plage de Bodrum en septembre 2015 ne cesse de nous hanter, le roman de Norek réussit à être à la hauteur. C’est « l’effet toux » car une toux entendue dans une embarcation de migrants au large de la Libye au début du roman – avec ses conséquences épouvantables – a des répercutions tout à la fin du livre, à Calais. »

Le genre « roman noir » exprime toute son efficacité par ses dialogues très directs et des scènes sobres et travaillées. « Entre deux mondes » prend place dans notre bibliothèque des migrations forcées entre Hakan Gunday et « Encore », Prix Médicis étranger en 2015 (traduction Jean Descat pour Galaade) et « Meurtres pour mémoires » de la Série Noire (1983) avec sa profondeur politique.

« Entre deux mondes » réussit à convoquer, entre bitume et dunes, une part d’Humanité en un rendez-vous tragique et fou.

 

Justine Augier, prix Renaudot de l’essai pour « De l’ardeur »

« La route est longue, semée d’obstacles et d’embûches. La chance décide seule du destin de celui qui s’y engage. Cette route obscure que rien ne vient éclairer à part notre foi et les vestiges brisés de nos rêves. », mots de Razan Zaitouneh, avocate syrienne, enlevée en 2013, dont l’histoire est racontée magnifiquement par Justine Augier, prix Renaudot de l’essai pour « De l’ardeur ». Bravo ! Farouk Mardam Bey

Mourir en exil à demi-vie

Mourir en exil à demi-vie

brûlée de l’intérieur

d’une flamme infinie

pour Homs pour Alep

tombée dans l’abîme du ciel

cheveux courts, parole libre

ton visage est un charbon de fleurs

dans la blessure d’une mémoire

dans un silence assourdissant

ô femme de Syrie, ô Fadwa

Salam à toi.

Que faire de nos pleurs

sinon des brandons de poèmes ;

‘dors mon petit’, dit ton chant dans la berceuse d’un dessin animé ;

‘uni uni uni le peuple syrien est uni’, scandait ta voix dans la rue, il y a six ans sinon six siècles ;

‘nous sommes les fantômes de ceux qui étaient là-bas’, lâchait ton souffle de poète cet été quand la maladie te rongeait.

‘J’ai hurlé contre les balles’… transformer la peine en poème ?

Mourir en exil à demi-vie

lignes rouges au cœur

quand se répandent laideur et douleur

loin du pays natal

et des crimes de guerre

d’un bourreau toujours en vie

mais

notre solidarité

notre compassion

sont sans limite.

 

In memoriam.

Deraa, mille et une bombes

 

Deraa, mille et une bombes

parfois, un immeuble debout

parfois, un homme

 

دٓرْعٓا، أٓلْفُ قُنْبُلٓةٍ وٓ قُنْبُلٓةٌ

أحْيٓانًا عِمٓارٓةٌ  وٓاقِفٓةٌ

أٓحْيٓانًا رٓجُلٌ

Derra : En mars 2011, pour avoir écrit sur le mur de leur école un slogan hostile à Bachar Al-Assad, des adolescents ont été arrêtés et torturés, ce qui a déclenché les premières manifestations contre le régime.