Dans le polar, un os…

Lire un bon polar de bon matin, ça devrait être interdit. C’est à vous occuper la journée ! Ainsi avec Fredric Brown, Une nuit à la morgue, une anthologie de nouvelles établie par Stéphane Bourgoin pour les Nouvelles éditions Oswald, préface François Guerif, l’un des éditeurs de romans policiers les plus en vue en France, fondateur de Rivages/Noir. 

Quant à Stéphane Bourgoin, son nom ne me disait rien. Et pourtant, il fut auteur de livres sur des tueurs en série, un spécialiste auto-proclamé, au point de défrayer la chronique de la mythomanie comme le montre cette enquête de Clément Freze, Mindliar : L’imposture Stéphane Bourgoin.

Stéphane Bourgoin, un « serial interviewer », dont les tribulations sont retracées par Macha Sery pour Le Monde

Cette mythomanie a par la suite été reconnue par l’intéressé, devenu « serial menteur » (Émilie Lanez, Stéphane Bourgoin, serial menteur ? Dans Match, il passe aux aveuxParis Match,‎ 17/05/2020 et osap.com)

Maintenant, que l’os est à nu… je vais relire Fredric Brown, dont le recueil Une nuit à la morgue est le n°13 de la collection.

« Entre deux mondes », ou comment éviter le pire

Un lieu d’une telle densité qu’il absorbe tout et qu’aucun rayonnement n’en échappe. Telle est le « trou noir », une région du cosmos aux lois d’exception. La Jungle de Calais et ses 10 000 migrants a été ce trou noir jusqu’à sa fermeture, en octobre 2016.

Olivier Norek en a fait un roman plein d’effroi et d’humanité, « entre l’enfer syrien et le paradis anglais », comme une cuvette, un cloaque tragique.
Un roman aux personnages attachants à pleurer, où convergent enfants soldats du Sud-Soudan, mafia afghane, petits ou gros passeurs, flic syrien – colosse, bloc de conscience digne, amateur de Fantomas lu dans le texte – passé à l’Armée syrienne libre et les flics de Calais condamnés à vivre aux marges de cette Jungle-prison.

Un livre époustouflant qui relie la Syrie, le Soudan, la France, les solidarités et les survies les plus inattendues. Un roman des convergences où le lecteur est embarqué entre Libye et Europe, sidéré par des actes jamais lus auparavant.
On connaît la métaphore célèbre de l’effet papillon : « Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ». Alors que l’image du petit Alan Kurdi échoué sur la plage de Bodrum en septembre 2015 ne cesse de nous hanter, le roman de Norek réussit à être à la hauteur. C’est « l’effet toux » car une toux entendue dans une embarcation de migrants au large de la Libye au début du roman – avec ses conséquences épouvantables – a des répercutions tout à la fin du livre, à Calais. »

Le genre « roman noir » exprime toute son efficacité par ses dialogues très directs et des scènes sobres et travaillées. « Entre deux mondes » prend place dans notre bibliothèque des migrations forcées entre Hakan Gunday et « Encore », Prix Médicis étranger en 2015 (traduction Jean Descat pour Galaade) et « Meurtres pour mémoires » de la Série Noire (1983) avec sa profondeur politique.

« Entre deux mondes » réussit à convoquer, entre bitume et dunes, une part d’Humanité en un rendez-vous tragique et fou.

 

… créer dans un monde qui oblige les peintres à tuer les poètes

« Travaille, travailleur.
Fondeur du Creusot, devant toi,
Il y a un fondeur d’Essen,
Tue-le.
Mineur de Saxe, devant toi,
Il y a un mineur de Lens,
Tue-le.
Docker du Havre, devant toi,
Il y a un docker de Brême,
Tue-le.
Poète de Berlin, devant toi,
Il y a un poète de Paris,
Tue et tue, tue-le, tuez-vous,
Travaille, travailleur. »

Extrait de Tu vas te battre, poème de Marcel Martinet publié dans Les Temps maudits, en 1917. Réédité chez Agone en 2004.


Dans son livre Le tableau papou de Port-Vila (Cherche-Midi), Didier Daeninckx (avec Joe G. Pinelli) dialogue avec Olivier Faivrier, auteur d’un article sur la poésie pacifiste liée au Chemin des Dames. Il lui décode le poème Travaille, travailleur… en citant une source allemande digne de foi, qui précise que deux vers (concernant un poète français) sont de la main du peintre allemand Heinz von Furlau, sujet de la quête de l’auteur de polars mémoriels, de l’Océanie aux Chemins des Dames.
«En fait von Furlau commandait plusieurs pièces d’artillerie qui pilonnaient le secteur du Bois-des-Buttes et la route de Pontavert, à environ trois kilomètres de Craonne. Un an et demi plus tôt, le 17 mars 1916, au même endroit, un éclat d’obus avait transpercé le casque d’un soldat français qui s’appelait Guillaume Apollinaire. Heinz von Furlau n’a jamais pu se défaire de l’idée qu’il était en quelque sorte responsable… On a la copie d’une lettre à sa sœur Magda où il lui confie : « À quoi bon continuer à créer dans un monde qui oblige les peintres à tuer les poètes ? » (« Wozu noch langer künstlerrisch schaffen in einer Welt, die Maler zwingt, Poeten umzubringen. »)

Recommandé : Ne lâche pas ma main (Michel Bussi)

C’est un polar genre course-poursuite à La Réunion, un guide touristique entre Saint-Gilles la balnéaire et l’Anse aux Cascades la sauvage, un poste d’observation des bigarrures insulaires, un carottage historique des temps du Dodo mythique à l’aménagement du territoire, une superbe expérience de lecture pour week-end de Pâques. Michel Bussi nous ficelle, nous lecteur oisif, tendre agneau pascal, dans une intrigue à la réalité augmentée qui se déroule exactement entre le vendredi 29 mars 2013 et le lundi 1er avril 2013.

Recommandé : L’Âge du doute, polar de Andrea Camilleri

C’est superbe, captivant, écrit dans un langage fleuri d’italien de Sicile, des personnages secondaires truculents, un commissaire Montalbano au meilleur de sa forme. Son amour pour la belle Laura, lieutenant de la Capitanerie du port de Vigata, est une des clés de l’intrigue. Montalbano doute en amour et c’est pourtant chez lui une source d’énergie infaillible. Les trafiquants de diamants, entre le Sierra Leone et l’Afrique du Sud ont de quoi avoir les foies. Et la cuisine est divine… Du grand art !

Une collection Vendredi 13

Depuis le 13 octobre 2011, les éditions La Branche lancent une collection de livres, dirigée par Patrick Raynal (ancien directeur de la Série Noire), constituée de 13 romans d’action contemporains autour d’une date : le vendredi 13.
13 auteurs participeront à cette collection : Brigitte Aubert, Pierre Bordage, Patrick Chamoiseau, Mercedes Deambrosis, Pierre Hanot, Jean-Marie Laclavetine, Alain Mabanckou, Olivier Maulin, Pierre Pelot, Pia Petersen, Scott Phillips, Jean-Bernard Pouy et Michel Quint.

Noir sera le Pacifique

affich.1286188304.jpg

Lire en Polynésie surfe sur le polar à partir du 14 octobre… « La vague du polar déferle, et nos auteurs, éditeurs et libraires locaux, eux aussi comptent bien surfer sur cette déferlante mondiale. En effet, plusieurs ouvrages de ce genre littéraire ont été publiés par les éditeurs locaux, ces deux dernières années. Le Pacifique lui aussi devient le décor de crimes et d’intrigues policières.
Lire en Polynésie est ainsi une belle occasion pour notre littérature du Pacifique, de rencontrer la littérature d’ailleurs. Les échanges et les rencontres sont autant d’opportunités qui permettront à nos auteurs d’être connus et reconnus dans le pacifique, mais aussi au sein d’une littérature mondiale. »

Tel est la profession de foi des organisateurs de Lire en Polynésie, l’Association des éditeurs de Tahiti et des îles, qui placent leur 10e édition (Papeete, 14-17 octobre 2010) sous le signe du polar et invitent notamment Philippe MacLaren (Utopia, Tueur d’aborigènes : une enquête de la brigade aborigène), Moetai Brotherson (Le Roi absent), Marc de Gouvenain, agent littéraire (Le Témoin des Salomon, traducteur Millenium), Alan Duff (L’âme des guerriers, Un père pour mes rêves → RECOMMANDÉ chaleureusement).

41beovvieol_sl500_aa300_.1286188792.jpg

Dernier titre de la collection Noir Pacifique de Vents des îles : Nouméa mangrove, de Claudine Jacques.

Quais du Polar : la loco Piccoli

Au Festival Quais du Polar à Lyon, un instant de cinéma comme peu.

Max et les ferrailleurs, un des très grands films de Claude Sautet (1971) dans la belle salle du Comoedia, avenue Berthelot. Sur l’écran, Michel Piccoli (Max) et Romy Schneider (Lili, prostituée indépendante, compagne d’Abel, l’un des ferrailleurs).

Dans la salle, au milieu du public, Michel Piccoli, 84 ans.

Piccoli est accompagné de Michel Boujut, critique de cinéma pour qui  » Max et les ferrailleurs est un film parfait « . Les deux complices nous font la grâce d’une discussion post-film. On oublie assez vite le fil du temps et les 38 ans qui séparent Piccoli-Max et Piccoli-dans-la-salle. On pense un moment à La Rose pourpre du Caire, le film de Woody Allen (1985) où Tom Baxter sort de l’écran et vient dans la salle pour conquérir le cœur de Cécilia, une jeune serveuse de brasserie, qui voit le film pour la cinquième fois. On y pense puis on passe à autre chose d’encore plus sidérant… La qualité de jugement de Piccoli, qui incarne le cinéma à l’écran comme dans la salle…

Max-le-policier rêve d’un flag, seule méthode selon lui pour mettre au trou des braqueurs. Et un flag, ça s’organise… Il deviendra Max-le-banquier qui ira – suprême délice – séduire par l’argent Lili la belle pute à la grande âme, qu’il manipulera froidement pour qu’elle entraîne la bande de son ami, Abel, de la ferraille de Nanterre à une petite agence bancaire, rue d’Argonne dans le XIXe, à Paris…

Tout le film nous tient dans cette double tension : la tension du suspense policier (Max réussira-t-il à monter le flag,  » son  » flag ? et la tension amoureuse (Max-le-banquier et Lili-la-prostituée fascinée par l’argent vont-ils s’aimer ?). C’est un film de maître et un duo admirable.

C’est Michel Boujut qui lance la loco Piccoli. Il faut dire que dans la dernière séquence de Max…, alors que Piccoli a joué pendant tout le film sur le registre du tragique-tendu-contenu, obsédé par la volonté très maîtrisée de monter le flag parfait, un événement survient. Et le duo Piccoli/Romy Schneider se métamorphose dans une bulle de regards croisés, absolument divins.

Alors Boujout dans cette salle du Comoedia demande à Michel Piccoli :  » Qu’aviez-vous dans la tête à ce moment là quand on vous emmène, et que Lili-Romy Schneider est sur le trottoir, et que vous la regardez avec ce regard-là ? »

Et Piccoli qui lui répond tout de go (esprit plus rapide tu meurs) :  » J’avais la tête dans le vide. Un comédien qui a été plein de beaucoup de sentiments, qui a été admirable de ce plein, il doit savoir faire le vide. «  Et ce vide est vertigineux, tant il montre le désarroi d’une réussite. Le flag a réussi, il a gagné, mais il a tout perdu aussi. Max…, c’est la tragédie par le vide.

Et Piccoli – qui n’est pas que Max-  sait où il se trouve, justement dans cette salle du Comoedia, 38 ans près. On a l’impression que dans son esprit le tournage c’était hier.

On lui a raconté toute l’histoire du cinéma de l’avenue Berthelot, créé il y a presque un siècle, dans la ville des frères Lumière. Et Piccoli est dans cette ville ce jour-là après avoir regardé parmi nous ce film-ci, Max et les ferrailleurs. Donc l’histoire d’un ciné racheté par le groupe UGC puis racheté par un indépendant qui lui redonne le nom de Comoedia, et UGC qui lui fait un procès, UGC qui ne veut pas que le nom soit maintenu (ils ont racheté la salle donc le nom). Finalement UGC sera débouté de son procès et le Comoedia a gardé son nom.

Donc Piccoli s’adresse aux spectateurs :  » Je ne vous souhaite pas d’avoir la tête vide quand vous sortirez de la salle. D’ailleurs le cinéma nous donne la tête pleine. A la maison, avec cette chose qu’on appelle comment ? Oui, un DVD… on crois avoir vu un film, on le crois seulement… Ici rien n’encombre le film, à la maison on s’arrête, on est distrait. Ici il n’y a rien d’autre qu’un truc blanc, on est dans la vraie folie du cinéma, c’est-à-dire une salle.

Et Piccoli est toujours dans la salle. On l’a encore dans l’œil Max, l’obsédé :  » Que ceux qui n’ont pas d’obsession dans cette salle, qu’ils osent lever la main ! «  Personne ne lève la main.

La loco Piccoli, la loco de cinéma, continue :  » La magie c’est le montage, mais quand on est pris par le film on ne voit pas le montage. Récemment, j’ai revu des films de Ferreri, dans ses films on voit la fragilité et l’importance fantastique du cinéma pour l’histoire du monde, pour notre histoire.  » 

On comprend pourquoi on voit les films, pourquoi on les revoit surtout.

Michel Boujout a vu Max et les ferrailleurs une dizaine de fois, nous dit-il. Dans la salle un spectateur invétéré dit les choses tout net : lui a vu le film plus d’une demi-douzaine de fois, il nous dit que ce film de Sautet est ce qui s’est fait de mieux sur un homme et son obsession.

Bien sûr Piccoli parle de Romy :  » Moi je suis en vie, pourquoi n’est-elle pas en vie ? «  Il le dit ainsi, avec ces mots-là, il le dit comme ça.

Et Boujut parle de la qualité des dialogues  » au rasoir  » (Sautet, Néron, Dabadie), de la musique de Philippe Sarde, du livre de Claude Néron (il nous apprend que La Grande marade va être réédité).

Avant de quitter la salle, Piccoli nous dit qu’il va tourner un film dont le titre est :  » Ma femme va avoir une voiture « .