E. Canetti : les livres pour défier la mort


« Je ne regrette pas les orgies de livres. Je le sens comme au temps de la gestation de Masse et Puissance [1960]. À l’époque déjà tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres, je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir, le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le feuilleter, le mettre de coté, le redécouvrir le moment venu, parfois des années plus tard — tout cela fait partie d’un processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute jamais.

Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui m’entourent, je puis, à tout moment, choisir librement, et le cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main. »  

Elias Canetti (1905-1994, Prix Nobel de littérature 1981), Le livre contre la mort, Albin Michel, 2018, trad. de l’allemand par Bernard Kreiss, p. 231-233.

Zizi Kabongo se souvient du combat Ali-Foreman (Kinshasa, 1974)

Le 30 octobre 1974, Mobutu Sese Seko, chef de l’Etat qu’il avait rebaptisé Zaïre, a organisé au stade Tata-Raphaël de Kinshasa un combat historique entre Mohamed Ali et son compatriote George Foreman. Zizi Kabongo y était. David Van Reybrouck l’a rencontré. Son témoignage est publié dans ce livre magnifique, « Congo, une histoire » (Actes Sud, trad. Isabelle Rosselin, Prix Médicis Essai 2012)

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« Comment pouvait-on être en colère contre un président qui offrait une fête aussi fantastique ?
Les spectateurs américains devaient pouvoir suivre le match aux heures de grande écoute. Par conséquent, le match ne démarra qu’à quatre heures du matin. Il faisait une chaleur étouffante dans la ville, la saison des pluies avait commencé. Tôt le matin, le stade était déjà plein. « Les enfants n’ont pas eu à aller à l’école. Les entreprises devaient accorder à leurs employés une journée de congé rémunérée. Les bars devaient servir la bière à moitié prix. La farine était même gratuite », se rappelait Zizi. Les spectateurs venaient de partout, même d’Angola et du Cameroun. (…)

Au milieu du terrain de football était dressé le ring où tout allait se dérouler. Les équipes américaines de télévision avaient apporté un matériel impressionnant. Les enfants sur les escaliers en béton rayonnaient de fierté. Leur pays avait été le seul au monde capable d’organiser ce match ! Même le ring venait d’Amérique ! Les Américains avaient même apporté leur eau ! Oui, et leur propre papier toilette ! (…)

Zizi Kabongo se retrouva posté derrière la caméra qui devait filmer les réactions du public. (…)

Le plus singulier était que Mobutu n’était pas là. Il dédaignait le stade où il avait été accueilli par la population en 1965. Craignait-il d’être moins populaire qu’Ali ? Était-il inquiet pour sa sécurité ? Estimait-il qu’en tant qué président-fondateur il devait être justement présent par son absence ? Zizi n’en savait rien. Il savait en revanche que Mobutu regarderait  en direct ses images dans son palais. Le chef disposait en effet du seul réseau de télévision en circuit fermé de tout le pays. (…)

Zizi ne voyait que la foule à travers la lentille de sa caméra, la foule d’abord exulter puis prendre peur. Il ne vit pas Ali chercher les cordes dès le deuxième round et reculer loin en arrière pour éviter le coups de Foreman. (…)

Ali comptait battre Foreman en l’épuisant. Le rope-a-dope, appellerait-il cette technique plus tard. Zizi n’entendit pas Ali crier, avec ce rictus blanc que lui donnait son protège-dents : « George, you disappoint me. » « Come here sucker ! They told me you could punch. » « You’re not breaking popcorn, George. » [« George, tu me déçois. » « Viens donc, pauvre gars ! On m’a dit que tu avais une bonne détente. » « Tu n’arriverais même pas à pulvériser du pop-corn, George. »]

Zizi filmait et filmait. De temps en temps, il se retournait. Il voyait chaque fois le colosse Foreman rouer de coups le corps d’Ali  cabré en arrière. Zizi ne vit pas Ali , au huitième round, treize secondes avant la cloche, soudain se détacher des cordes et porter des coups très rapides, une formidable combinaison  droite-gauche-droite. Le dernier fut un coup de massue venant s’écraser sur la mâchoire de Foreman, qui transforma son visage en un amas de pâte à modeler. Les bras de Foreman, qui pendant huit rounds avaient valsé comme des pinces mécaniques, firent soudain des grands moulinets incontrôlés dans le vide. Foreman n’en revenait pas. On ne l’avait encore jamais mis K.-O. Le sol du ring bascula vers lui.

Ce fut une seule nuit. Aussitôt après le match, un orage d’une exceptionnelle violence éclata. Les boîtes de nuit de Kinshasa étaient bondées. Les boissons étaient gratuites. Tout le monde faisait la fête, tout le monde riait, tout le monde buvait. Mais en rentrant chez lui, Zizi ne put s’empêcher de se demander dans quelles conditions Mobutu avait regardé ces images. Seul dans son palais en compagnie de quelques membres de sa famille ? Profitant du spectacle qu’il avait offert à son pays ? Curieux de la femme en robe rouge ? Ou épiant, inquiet, les réactions du public, s’alarmant de chaque visage qui ne riait pas assez ? »

De l’autobiographie dans la littérature arabe…

De l’autobiographie dans la littérature arabe, avec pour la figure majeure Taha Hussein, auteur du Livre des jours (1926) et de deux livres récents : À cœur ouvert, d’Abdo Wazen, traduit de l’arabe (Liban) par Madona Ayoub, Sindbad/Actes Sud) et Hors les voiles, de Youmna Elid, traduit de l’arabe par Leila Khatib Touma (L’Harmattan).
Voir la critique de ces « deux beaux récits de l’intime », selon Najwa Barakat dans sa chronique hebdomadaire du journal La Croix, 03/06/2016

La Méditerranée dans un dictionnaire français et arabe

20160320_1_8_1_1_0_obj11307980_1(c) Massilia Mundi

Un Dictionnaire de la Méditerranée de 1728 pages en deux langues (française en septembre, arabe pour la fin de la l’année), rédigé par 169 auteurs : c’est une grande entreprise que nous annoncent les éditions Actes Sud et la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme (MMSH). Les trois universitaires qui le dirigent (Dionigi Albera, Maryline Crivello, Mohamed Tozy) invoquent dans leur introduction la « Plus Grande Méditerranée » chère à Fernand Braudel et les « cent frontières » traversées par « un vaste savoir non pacifié » fruit de multiples circulations et influences.
Des « croisades » au « nettoyage ethnique », les 207 entrées du Dictionnaire proposent les contours d’un « portulan » multidisciplinaire aux « regards comparatifs », « une pluralité de vues et d’horizons » pour « une invitation au voyage » destinée tant à l’étudiant qu’à l’amateur à la recherche de « clés » pour comprendre ce monde complexe.
En raison du caractère « hétéroclite et disparate des connaissances concernant la Méditerranée », face à ce « conglomérat démesuré », les chercheurs ne prétendent pas à l’exhaustivité.
Cinq axes orientent la lecture : les savoirs, les territoires, l’histoire sociale et politique, les figures et les pratiques culturelles. Parmi les entrées qui aiguisent notre curiosité : « alchimie », « pharmacopée », « Albert Camus », « Drogman » (interprète), « Harraga » (curieusement pas d’entrée « Réfugiés » mais une entrée « Mur »), « Joute poétique », « Poésie », « Printemps arabe », « Taha Hussein » et ces deux entrées des plus prometteuses : « Utopie méditerranéenne » et… « Sieste ».

Quelle Abeille a piqué Araki ?

arakiExposition Araki Nobuyoshi, Musée Guimet (Paris) jusqu’au 5 septembre 2016

« Ne t’est-il jamais arrivé de découvrir quelque chose de très beau, et, soudain, de souffrir très fort, et si vite que tu t’en aperçois à peine, parce que ce fragment de beauté que tu contemples, tu devrais le partager avec quelqu’un et qu’il n’y a que l’absence ? » Jacques Abeille, Les jardins statuaires, p. 365

Ce romancier surréaliste a écrit Les jardins statuaires comme premier épisode (de plusieurs centaines de pages quand même) du Cycle des contrées dont le ressort est une « attente des barbares », et où le thème de la création est considéré comme préexistant au créateur (l’œuvre contient son propre dessein, le créateur ne fait que l’accompagner).

Lire l’interview de Jacques Abeille dans Le Nouvel Observateur, 19/11/2011 et consulter le site des éditions Le Tripode

« Souvent la beauté n’est pas perçue parce qu’elle est dans un désert »

brigitta-couv« Souvent la beauté n’est pas perçue parce qu’elle est dans un désert, ou parce que l’œil qui pourrait l’apprécier ne s’est pas présenté – souvent elle est vénérée et portée aux nues alors qu’elle n’existe pas ; mais jamais elle ne doit manquer là où un cœur frémit d’ardeur et de ravissement, ou bien là où deux âmes se consument l’une pour l’autre ; car sans elle le cœur se tait, et l’amour entre les âmes se meurt. » Adalbert Stifter, Brigitta, traduit de l’allemand par Marie-Hélène Clément et Silke Hass, Cambourakis, 90 pages

André Miquel, La Fontaine à Bagdad, le 11 octobre à l’IMA

Miquel La Fontaine

André Miquel présentera sa traduction La Fontaine à Bagdad, fables arabes d’Ibn al-Muqaffa’ dans une édition illustrée par Baya à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, le 11 octobre 2015. Considéré comme l’un des plus grands arabisants actuels, ce professeur honoraire au Collège de France, ancien administrateur de la Bibliothèque de France, est le traducteur des deux plus grandes œuvres du monde arabo-musulman, Les Mille et une nuits dans la collection de Gallimard, 2005, traduit avec Jamel Eddine Bencheikh et Le Livre de Kalila et Dimna.

[Kalila et Dimna sont deux chacals vivant à la cour du lion, roi du pays. Si Kalila se satisfait de sa condition, Dimna en revanche aspire aux honneurs, quels que soient les moyens pour y parvenir. Chacun des deux justifie sa position en enchaînant des anecdotes, qui mettent en scène des hommes et des animaux, et délivrent des préceptes et des morales. C’est le thème d’une exposition à l’IMA jusqu’au 3/01/2016).

Ibn al-Muqaffa’ est un savant persan du VIIIe siècle, l’un des premiers traducteurs d’œuvres persanes et indiennes vers l’arabe (Al-Adab al-kabîr, soit Grand Adab), premier essai de formulation explicite du concept d’adab (dans la littérature arabe classique, concept qui définit à la fois l’éthique de l’homme de cour cultivé et la littérature en prose qui l’accompagne), et Kalîla wa Dimna, traduction et adaptation des Fables de Bidpaï, « une œuvre royale, pleine de sagesse et d’humour à destination des petits comme des grands ».

Rendez-vous le 11 octobre 2015, à 16h, salle du Haut Conseil, 9ème étage. Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Source : communiqué Orients éditions (Ysabel Saïah Baudis)

Il y a 522 ans, la première Grammaire castillane

Antonio de Nebrija © CAGP/Iberfoto

Le 18 août 1492, juste quinze jours après que Colomb eut appareillé, l’humaniste Antonio de Nebrija publie une Grammaire castillane. Cette première grammaire de langue vernaculaire (dans la langue du pays) éditée en Europe signe l’acte de décès du latin comme langue des élites et des dirigeants.

Valeurs vernaculaires : Ivan Illich analyse les motivations et conséquences de la Gramática Castellana

La lecture, un rêve éveillé ?

Après la visite de l’exposition rétrospective de Bill Viola au Grand Palais, lors de l’ultime journée et de sa séquence finale, intitulée « Dreamers », montrant des rêveurs dans leur lit d’eau les recouvrant complètement comme s’ils étaient lovés dans leur liquide amniotique, puis apercevant dans le métro et sa touffeur d’été une lectrice assise alors que d’autres voyageurs restaient debout, de nombreux touristes serrés et en sueur, elle, paisible et absorbée par sa lecture, les yeux ouverts, absolument pas agités de soubresauts, le regard calme, dans une quiétude absolue, je pense aussitôt – c’est là sa chance et sa vertu – que la lecture est un rêve éveillé.

« Même un livre qui a été écrit en chinois a été fait pour toi » (C. Pavese)

Au Palais de Tokyo, un dimanche à 23h, à la veille de la fermeture de l’exposition Flamme éternelle de Thomas Hirschhorn. Des couloirs de pneus, des fauteuils recouverts d’adhésifs d’emballage, les pneus eux-mêmes servant de supports à des milliers de tracts personnels, graffitis ou aphorismes de circonstance. Et au bar, un couple boit une bière. Au-dessus d’eux une immense citation de Pavese (1908-1950) …

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– Comment un ouvrier comme moi pourra comprendre quelque chose aux livres et savoir si ce qu’il lit, on l’a vraiment écrit pour lui ?

– En lisant et en réfléchissant. En se trompant et en recommençant. Même pour nous qui les écrivons, il n’y a pas d’autres voies. Dans ce monde, personne n’a rien pour rien […]. Il faut avoir la patience d’apprendre ces modes, comme on apprend les langues étrangères. Et alors, peu à peu, il t’arrivera de rencontrer partout l’homme et le camarade, de même qu’on réussit à discuter avec un Chinois ou un Turc. De toute façon, il faut être patient. Plus tu fréquentes un ami, plus tu apprends à le connaître. C’est la même chose pour les livres. Et n’est-ce pas beau d’arriver à connaître un homme qui pendant trente ans, pendant toute sa vie, a essayé de parler avec toi ? […]

– Ce sont des livres pour nous ?

– Ce sont des livres pour qui veut les lire. Tu saurais me dire, toi, pour qui est fait un livre ? Méfie-toi des livres qui sont faits pour un tel ou un tel. Même un livre qui a été écrit en chinois a été fait pour toi. Il s’agit toujours d’apprendre les paroles d’un autre homme. Tous les livres qui valent quelque chose ont été écrits en chinois, et on ne sait pas toujours les traduire. Vient toujours un moment où tu es seul devant la page, comme était seul l’écrivain qui l’a écrite. Si tu as de la patience, si tu ne prétends pas que l’auteur te traite comme un enfant ou un demeuré, tu vas rencontrer un autre homme et te sentir plus homme toi aussi. Mais c’est dur, Masino, cela demande de la bonne volonté. Et beaucoup de patience.

Cesare Pavese, Littérature et société suivi de Le mythe, Gallimard, 1999, trad. de l’italien et préfacé par Gilles de Van.

Consulter et lire le site Ici et ailleurs.

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En arabe,  خفقان  (khafqān) = palpitation.