Quel oiseau nidifie en nous ?

[Photogramme du film « Lettre à Patrick Chamoiseau »]

De Genève, un professeur de littérature, David Jérôme, adresse une Lettre à Patrick Chamoiseau, un montage en voix off de 28’, résultat d’un cours où le marqueur de parole, poète de la Relation, n’a pu se rendre pour cause de monde confiné, en détresse.

Une réflexion, un poème, une lettre sur « ce qui fait nous » aujourd’hui, par un homme qui a « l’âge de George Floyd » et « la peau matinée d’Indonésie », écrit, dit-il.

Un montage de 28’ entre « vaux, vaches, grillons, torrent, abeilles et aigles », jeux vidéos, murs, migrants, négrillon, holobiontes… traversé par des citations et des références à la cale du bateau négrier et à un ciel commun, voir ce poème d’Apollinaire, Cortège« l’oiseau nidifie en l’air »

Jérôme David raconte cette expérience de cours en confinement avec ses élèves (on aimerait beaucoup entendre leur témoignage, peut-être dans un prochain film-poème, qui sait ?)

« Quelque chose du gouffre s’est insinué en nous, écrit ce professeur de l’université de Genève dans cette lettre à Patrick Chamoiseau, « le goût de la cale dans la bouche », dans une expérience de « mémoration » avec ses étudiants confinés.

Entre les longues citations de Glissant et de Chamoiseau, retenons celle-ci, brève comme une directive de l’Oulipo ou de Cocteau : « Rendons la chose plus complexe et résumons-la d’un trait d’obscurité. » (Edouard Glissant).

[Photogramme du film « Lettre à Patrick Chamoiseau »]

Jérôme David est directeur du département de langue et de littérature françaises et modernes à l’université de Genève. Spécialiste de la description chez Balzac, il n’en n’est pas moins lecteur attentif de Chamoiseau, lui-même très critique de l’auteur de La Comédie humaine, dont il disait dans une interview : « Avec la seule langue française, Balzac pensait épuiser la totalité du réel… Joyce disait aussi : « Je suis allé au bout de l’anglais ». Il n’y a plus, aujourd’hui, d’absolus linguistiques ou territoriaux. Nous sommes traversés par la présence des autres, ces cultures qui interagissent, ces histoires et tous les bruissements du monde. » Mais ceci sera sans doute pour une prochaine rencontre à l’université de Genève…

Haïti, 10 ans après

En 2010, un séisme ravagea Port-au-Prince et ses environs. Périrent 230 000 personnes sans compter un nombre énorme de blessés.

Un an plus tard, quelques écrivains eurent l’ambition de faire de ce tremblement de terre un tremblement des consciences et des créations et l’axe de leur résistance… Ainsi prit naissance une résidence artistique, éphémère et utopique… les Passagers des vents, devenu l’énergie d’une revue, Intranqu’îllités.

En voici un reportage (images Jean-Pierre Magnaudet) :

Paolo Woods, photographe photographié à Port-Salut (2011)

Le titre est un hommage à Edouard Glissant et à son recueil de poésie, Pays rêvé, pays réel.

Un soleil s’est échappé…

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La nuit bientôt.

Mais cette trouée dans l’azur…
Un soleil météore
semble zébrer les ciels pastels
en lacis de lumières mouchetées

Un pinceau géant, invisible et divin
fait-il de nous
des inclusions du paysage ?
mouches minuscules
– bientôt papillons de nuit –
pris dans la toison de couleurs évanescentes,
mille-feuille atmosphérique
qui repose à marée basse
sur la plage alanguie…

Goûter des yeux.

Au loin, un horizon dégagé.
Bientôt la nuit.
Alors le ciel
sera troué
d’étoiles — :
voûte
que des enfants malicieux
percent de leurs cerfs-volants…

Quelle échappée !

À venir : « Du tourment de langage à la pensée du Tout-langue »

La prochaine séance du séminaire de l’Insitut du Tout-Monde (animé par le philosophe François Noudelmann) accueille Lise Gauvin, mercredi 11 Janvier 2012, à 19 h, à la Maison de l’Amérique latine, Paris, pour une conférence intitulée : « Du tourment de langage à la pensée du Tout-langue ».

Professeur émérite à l’université de Montréal, Lise Gauvin a écrit de nombreux livres sur la francophonie et sur les enjeux culturels et linguistiques du français, notamment La Fabrique de la langue : de François Rabelais à Réjean Ducharme (Seuil 2004). Elle a entretenu un long dialogue avec Édouard Glissant, dont est issu L’Imaginaire des langues (Gallimard 2010) [Extrait à lire sur erudit.org]

Source : Institut du Tout Monde.

La poésie de la vie (Edgar Morin en Martinique)

Lu sur le site Inter-entreprises.com, du Conseil Régional de la Martinique un compte-rendu d’une conférence d’Edgar Morin, prononcée mardi 27 décembre. Le sociologue de la complexité (Science avec conscience, 1982) invité par Patrick Chamoiseau, dans le cadre des travaux du Grand Saint-Pierre, a évoqué la nécessité « d’entrer dans poésie de la vie » :

Le « monde s’achemine plutôt vers un progrès incertain (…) La mondialisation est un formidable accélérateur du phénomène. Que sera demain ? La réponse à cette question simple paraît d’autant complexe qu’elle doit mêler, doit « tisser ensemble » des éléments jusqu’alors pensés séparément. La crise actuelle est en effet multiforme : économique, mais aussi démographique, politique, psychologique…
D’où la nécessité de la métamorphose. Métamorphose de la pensée, de la communauté, du social, du vivre ensemble, de l’approche de l’environnement…
Le but ne peut plus être le bien-être, mais le bien-vivre. Ce bien-vivre nécessite de passer de la “prose de la vie”, c’est-à-dire se contenter d’effectuer ces tâches, ces actions, conduisant à occuper le temps et l’esprit, souvent sans y réfléchir, pour se concentrer sur la “poésie de la vie”, c’est-à-dire s’attacher en conscience à ce qui épanouit.
(…)
Selon Edgar Morin, pour la société, se mettre sur le chemin de la métamorphose, c’est s’éloigner des politiques d’exclusion pour privilégier celles “enveloppantes”, inclusives, qui crée l’attention à chacun et à tous.
Pour lui, le moteur est le principe d’espérance, cet espoir si puissant chez les jeunes, qui lève les peurs face au risque de la liberté. Il a été à l’œuvre dans le Printemps arabe…
Malheureusement, cette seule flamme n’est pas suffisante : il s’éteindra si elle n’est pas porté par une pensée. “S’il n’y a pas de pensée, les forces sociales ne sont pas capables de construire au-delà de la révolte » : c’est bien la démonstration qui en a été faire après les événements de 2009 aux Antilles-Guyane. »

Pour donner une idée des « relations de Relations » entre Edouard Glissant et Edgar Morin, citons Science avec conscience (Fayard, 1982) où Edgar Morin écrit :  « Le but de la recherche de méthode n’est pas de trouver un principe unitaire de toute connaissance, mais d’indiquer les émergences d’une pensée complexe, qui ne se réduit ni à la science, ni à la philosophie, mais qui permet leur intercommunication en opérant des boucles dialogiques. »

Grâce à Le Clézio, Haïti entre pour la première fois au Louvre

Une statuette grecque du IIIe millénaire avant JC, des peintures historiques, des gravures révolutionnaires, des objets vaudou d’Haïti et des tableaux tel Le Serment des ancêtres en cours de restauration, des nattes du Vanuatu, des ex-voto mexicains, ce n’est pas un inventaire à la Prévert, mais un musée imaginé par Jean-Marie G. Le Clézio, grand invité du Louvre pendant trois mois pour un cycle de conférences, de rencontres et une exposition « Les musées sont des mondes », du 3 novembre 2011 au 6 février 2012 (voir la programmation).

A l’aune de Malraux et d’André Breton, Le Clézio écrit dans le livre catalogue son opposition à la « hiérarchie des cultures », en invitant le visiteur à « faire un pas de côté » pour regarder l’artisanat autant que l’art.

Un rôle d’iconoclaste qui convient à ce « fantaisiste » comme le reconnaît joliment le titre de son dernier livre, Histoire du pied et autres fantaisies (Gallimard). Grâce à Le Clézio, Haïti entre pour la première fois au Louvre. Le parcours qu’il propose commence par Haïti, dont les œuvres d’Hector Hyppolite  [lire l’article d’André Breton] et se poursuit par l’Afrique, le Mexique et le Vanuatu. Le pied étant cette partie du corps « souvent négligée » qui nous mène à l’aventure, à travers le monde, dans le métro, dans un musée…

Choc esthétique

Volonté manifeste de faire se correspondre l’ancien et le contemporain, ce qui est considéré comme de l’art premier et l’art à base de récupération. Autre très belle performance muséographique par celui qui ne prétend pas avoir de compétence particulière dans ce domaine : la présence de deux superbes automobiles low-riders avec leurs propriétaires, des familles de Chicanos de Los Angeles, emblèmes d’une culture urbaine métissée, objets roulant customisés, capitonnés, bichonnés, magnifiés, qui à eux seuls vont attirer quantité de curieux… Cette « Orgullo mexicano » trois fois primée dans un concours de beauté pourrait rendre jaloux quelques conservateurs ! Un véritable choc esthétique.

Nantes round trip avec Glissant

En peintures, textures et lectures, « Nantes round trip », à l’espace Cosmopolis, accueille des « Itinéraires artistiques » (expositions, spectacles, conférences, films) consacrés à la mobilité internationale des artistes, jusqu’au 31 janvier 2012. Et parmi eux… Édouard Glissant.
« Il s’agit de montrer comment la mobilité internationale est un atout pour les acteurs culturels, les artistes, mais également pour la ville. En quoi ces échanges nourrissent le processus créatif des artistes, développent l’imaginaire de la ville et participent à son développement, à son attractivité », note le programme.
« La mobilité des œuvres et des artistes est un enjeu européen essentiel en termes artistique, professionnel et plus largement politique. Elle participe de la constitution d’un espace culturel commun et du rapport de cet espace avec le reste du monde », explique Jean-Marc Ayrault, député-maire de Nantes (PS).

Programme consacré à Glissant :

Un monde archipel
Lectures par la compagnie de la Fidèle-idée de textes extraits de l’anthologie d’Édouard Glissant La terre, le feu, l’eau et les vents (Galaade).
Vendredi 23 septembre à 20h30

Nantes dans le « Tout-Monde » d’Édouard Glissant
En une cinquantaine de clichés, Phil Journé retrace le passage du poète à l’espace culturel Louis Delgrès.
Du 1er au 14 octobre, Espace culturel Louis Delgrès, 89 quai de la Fosse, 02 40 71 76 57
Lundi : 10h-17h30, du mardi au vendredi : 10h-19h, samedi : 12h-18h

Et la peinture (vibrations, explosions, relation)
Conférence par Renée Clémentine Lucien, enseignant-chercheur à l’Université Paris III
« La peinture « apprend à fréquenter le monde », écrivait Glissant dans La Cohée du Lamentin. C’est cette philosophie de la relation qui sous-tend la réception des œuvres de très nombreux artistes dont Édouard Glissant a étudié l’esthétique ou qu’il a personnellement côtoyés. L’essayiste des peintres des Amériques a repéré dans ces œuvres une grammaire de la fragmentation, du décentrement.
Les explosions et les vibrations qu’il y décèle ne sont pas celles d’une esthétique empreinte d’une violence qui collerait à la fureur immédiate du monde. Ce poète, qui a porté une constante attention à la consolidation d’une fragile vie artistique dans son île et au difficile ancrage de peintres antillais dans une France où ils commencent à peine à être
reconnus, savait que leur peinture est à la fois tissée de la trace de la cale et résolument fruit-rhizome. »

Proposée par Mémoire de l’Outre-Mer, le 8 octobre à 17h00, Cosmopolis, suivie de lectures à 19h :

Lectures d’Édouard Glissant
Lecture-expression corporelle sur les vagues de la poétique du Tout-Monde d’Édouard Glissant, sous la direction de Flora Théfaine. Un couple de danseurs évoluera au son du Djembé et du Tambour Bèlè sur des sections complètes des poèmes d’Édouard Glissant : Les Indes, La Traite, Les Héros, La Relation, dites par deux comédiens.
Spectacle proposé par Mémoire de l’Outre-Mer à la suite de la conférence sur « Glissant et la peinture ».
Samedi 8 octobre à 19h, Cosmopolis

Édouard Glissant, une âme inquiète du monde (Ernest Pépin)

A l’annonce de la mort d’Edouard Glissant tant d’images me viennent qui témoignent d’un long et fécond compagnonnage. Edouard Glissant en Martinique, fondateur de l’Institut Martiniquais d’Etudes, auteur du Discours Antillais, du Quatrième Siècle, de Malemort.

Edouard Glissant, Joël Girard et moi dans l’éblouissement de Carifesta à Cuba, rencontrant (grâce à Edouard) des sommités comme Nicolas Guillén, René Depestre et même Fidel Castro ! Edouard Glissant à l’Unesco, fier d’avoir fait paraître un numéro du courrier en créole. Edouard Glissant, avec Patrick Chamoiseau, Gérard Delver, à Strasbourg à l’occasion de la rencontre organisée dans le cadre du Parlement des écrivains persécutés (avec comme invités : Salman Rushdie, Toni Morrison !).
Edouard Glissant dans des colloques !
Edouard Glissant au Diamant !
Glissant et le Prix Carbet !
Etc.…Etc.…
Tant d’images, de moments partagés, d’aventures intellectuelles, de présence au monde qui m’amènent à considérer qu’il demeurera l’un des penseurs fondamentaux du XXIème siècle !
Dans le bouillonnement des œuvres poétiques, dramatiques, romanesques, théoriques, il est parfois difficile de suivre les traces de la pensée d’Edouard Glissant. Pourtant, elles nous interpellent comme ce champ d’îles qu’il a voulu ériger en pointe aiguë du Tout-Monde. Elargissant sans cesse les cercles concentriques d’une écriture en état d’alerte, il a irrigué un « système » protéiforme d’une rare densité et d’une ardente acuité.
C’est à remonter un long fleuve intranquille qui telle La Lézarde nous a précipité dans une poétique ardue et un discours antillais exigeant.
Il y eut le temps des fondations, le temps de l’antillanité et le temps du Tout-monde. En fait, un seul et même temps réparti en massifs archipéliques au nom d’une créolisation généreusement renouvelée.
Le temps des fondations, temps poétique par excellence, sondait le Sel noir des Indes pour débarrer le Soleil de la conscience.
Temps d’une intention poétique obstinée qui, à travers La Lézarde, Monsieur Toussaint, se déroulait comme une longue spirale miroitante émaillée d’éclats et d’échos du divers (déjà !).
Il voulait saisir, au rebours des lectures coloniales, l’en-dessous de nos réalités pour faire émerger le vrai de nous-mêmes. Le vrai de notre histoire. Le vrai de notre espace-temps. Le vrai de notre rapport au monde.
Tout cela en un déchiffrement mêlé d’intuitions géniales. L’idée centrale étant que le vu est un invu, le su un insu et qu’il fallait retrouver sous les traces le tramé de notre identité opaque et contrariée. Ce commencement de l’œuvre fut en fait un recommencement qui, s’écartant des certitudes antérieures de la négritude, visait à reconstruire l’archéologie de notre allant. L’objectif était de dégager les contours pour révéler une saisie nouvelle de nous-mêmes.
Arpenteur de notre démesure

Quand le nous semble incertain, contradictoire, chaotique, il réclame un arpenteur capable de sonder friches et broussailles et soucieux de restituer la mesure de notre démesure. Glissant, d’instinct et d’emblée, fut cet arpenteur là en récusant le folklore du nous sans concession aucune.
Son nous comme ses premières œuvres postule l’écart d’avec les lectures trop transparentes et les évidences trop aveuglantes de la colonialité.
Nous d’un peuple et non d’un département. Nous d’un langage et non d’une langue fétichisée. Nous d’une mémoire et non d’une amnésie.
C’est donc dans cet effort de reconstruction que se sont forgés les outils théoriques propres à fournir les matériaux d’une odyssée intérieure. C’est ce forcènement qui donne naissance à l’antillanité.
Le temps de l’antillanité fut aussi celui de l’isolement malgré des convergences venues des autres îles de la Caraïbe. Edward Kamau Brathwaite, Derek Walcott et quelques autres dont le mérite étaient de rapatrier le débat en faisant de la Caraïbe elle-même la source de sa propre pensée.
Le Discours Antillais est venu à point nommé pour dévoiler nos détours, nos délires, nos traces, notre indémêlable va-et-vient entre pays rêvé et pays réel. Davantage encore, il épousait, dans son énonciation, les sinuosités de notre parcours et de notre psyché. C’est une anthropologie innovante de l’inconscient antillais, un parler-déparler de notre « étant ». On le sait, Glissant répugnait aux fixités de l’Etre et privilégiait la mobilité de « l’étant ». Texte fondateur s’il en est, le Discours Antillais, déclenchait deux romans majeurs : Le Quatrième Siècle et Malemort.
Simples illustrations ? Que non pas ! Création totale armée d’une esthétique qui va de la « vision prophétique du passé » à la « déperdition » annoncée du présent. La figure centrale du nègre-marron y prédomine. Le paysage se fait l’actant de l’histoire tandis que l’oralité s’empare des soubassements de l’écriture. Glissant s’inspirait alors d’une totalité déconstruite qu’il exhume en partant des hauts, en explorant la plaine et en livrant la mémoire latente du paysage.
Totalité qui, elle-même, devient langage, narration élucidante, discours métaphorique et poétique d’un nous objectivé et transcendé. Le philosophe veille sur le romancier qui à son tour veille sur le poète.
Il en est résulté une écriture en rébellion contre l’écriture. Un décousu apparent du dire et une parole-cathédrale, une arborescence stylisée où se dénouent les nodosités d’une histoire quasiment faillie. En ce sens, l’antillanité peut se comprendre comme un pessimisme travaillé par la plus haute des espérances : celle d’une désaliénation absolue qui engage l’acte d’écrire lui-même.
L’arpenteur est également l’architecte tout comme l’architecte se commue en bâtisseur. C’est cette posture qui va engendrer la créolité. C’est-à-dire un enracinement à la mesure du déracinement, un conter qui s’écrit, une substance créole, une domiciliation de l’imaginaire, un détour orchestré de la langue.
Néanmoins Edouard Glissant, devenu « Père » va tout de même reprocher à ses fils un péché d’héritage. Pour lui, la créolité est entachée par la myopie de l’Être. Refusant cette « essence », il largue les amarres et proclame d’abord la créolisation puis le Tout-monde.
Comme toujours, Glissant se place dans l’anticipation, dans la poétique de la relation, dans une totalisation non totalisante du monde. Il a enseigné aux Etats-Unis. Il a beaucoup voyagé. Il s’est frotté aux grandes pensées de son siècle tout en restant fidèle à Faulkner, à Saint-John Perse, à Segalen, aux présocratiques. Il se sent proche de toutes les langues, solidaire de toutes les identités, partisan de tous les bouturages, partie prenante de toutes les déconstructions des pensées monolithiques et ataviques. Il est devenu le mentor, le penseur, le poteau-mitan. Une vigie !
Et ce qu’il voit, c’est un autre monde en marche vers le chaos-monde. Une Europe dont les concepts ont vieilli. Une migration non pas seulement des hommes mais des cultures. Un impensé de la Relation qui lui impose d’ouvrir le champ des ailleurs et de repenser les vieux repères qui s’effondrent comme des dieux périmés : la nation, la raison, la langue, l’histoire etc !
Et voilà notre Edouard Glissant reparti dans un autre imaginaire du monde, dans une autre écriture du monde, dans un discours transrelationnel, transfrontière, transhistorique mais toujours éblouissant d’audace au risque d’être parfois incompris. L’incompréhension n’est-elle pas la sanction de toute anticipation ?
Les Antilles de l’antillanité n’ont été que le laboratoire d’une pensée qui étend ses « trouvailles » conceptuelles au monde entier. Le monde entier comme diversité chaotique qui défie les logiques sécurisantes d’antan.
Dire le Tout-Monde ce n’était pas pour Glissant obéir aux impostures de la mondialisation. Ce fut, au contraire, substituer au mythe de l’identité immuable, le « tremblement » du monde. Autant dire son caractère imprévisible et imprédictible ! Autrement dit sa « mondialité » !
En interrogeant le monde dans son mouvement incessant Glissant nous a appris à renoncer à l’idée d’une unité nivelante et tout compte fait impérialiste.
Il rendait impossible toute assimilation et nous conduisait à privilégier les frottements, les foudroiements, les variations d’une effervescence intellectuelle et culturelle hétérogène. Ce par quoi un Français peut être Chinois, un Chinois Caribéen, un Caribéen Finlandais sans pourtant renoncer à eux-mêmes. Glissant nous a enseigné la plasticité contre la rigidité. Il suffit, aujourd’hui, de regarder, d’écouter, certains jeunes pour comprendre cette autre pensée du monde et de soi. Glissant nous a enseigné que l’identité n’est pas un chapelet que l’on récite mais un risque que l’on affronte avec l’imaginaire du monde. Pas un reniement des autres mais une ouverture aux autres.  Perte de soi ! crient les nostalgiques de la « pureté ». Non répondait Glissant : réorganisation de soi dans l’instabilité créatrice du monde !
Il n’en reste pas moins qu’il nous a légué une pensée habitable pour le XXIème siècle. Tout autre voue les composantes du monde à un affrontement sans fin et sans but. Pensée de l’habiter hors de tout enfermement !
Les œuvres récentes ont consolidé cette pense du Tout-Monde. Les lieux échappent aux carcans nationaux. Les relations transcendent les frontières. Les échanges abolissent les solitudes, entraînant dans leurs sillages l’identité-monde. Une identité sans hiérarchie des cultures, sans impérialisme, sans exclusion ni exclusive, capable d’accepter sans rechigner les formes imprévues de la création de l’homme par l’homme !
Car c’était cela l’enjeu : l’humanisation d’un monde conscient et comptable de sa diversité !
On peut retenir d’une pareille œuvre et d’un pareil questionnement son indiscipline.
J’appelle indiscipline le non-respect des théories toutes faites, des écritures immobiles, des esthétiques convenues. On n’a pas assez noté que Glissant se situe dans une pensée de la dissidence ou si l’on préfère de la rupture.
Rupture avec un discours européen et européocentrique.
Rupture avec un discours anticolonialiste figé.
Rupture avec un discours de l’identité prisonnier de l’essentialisme.
Rupture avec l’hégémonie masquée qu’est la mondialisation.
Rupture avec les trous du langage.
Rupture avec la dictature des langues impériales.
Rupture, enfin, avec une certaine conception de la littérature !
Derrière chaque rupture émerge l’adhésion à d’autres valeurs, à d’autres formes du savoir, à d’autres esthétiques de l’écriture, à d’autres fonctions de l’écrivain et de l’humain.
Il ne nous invitait pas à suivre le monde. Il nous invitait à le devancer et à l’attendre là où il n’allait pas ! Il nous invitait non pas à écrire mais à produire une œuvre. Il nous invitait non pas à rechercher la transparence mais à respecter les opacités.
A bien regarder, il s’est dressé, tout en solitude, contre le plus mortel des impérialismes : celui d’une pensée mutilée et mutilante du monde. C’est pourquoi il demeurera l’homme des décloisonnements tout en demeurant fidèle à sa Martinique et à la Caraïbe.
Il avait devant lui l’énorme continent de la négritude, le souverain empire d’une pensée occidentale dont il admirait les contestataires internes (Rimbaud, Breton, Arthaud, Segalen, etc.). Il a choisi, refusant d’être colonisé, de bâtir sa propre cathédrale. Elle fut, pour son honneur, toujours édifié sur le socle de l’émancipation humaine comme en atteste la création de l’Institut Martiniquais d’Etudes et de la revue Acoma, le dévouement sans faille au Prix Carbet de la Caraïbe, le lancement du Prix Edouard Glissant, la fondation de l’Institut du Tout-Monde, etc.
Peu l’ont vraiment compris ! Beaucoup l’ont admiré ! Voici venu le temps de le lire !
A moi, écrivain, originaire de la Guadeloupe, il a donné l’amplitude de ses questions, la ferveur et la générosité de ses réponses et l’exigence, hors tout chauvinisme, d’habiter le monde.
Qu’il en soit remercié !
Ernest Pépin

Édouard Glissant, une anthologie, un entretien

http://culturebox.france3.fr/player.swf?video=30211Découvrez Entretien avec Edouard Glissant sur Culturebox !

Lors du salon du livre de Paris, en mars dernier, Édouard Glissant nous avait accordé un entretien à l’occasion de la sortie de son Anthologie de la poésie du Tout-monde, titrée : La Terre, le feu, l’eau et les vents (éditions Galaade).
Les poètes étant reconnus depuis Rimbaud comme étant des voleurs de feu, Glissant aimant dire qu’il écrit en présence de toutes les langues du monde, son Anthologie est un ravissement, chaque écrit renvoyant à un autre, le tout formant une vaste bibliothèque personnelle aux ramifications innombrables :

« Diriez-vous qu’un poème peut être coupé, interrompu, qu’on pourrait en donner des extraits, morceaux choisis et décidés par l’action des vents malins ? Oui, quand les morceaux ont la chance c’est-à-dire la grâce de tant de rencontres, quand ils s’accordent entre eux, une part d’un poème qui convient à un autre poème, à cette part nouvelle, et devient à son tour un poème entier dans le poème total, que l’on chante d’un coup.

Une anthologie de la poésie du Tout-monde, celle que voici, aussi bien ne s’accorde pas à un ordre, logique et chronologique, mais elle brusque et signale des rapports d’énergie, des apaisements et des somnolences, des fulgurations de l’esprit et de lourdes et somptueuses cheminaisons de la pensée, qu’elle tâche de balancer, peut-être pour que le lecteur puisse imaginer là d’autres voies qu’il créera lui-même bientôt. »