Quel oiseau nidifie en nous ?

[Photogramme du film « Lettre à Patrick Chamoiseau »]

De Genève, un professeur de littérature, David Jérôme, adresse une Lettre à Patrick Chamoiseau, un montage en voix off de 28’, résultat d’un cours où le marqueur de parole, poète de la Relation, n’a pu se rendre pour cause de monde confiné, en détresse.

Une réflexion, un poème, une lettre sur « ce qui fait nous » aujourd’hui, par un homme qui a « l’âge de George Floyd » et « la peau matinée d’Indonésie », écrit, dit-il.

Un montage de 28’ entre « vaux, vaches, grillons, torrent, abeilles et aigles », jeux vidéos, murs, migrants, négrillon, holobiontes… traversé par des citations et des références à la cale du bateau négrier et à un ciel commun, voir ce poème d’Apollinaire, Cortège« l’oiseau nidifie en l’air »

Jérôme David raconte cette expérience de cours en confinement avec ses élèves (on aimerait beaucoup entendre leur témoignage, peut-être dans un prochain film-poème, qui sait ?)

« Quelque chose du gouffre s’est insinué en nous, écrit ce professeur de l’université de Genève dans cette lettre à Patrick Chamoiseau, « le goût de la cale dans la bouche », dans une expérience de « mémoration » avec ses étudiants confinés.

Entre les longues citations de Glissant et de Chamoiseau, retenons celle-ci, brève comme une directive de l’Oulipo ou de Cocteau : « Rendons la chose plus complexe et résumons-la d’un trait d’obscurité. » (Edouard Glissant).

[Photogramme du film « Lettre à Patrick Chamoiseau »]

Jérôme David est directeur du département de langue et de littérature françaises et modernes à l’université de Genève. Spécialiste de la description chez Balzac, il n’en n’est pas moins lecteur attentif de Chamoiseau, lui-même très critique de l’auteur de La Comédie humaine, dont il disait dans une interview : « Avec la seule langue française, Balzac pensait épuiser la totalité du réel… Joyce disait aussi : « Je suis allé au bout de l’anglais ». Il n’y a plus, aujourd’hui, d’absolus linguistiques ou territoriaux. Nous sommes traversés par la présence des autres, ces cultures qui interagissent, ces histoires et tous les bruissements du monde. » Mais ceci sera sans doute pour une prochaine rencontre à l’université de Genève…

J’habite une blessure sacrée…

En ce 10-Mai, journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition, relire et réapprendre ce poème magnifique, épitaphe sur la tombe du poète mais aussi voix vibrante d’humanités :

J’habite une blessure sacrée

j’habite des ancêtres imaginaires

j’habite un vouloir obscur

j’habite un long silence…

La suite sur Papalagui du 20 avril 2008.

Haïti, 10 ans après

En 2010, un séisme ravagea Port-au-Prince et ses environs. Périrent 230 000 personnes sans compter un nombre énorme de blessés.

Un an plus tard, quelques écrivains eurent l’ambition de faire de ce tremblement de terre un tremblement des consciences et des créations et l’axe de leur résistance… Ainsi prit naissance une résidence artistique, éphémère et utopique… les Passagers des vents, devenu l’énergie d’une revue, Intranqu’îllités.

En voici un reportage (images Jean-Pierre Magnaudet) :

Paolo Woods, photographe photographié à Port-Salut (2011)

Le titre est un hommage à Edouard Glissant et à son recueil de poésie, Pays rêvé, pays réel.

Pour Humboldt tout est lié

« Humboldt a révolutionné notre conception de la nature il a inventé le concept de toile du vivant. Il disait que la terre était un organisme vivant dans lequel tout était interconnecté. Et il a été un des premiers à avertir du changement climatique provoqué par l’homme. »

Andrea Wulf, biographe de Alexander von Humboldt (1769 – 1859), dans le film docu-fiction Humboldt et la redécouverte de la nature, de Tilman Remme (Allemagne, 2018, 55 min), diffusion Arte.

Son livre : L’invention de la nature, Les aventures d’Alexander von Humboldt, traduit de l’anglais par Florence Hertz, Les Editions Noir sur Blanc.


Glissant interrogé en présence de… toutes les langues du monde

Pierre Nepveu [écrivain et universitaire québécois]. — Vous dites : « J’écris en présence de toutes les langues du monde, même si je ne les connais pas. » Comment définissez-vous cette présence-là, de quelle présence s’agit-il, comment se manifeste-elle, par quelles modalités ? »
Édouard Glissant. — Elle ne se manifeste évidemment pas de manière linguistique. Ce que je veux dire c’est que dans les traditions des littératures du monde, qu’elles soient d’ailleurs orales ou écrites, la fonction du poète a toujours été, plus ou moins visiblement, d’affirmer l’unicité excluante de la communauté (…) par rapport à toute autre communauté possible, d’une part. D’autre part, il est tout à faire clair que presque toutes les littératures du monde ont reposé sur l’idée que la langue de la communauté est une langue élue. (…)
Dans ce contexte l’écrivain, jusqu’au XIXe siècle, écrit de manière monolingue. (…)
Si j’écris un texte en Californie [où j’ai peur des tremblements de terre], il sera différent d’un texte que j’écris en Martinique [où je ne pense jamais aux tremblements de terre]. Il sera en suspens dans le tremblement. Il aura une autre connotation ; je n’écris plus de manière monolingue. J’écris avec ce nœud de relations, et je répète que ce n’est pas une question de connaissances des langues ni de pratique des langues. (…)
La langue que j’aime le mieux parler c’est la langue italienne, parce que quand je parle italien je ne suis pas atterré de faire des fautes. Ça m’est complètement égal de faire des fautes en italien, et faire des fautes ou ne pas faire de fautes, ça m’est complètement égal. Mais quand je parle en anglais, je me dis oh ! oh !, j’ai peut-être fait une faute, là. Il y a quelque chose qui soudain me coince. Ça c’est le problème de la Relation (avec peut-être la charge de prévention qui m’anime), qui n’a rien à voir avec le fait de parler ou de ne pas parler, de connaître ou de ne pas connaître, d’être obligé de parler ou de ne pas être obligé de parler une langue, mais qui est la situation actuelle du monde, qui est la situation actuelle de la relation culturelle et de la relation de sensibilité, d’esthétique (et de langues) dans le monde actuel. Et c’est pour cela que je dis que j’écris en présence de toutes les langues du monde. »
Édouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, 1995
pp. 47-49

Au théâtre : « Un dimanche au cachot » (Chamoiseau/Pliya)

Un dimanche au cachot, un superbe récit roman de Patrick Chamoiseau (2007) sur la reviviscence de la mémoire par la langue. Un écrivain sur de nombreuses scènes (migrations, théâtre, mémoire).
Il faudra maintenant compter avec l’adaptation théâtrale du « Dimanche… », signée José Pliya, qui prend en compte le seul personnage de l’Oubliée, chabine enceinte et magnifique.
Une mise en scène par Serge Tranvouez qui focalise efficacement sur le non espace d’un cachot esclavagiste.
Une interprétation à la fois fine et puissante de Laëtitia Guédon accompagnée avec justesse par le musicien Blade MC Alimbaye. Pieds nus sur des galets disposés en silhouette humaine, la comédienne (par ailleurs directrice des Plateaux sauvages, dans le XXe arrondissement de Paris) réussit à faire de la langue de Chamoiseau une superbe « matière de l’absence » (titre de son livre de 2016) pour aujourd’hui, en écho aux enfermements contemporains.

Dans la salle des Plateaux sauvages accueil enthousiaste et public lycéen captivé en ce 22 mai, jour de commémoration de l’esclavage en Martinique.
Prochaines dates au Théâtre des Quartiers d’Ivry et au Tarmac à Paris.

Derek Walcott (1930-2017) et son paysage-mémoire

« Walcott partage avec Glissant cette conception du paysage qui fait mémoire pour ceux dont l’histoire a été brisée par la tragédie de la Traversée. » (Dominique Aurélia)

Where are your monuments, your battles, martyrs?
Where is your tribal memory? Sirs,
in that grey vault. The sea. The sea
has locked them up. The sea is History.

« Où sont vos monuments, vos batailles, martyrs ?

Où est votre mémoire tribale ? Messieurs,

dans ce gris coffre-fort. La mer. La mer

les a enfermés. La mer est l’Histoire. »

Derek Walcott, The Sea Is History

Sur le « paysage-mémoire » de Walcott, lire Dominique Aurélia, « La poétique du paysage chez Derek Walcott », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement [En ligne], Hors-série 14 | septembre 2012, mis en ligne le 15 septembre 2012, consulté le 20 mars 2017. URL : http://vertigo.revues.org/12327 ; DOI : 10.4000/vertigo.12327

 

La pensée de Glissant en Martinique ? « Hélas, rien à dire… », déplore Confiant

Cinq ans après la disparition du poète martiniquais Édouard Glissant, à l’âge de 83 ans le 3 février 2011, son compatriote Raphaël Confiant déplore que la « pensée rhizomique » de l’auteur du « Tout-Monde » n’ait aucune retombée aujourd’hui dans une « Martinique désemparée », écrit-il dans Montray Kréyol, 04/02/16 :

« La pensée de Glissant était une pensée rhizomique comme il le dit lui-même, connectée à toutes les histoires, à toutes les langues, à tous les mondes. Le contraire donc d’une pensée nombriliste et bêtement nationaliste. Cette pensée-là fut et demeure très difficile à acclimater dans une Martinique travaillée par une souffrance identitaire tri-séculaire, incapable de s’assumer, bipolaire (je n’aime pas le Blanc, mais je vote « NON » en cas de référendum sur l’indépendance), cultivant une africanité fantasmatique et surtout cosmétique, détruite économiquement après l’effondrement de l’industrie sucrière dans les années 60 du XXe siècle. Une Martinique désemparée pour tout dire. Dirigée par des politiciens, de quelque bord qu’ils soient, pour qui la mondialisation n’existe pas. (…) Le reste du monde se résumant de temps à autre à quelque évocation de notre relation avec la France et l’Europe. C’est à se demander si nous savons que la Chine est devenue la première puissance mondiale. (…) Que devient la pensée de Glissant à la Martinique ? [à cette question] je ne réponds rien. Car il n’y a, hélas, rien à dire… »

Lire le texte intégral de Raphaël Confiant sur Montray Kréyol, 04/02/16