Glissant interrogé en présence de… toutes les langues du monde

Pierre Nepveu [écrivain et universitaire québécois]. — Vous dites : « J’écris en présence de toutes les langues du monde, même si je ne les connais pas. » Comment définissez-vous cette présence-là, de quelle présence s’agit-il, comment se manifeste-elle, par quelles modalités ? »
Édouard Glissant. — Elle ne se manifeste évidemment pas de manière linguistique. Ce que je veux dire c’est que dans les traditions des littératures du monde, qu’elles soient d’ailleurs orales ou écrites, la fonction du poète a toujours été, plus ou moins visiblement, d’affirmer l’unicité excluante de la communauté (…) par rapport à toute autre communauté possible, d’une part. D’autre part, il est tout à faire clair que presque toutes les littératures du monde ont reposé sur l’idée que la langue de la communauté est une langue élue. (…)
Dans ce contexte l’écrivain, jusqu’au XIXe siècle, écrit de manière monolingue. (…)
Si j’écris un texte en Californie [où j’ai peur des tremblements de terre], il sera différent d’un texte que j’écris en Martinique [où je ne pense jamais aux tremblements de terre]. Il sera en suspens dans le tremblement. Il aura une autre connotation ; je n’écris plus de manière monolingue. J’écris avec ce nœud de relations, et je répète que ce n’est pas une question de connaissances des langues ni de pratique des langues. (…)
La langue que j’aime le mieux parler c’est la langue italienne, parce que quand je parle italien je ne suis pas atterré de faire des fautes. Ça m’est complètement égal de faire des fautes en italien, et faire des fautes ou ne pas faire de fautes, ça m’est complètement égal. Mais quand je parle en anglais, je me dis oh ! oh !, j’ai peut-être fait une faute, là. Il y a quelque chose qui soudain me coince. Ça c’est le problème de la Relation (avec peut-être la charge de prévention qui m’anime), qui n’a rien à voir avec le fait de parler ou de ne pas parler, de connaître ou de ne pas connaître, d’être obligé de parler ou de ne pas être obligé de parler une langue, mais qui est la situation actuelle du monde, qui est la situation actuelle de la relation culturelle et de la relation de sensibilité, d’esthétique (et de langues) dans le monde actuel. Et c’est pour cela que je dis que j’écris en présence de toutes les langues du monde. »
Édouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, 1995
pp. 47-49

Adieu à Gil Courtemanche

L’écrivain et journaliste Gil Courtemanche est décédé dans la nuit de jeudi à vendredi des suites d’un cancer, à l’âge de 68 ans, ont annoncé vendredi les Éditions du Boréal.

Un dimanche à la piscine à Kigali (2002), son premier roman, traduit en vingt-trois langues, lui a valu une reconnaissance internationale. Il a été porté à l’écran par Robert Favreau en 2006.

Dans leur communiqué, les éditions Boréal relèvent son « talent de communicateur, son regard lucide et acéré sur les dérives du monde et du tiers-monde [qui] ont vite imposé sa voix comme une “conscience” des laissés-pour-compte ».

« Je retiens de lui une personne qui semblait toujours seule […] mais qui était capable de grandes affections, de fortes émotions », se souvient l’écrivain Dany Laferrière, qui qualifie son collègue « d’un des meilleurs » du Québec.

« Ce qui va rester pour moi c’est son style limpide et transparent, cette élégance dans la forme qui faisait de lui un dandy », rapporte Radio-Canada.ca

« Je pense que les gens qui écrivent ont un devoir d’impudeur », confiait-il à Chantal Guy, qui l’interviewait pour La Presse, à l’occasion de la sortie de son dernier livre, en mai dernier, Je ne veux pas mourir seul (Boréal).

« D’une fougue impétueuse, obstiné, parfois intraitable mais toujours brillant. Le journaliste, essayiste et écrivain Gil Courtemanche aura dit cent fois tout haut ce que plusieurs pensaient tout bas. », écrit Lisa-Marie Gervais dans Le Devoir.

Rencontré en 2004 à Bamako lors d’un festival Étonnants voyageurs, Gil nous avait fait l’impression d’un homme cinglant et sans concession dans ses jugements, attachant dans son amitié, en équilibre instable sur le monde. Sa chronique de l’époque dans Le Devoir en témoigne.