Zizi Kabongo se souvient du combat Ali-Foreman (Kinshasa, 1974)

Le 30 octobre 1974, Mobutu Sese Seko, chef de l’Etat qu’il avait rebaptisé Zaïre, a organisé au stade Tata-Raphaël de Kinshasa un combat historique entre Mohamed Ali et son compatriote George Foreman. Zizi Kabongo y était. David Van Reybrouck l’a rencontré. Son témoignage est publié dans ce livre magnifique, « Congo, une histoire » (Actes Sud, trad. Isabelle Rosselin, Prix Médicis Essai 2012)

22183_01_lg

« Comment pouvait-on être en colère contre un président qui offrait une fête aussi fantastique ?
Les spectateurs américains devaient pouvoir suivre le match aux heures de grande écoute. Par conséquent, le match ne démarra qu’à quatre heures du matin. Il faisait une chaleur étouffante dans la ville, la saison des pluies avait commencé. Tôt le matin, le stade était déjà plein. « Les enfants n’ont pas eu à aller à l’école. Les entreprises devaient accorder à leurs employés une journée de congé rémunérée. Les bars devaient servir la bière à moitié prix. La farine était même gratuite », se rappelait Zizi. Les spectateurs venaient de partout, même d’Angola et du Cameroun. (…)

Au milieu du terrain de football était dressé le ring où tout allait se dérouler. Les équipes américaines de télévision avaient apporté un matériel impressionnant. Les enfants sur les escaliers en béton rayonnaient de fierté. Leur pays avait été le seul au monde capable d’organiser ce match ! Même le ring venait d’Amérique ! Les Américains avaient même apporté leur eau ! Oui, et leur propre papier toilette ! (…)

Zizi Kabongo se retrouva posté derrière la caméra qui devait filmer les réactions du public. (…)

Le plus singulier était que Mobutu n’était pas là. Il dédaignait le stade où il avait été accueilli par la population en 1965. Craignait-il d’être moins populaire qu’Ali ? Était-il inquiet pour sa sécurité ? Estimait-il qu’en tant qué président-fondateur il devait être justement présent par son absence ? Zizi n’en savait rien. Il savait en revanche que Mobutu regarderait  en direct ses images dans son palais. Le chef disposait en effet du seul réseau de télévision en circuit fermé de tout le pays. (…)

Zizi ne voyait que la foule à travers la lentille de sa caméra, la foule d’abord exulter puis prendre peur. Il ne vit pas Ali chercher les cordes dès le deuxième round et reculer loin en arrière pour éviter le coups de Foreman. (…)

Ali comptait battre Foreman en l’épuisant. Le rope-a-dope, appellerait-il cette technique plus tard. Zizi n’entendit pas Ali crier, avec ce rictus blanc que lui donnait son protège-dents : « George, you disappoint me. » « Come here sucker ! They told me you could punch. » « You’re not breaking popcorn, George. » [« George, tu me déçois. » « Viens donc, pauvre gars ! On m’a dit que tu avais une bonne détente. » « Tu n’arriverais même pas à pulvériser du pop-corn, George. »]

Zizi filmait et filmait. De temps en temps, il se retournait. Il voyait chaque fois le colosse Foreman rouer de coups le corps d’Ali  cabré en arrière. Zizi ne vit pas Ali , au huitième round, treize secondes avant la cloche, soudain se détacher des cordes et porter des coups très rapides, une formidable combinaison  droite-gauche-droite. Le dernier fut un coup de massue venant s’écraser sur la mâchoire de Foreman, qui transforma son visage en un amas de pâte à modeler. Les bras de Foreman, qui pendant huit rounds avaient valsé comme des pinces mécaniques, firent soudain des grands moulinets incontrôlés dans le vide. Foreman n’en revenait pas. On ne l’avait encore jamais mis K.-O. Le sol du ring bascula vers lui.

Ce fut une seule nuit. Aussitôt après le match, un orage d’une exceptionnelle violence éclata. Les boîtes de nuit de Kinshasa étaient bondées. Les boissons étaient gratuites. Tout le monde faisait la fête, tout le monde riait, tout le monde buvait. Mais en rentrant chez lui, Zizi ne put s’empêcher de se demander dans quelles conditions Mobutu avait regardé ces images. Seul dans son palais en compagnie de quelques membres de sa famille ? Profitant du spectacle qu’il avait offert à son pays ? Curieux de la femme en robe rouge ? Ou épiant, inquiet, les réactions du public, s’alarmant de chaque visage qui ne riait pas assez ? »

M’appelle Mohamed Ali (Niangouna, Minoungou)

mappelle-mohamed-aliSur Mohammed Ali, le dramaturge congolais Dieudonné Niangouna a écrit cette pièce. M’appelle Mohamed Ali qui a été écrite pour Étienne Minoungou, qui l’a interprété lors de la création en 2013, dans la mise en scène de Jean Hamado Tiemtoré.

Réaction d’Étienne Minoungou sur le site de la radio burkinabé, Radio Oméga :

« Mohamed Ali est une des figures fortes du 20ème siècle. Je peux même dire qu’avec sa disparition, on a quitté définitivement le 20ème siècle et il était aussi grand que Nelson Mandela, Martin Luther King, Malcom X qui ont marqué le 20ème siècle et l’histoire contemporaine de la lutte des peuples pour l’affranchissement, la liberté, la dignité et Mohamed Ali l’a revendiqué à travers son art, son sport. »

Extrait de la pièce de Dieudonné Niangouna (Éditions Les Solitaires Intempestifs) :
« Debout Frazier et moi nous contemplons Manille pour un long moment encore. Les tambours et les gongs, les chansons festives, les clairons qui libèrent la nuit de ses angoisses, le bruit de la ville qui crache son cœur. Un rêve de titans. Les hommes ne peuvent s’y prêter qu’en étrange chose. Même les spectateurs ne sont pas des Hommes. Ce qui est au-delà des dieux n’a pas de couleur. Beaucoup plus loin que les religions, beaucoup plus loin, beaucoup plus loin que la gloire et la mort, beaucoup plus loin, beaucoup plus loin que la terre, le ciel, les arbres, les mers, beaucoup plus loin que les quatre cent quarante coups que j’ai reçu à la tête, beaucoup plus loin que Joe Louis, le silence des inondations, l’ogre des dimensions, la peur du jour dernier, beaucoup plus loin que le ring et les hourras des spectateurs, les lumières, la chaleur, l’étouffement, les remugles des excitations, beaucoup plus loin que Manille elle-même et son frisson tropical… Salam ! Paix ! Salam ! Paix ! Salam ! Paix ! Quatorzième round, beaucoup plus loin que quatorze rounds dans le frisson de Manille j’ai vu la mort. Je me suis approcher de la mort. Elle n’a pas de couleur. J’ai frappé la mort. Elle m’a mordu à la manière d’une bête enragée. Je l’ai frappée, je lui ai rossé des coups beaucoup plus loin que Smoking Joe Frazier qui est un excellent challenger, tout compte faits. Beaucoup plus loin que Georges Foreman que je salues de tout cœur. J’ai cogné la mort pour sortir de l’enfer. Je l’ai repousser, mais j’ai traversé la frontière de la vie. Et j’ai su que la mort c’est comme la vie, elles n’ont pas de couleurs. Nous n’avons pas de problème de couleur, c’est une illusion de la mémoire. Il n’y a pas d’homme de couleurs. Il nous faut sortir du théâtre, c’est tout. On aura jamais plus le même visage après avoir raconter son histoire. J’ai toujours rêvé de jouer Mohamed Ali. Et le cœur est le parfait champ des morts, là où coulent toutes les obsessions, les prières d’enfance, les rêves de jeunesse, les projets de l’adulte, les peurs du vieillard, la mort de l’oubli dans l’onde, et le châtiment des boniments non exaucés. Et maintenant j’ai vu. Je pardonne à mon cœur de frapper si fort dans l’œil du spectateur. »

Alain Mabanckou se souvient du combat Ali-Foreman (Kinshasa, 1974)

13339556_10154091375002420_7663649007320472869_nPhoto montage postée sur la page FB d’Alain Mabanckou, dont le narrateur raconte dans Demai  j’aurai vingt ans les préparatifs du combat Ali-Foreman à Kinshasa en 1974. Dans une interview à Libération (05/06/16) : « Nous étions fiers de voir ce combat se dérouler sur le continent. Bien sûr, il était orchestré par un dictateur, Mobutu, qui avait mis de l’argent sur la table. »

Du Congo, Sony Labou Tansi, un fleuve de poésie

69806Croyez-moi sur parole, j’ouvre au hasard ce gros livre de 1 252 pages, à la finesse de papier bible, ce Sony Labou Tansi, Poèmes, édition critique, coordonné par Claire Riffard et Nicolas Martin-Granel, en collaboration avec Cécile Gahungu, « la première édition critique d’un des plus grands poètes du XXe siècle », cinquième ouvrage de la collection « Planète libre » (« qui entend réserver aux auteurs majeurs de la francophonie un traitement égal à celui accordé aux grands corpus français : une édition critique exigeante », critique c’est-à-dire accompagné de textes, de commentaires, d’analyses, de critique en somme…) après ceux consacrés à L.S. Senghor, J.J. Rabearivelo, A. Césaire, A. Memmi, édité par l’Item (Institut des textes et manuscrits modernes) – CNRS, donc le voici ouvert presque en son milieu, et là je lis, extrait de « L’Autre rive du quotidien » :

Premier janvier 75
Je brosse mon petit titre
De mammifère —
Et quel mammifère…
Je m’appuie tout contre
Mon petit cœur de poète
Mais quel poète —
L’Afrique a vendu sont monde
À
Trente deniers —
Blasphémateur
Pas par méchanceté — Oh Messieurs
Par un simple petit tour de passe-passe —

Quel poète
Forgeron des points cardinaux
Ramasseur d’anus
Fer à scier l’horizon
Et — j’ai sucé la mamelle flambante
Des étoiles —
Et ça s’appelait vivre de coups fourrés —

On foutait le monde par terre
On réparait les Dieux
Mais moi — je me rappelle
J’ai dit Joyeux Noël aux gens
Avec toutes mes fuites
Fuite de sang
Fuite de cerveau
Fuite de sexe
Courbatures
J’ai dormi
Sur le seul mot de la langue
que j’ai trouvé têtu : OH !
J’étais moi le OH ! le plus OH ! du monde
Germé de la viande
Et l’orgueil était vaniteux —

et là je fais une pause pour dire que je lis çà et que je suis page 582, et que je n’ai pas fini de lire SLT (1947-1995), mort il y a tout juste vingt ans, qu’on a envie de distribuer à la terre entière, que les heureux éditeurs de ce monument présentent ainsi : « Au commencement, donc, le poème. À la source du fleuve Sony, le poète, « car pour moi, on n’est écrivain qu’à condition d’être poète ».
Oui, donc je suis au bord, sur la rive de ce « flux torrentiel » de « notre béant trésor océanique ».

Au-delà du poète et de l’homme de théâtre, divers amis de SLT nous donnent rendez-vous lors d’événements préparés pour le vingtième anniversaire de sa disparition. A lire sur le site de l’ITEM, sur le site de la Maison de la poésie, etc.

Ifrikiamag = Ifrikia + Brazza + téléphone portable

On l’avait quittée il y a près d’un an à Brazzaville. Ifrikia Mockê est de retour. Elle porte le prénom de l’Afrique et lance Ifrikiamag, un magazine vidéo réalisé avec son téléphone portable : « Développer, inventer et façonner un journalisme africain indépendant, mobile, réactif, connecté au terrain et au monde : c’est là mon pari. Un pari que je relève sereine. »

On lui souhaite de réussir, ce qui est déjà fait : oser n’est-ce pas réussir ?

Voir le site d’Ifrikiamag et ses premiers posts : Robinson Solo, le slam revendicateur (« Le slam c’est mon passeport pour la liberté », annonce la slameuse de Brazza) ; Les 10 commandements et la prière du sapeur ; La religion de la sape ; Les secrets de la drague révélés.
Voir Brazza côté slam féminin : « J’ai oublié de hacher mes rêves. » [Papalagui, 22.09.13]

« Eza nini ? » demande la foule devant la performance de Julie Djikey

Djikey YJulie Djikey au tout récent festival Ravy de Yaoundé (Cameroun). DR

Julie Djikey, performeuse de rue des capitales d’Afrique. Membre du Collectif Kisalu Nkia Mbote (Kinshasa), elle était invitée récemment au festival RAVY (Rencontres d’arts visuels de Yaoundé). Djikey est son propre permis de créer. Elle fend la foule, qui devient son public béant, puis final de compte s’interroge : la bagnole, qu’est qu’elle pollue en nous ? Et nous rappelle aussi un bon moment aux Ateliers Sahm (Brazzaville, septembre 2013) où nous avions examiné au filtre de la critique cette création, Ozonization.

Voici la performance filmée dans les rues de Kinshasa et la critique de Sigismond Kamanda Ntumba Mulombo, par ailleurs sculpteur à Brazzaville :

 

Ozonisation : une performance mise à nu
Allusion est faite à l’ozone, la couche protectrice de l’atmosphère terrestre et ancienne appellation d’un quartier de Kinshasa, lieu de la performance de Julie Djikey. Corps enduit d’une mixture d’huile de moteur et de la cendre de pneus brûlés. Lunettes solaires. « Soutien-gorge » en boîtes de conserve. Réservoir de véhicule porté en bandoulière. Corps en exergue. Identité dissimulée.
Muette, Julie « conduit » un véhicule tout terrain, en réalité un jouet, assemblage hétéroclite d’objets récupérés. Ni tout à fait nue, ni réellement folle, elle met à nu la folie des personnes sensées. L’Homo sapiens dilapide son héritage, l’environnement. Loin d’Al Gore, auteur d’Une vérité qui dérange, elle exhibe ses atouts : son propre corps, telles les Femenes, ces militantes féministes aux seins nus.  Prise de risque assumée : la femme, cet obscur objet du désir,  selon un film de Luis Buňuel, suscite voyeurisme et curiosité. Spectacle assuré.
Le Kinois s’interroge : « Eza nini ? » (Qu’est-ce que c’est ?). Subtile implication dans cette expression minimaliste convoquant l’ici et l’ailleurs, l’éphémère et l’intemporel, le traditionnel et le contemporain. Naguère, au Kasaï, la femme adultère repentie, faisait amende, Tshibawu, en arpentant nue le village. Dans l’ethnie mongo, au terme d’une longue réclusion, la primipare, Wala, paradait enduite de ngola, pigments végétaux. La patiente atteinte de maladie psychosomatique, Zebola, procédait mêmement. Julie s’inscrirait-elle dans cette lignée ?

Sigismond Kamanda  Ntumba Mulombo

« Nous sommes les locataires de la langue française…»

« Nous sommes les locataires de la langue française. Nous payons régulièrement notre loyer. Mieux même : nous contribuons aux travaux d’aménagement de cette langue. » Sony Labou Tansi [voir source].

Rappelé par Nicolas Martin-Granel, lors d’une rencontre au musée Dapper ce 16 novembre 2013, avec Boniface Mongo Mboussa, venu, lui, présenté J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, tome 1 des œuvres complètes de Tchicaya U Tam’Si (Gallimard, continents noirs).

[Centenaire Césaire] « Une Tempête » au Centre culturel Tjibaou de Nouméa

Début novembre, selon que vous serez en Martinique ou en Nouvelle-Calédonie, vous aurez le choix entre deux pièces de Césaire, proposées pour son centenaire. A Fort-de-France, le TNP de Villeurbanne met en scène et joue Une saison au Congo [Papalagui, 15/10/2013], à Nouméa, Pacifique et Compagnie met en scène et joue Une Tempête au Centre culturel Tjibaou, du 31 octobre au 03 novembre et du 07 au 10 novembre 2013.

Présentation par la compagnie Pacifique et Compagnie :

« Un navire sombre dans les eaux furieuses d’une tempête infernale. Depuis l’île où il a été exilé à la suite d’un funeste complot, le duc et magicien Prospero contemple le naufrage… et voit débarquer ses ennemis d’autrefois. La vengeance est proche !… Mais son esclave Caliban se révolte, et rien ne sera plus comme avant… Aimé Césaire a adapté pour un théâtre nègre « La Tempête » de Shakespeare.

Ce monument du théâtre est revisité par une écriture anticolonialiste. Exilé de force sur une île, Prospero devient le maître tyrannique de l’esclave Caliban et du docile Ariel. Les rouages de la domination coloniale sont décortiqués au fil de la confrontation des personnages, enfermés sur ce bout de terre sans horizon. »

La troupe du TNP se déplace en Martinique avec Une saison au Congo

C’est un événement : une semaine après la fin des représentations, le TNP de Villeurbanne  met en scène et joue Une saison au Congo à Fort-de-France, en Martinique, les 2 et 3 novembre 2013. « Il me semblait normal dans le cadre d’une célébration de présenter la pièce de Césaire dans la ville qu’il a administrée », se réjouit le metteur en scène Christian Schiaretti, directeur du Théâtre national populaire. C’était aussi la volonté du président du conseil régional, Serge Letchimy. »

La pièce avait été boudée par le théâtre français après sa création par Jean-Marie Serreau dans les années 60. Une saison au Congo a été écrite par Aimé Césaire autour de la figure charismatique et martyre de Lumumba. Elle traite de l’Afrique, de la décolonisation, et du rôle de l’Occident, dans un registre politique et poétique. Une décennie après Discours sur le colonialisme, Césaire choisit de consacrer une pièce de théâtre à la question coloniale, mais aussi à la solitude de l’homme au pouvoir dans un pays neuf (démarche analogue sur Haïti, dans La Tragédie du roi Christophe).

Lumumba est interprété par Marc Zinga qui lui donne une belle justesse de ton et de rythme, tant dans un bar à bières que face à des militaires qu’il réussit à convaincre par la seule puissance du verbe. Un Lumumba ceint d’une impressionnante cohorte de comédiens, la plupart noirs originaires du Congo, du Burkina Faso et d’Europe.

La présence du collectif Béneeré de comédiens burkinabés donne un supplément d’âme à une pièce belle dans sa démesure. Pour la comédienne et metteure en scène Mbile Yaya Bitang, de la compagnie camerounaise Anoora, « Ce n’est seulement jouer le spectacle qui nous intéresse, c’est aussi l’idée qu’elle véhicule à une génération d’Africains : elle nous pousse à mieux connaître notre histoire à nous, et comment passer outre les sectarisations, les communautarismes, les individualismes, les réflexes ethniques, etc. »

En Martinique, la distribution des comédiens sera la même que dans l’Hexagone excepté les figurants du chœur, recrutés sur place. L’ambition de l’homme de théâtre Christian Schiaretti (Molière du metteur en scène 2009) est « d’être à la hauteur du poète, de sa langue et de son projet théâtral. L’implication personnelle de Césaire dans son texte sur Lumumba sera mieux perçue en Martinique [que dans l’Hexagone]. Nous devons être à la hauteur de la langue de Césaire, dans sa sensibilité trempée dans les Caraïbes, dans sa poésie de luxuriance. »

Après la Martinique, la troupe du TNP jouera treize représentations à Sceaux (Hauts-de-Seine), au théâtre Les Gémeaux, du 8 au 24 novembre,

Voir le reportage sur la création au TNT de Villeurbanne, le 14 mai dernier dans Papalagui.

et :

« Indépendance cha-cha, la tragédie de Lumumba », Les Inrockuptibles, 14/10/13
« Césaire ressuscité », Le Nouvel Observateur, 31/05/13
« Une saison au Congo : le grand opéra de l’Afrique », Slate Afrique,  23/05/13

Le DVD de la création, enregistrée au printemps, est disponible, avec bonus et interviews tournés par Christian Tortel, Leïla Zellouma, Bernard Blondeel, Gilles Mazaniello. Distribution COPAT.

Au Congo : « Vive les corbillards, à bas les ambulances ! ».

Le commerce des Congolais avec la mort a de quoi étonner. Deux affaires récentes relèvent de la farce, sans bien entendu faire oublier les conflits meurtriers de l’est de la RD Congo, où le viol est une arme de guerre et de ce côté-ci du fleuve, à Brazzaville, la dernière catastrophe en date : l’explosion du dépôt de munitions du quartier de Mpila le 4 mars 2012 (300 morts, 2 300 blessés et de nombreux sinistrés).
Les deux affaires qui suivent sont inouïes. Elles auraient pu trouver place dans African Psycho, d’Alain Mabanckou, où Angoualima dialogue avec les résidents du cimetière…
Dans ce qui va être conté ans tarder, point de fiction, tout est réel…

À Brazzaville, le 26 août dernier les amis du danseur Prince Dethmer Nzaba sont bien tristes. Les réseaux sociaux annoncent « le décès de l’artiste danseur Prince Dethmer Nzaba, survenu à la suite d’un accident de moto. Il est vrai que Dethmer avait depuis quelque temps une santé fragile, mais il est resté cette belle personne toujours proche des siens. Puisse Dieu accueillir cette âme qui nous a tant émus. »
Les obsèques ont lieu en grande pompe.
À la mi-septembre, une seconde annonce prend l’allure d’un canular, car « Dieu merci ! Prince Dethmer Nzaba est vivant. » Il a tout simplement été… détenu trois semaines dans une geôle municipale. Pourquoi ? Comment ? On se dit qu’il devait y avoir quelque raison… ou pas.
Plein de bon sens, les réseaux sociaux percutent… « à la congolaise » : « Il faut juste retrouver la famille de l’autre cadavre qu’on a enterré à sa place pour qu’elle rembourse l’enterrement enfin je sais pas comment ça va se passer…mais c’est une histoire dingue ! Bon retour à toi Dethmer et longue vie. »

Un mort aurait-il profiter des obsèques pour se nicher à la coule dans le premier cortège ? On en était là de nos questions pathétiques, lorsque survint l’affaire des corbillards de la capitale.
« La semaine dernière, la mairie de Brazzaville a doté le service municipal des pompes funèbres, de 15 corbillards flambant neufs, écrit La semaine africaine. De marque Toyota BJ 75 (une marque qui s’adapte très bien sur les routes du Congo), ces fourgons noirs ont été livrés à un moment où, effectivement, les Brazzavillois ont eu besoin de nouveaux véhicules pour transporter les cercueils. Signalons qu’à cause du nombre insuffisant de corbillards amortis par l’usage et le temps, les pompes funèbres municipales étaient obligées de prendre, parfois, deux cercueils par course. »

Après l’affaire Dethmer, l’affaire des corbillards confirme que la colocation funéraire se porte bien et que… la réalité dépasse la fiction.
La lecture de l’article, signé S.A. Zanzala, ancien conseiller départemental du Pool, est une telle délectation, que voici d’autres extraits à la saveur de foufou :
« Cette situation était très pénible, non seulement pour les familles éprouvées qui devaient précéder les corbillards aux lieux d’inhumation où elles devaient les attendre, parfois sous un soleil accablant, pendant des heures et des heures, mais aussi et surtout, pour les chauffeurs qui, des fois, étaient obligés de traverser toute la ville pour aller collecter, comme un service de messagerie, les cercueils, ces « colis sans valeur », comme on dit dans le jargon de la messagerie, qui étaient amenés aux domiciles ou dans les lieux de culte.
(…) On apprend que deux familles appartenant à une même tribu se seraient, par inadvertance, échangées les cercueils qu’elles ont enterrés dans deux cimetières différents.
Néanmoins, c’est au moment où l’une d’entre elles a ouvert le cercueil pour saupoudrer le mort avec le soufre et verser l’acide, afin de l’incinérer, qu’elle s’est rendu compte de cette situation malencontreuse qui lui a causé du tort et de l’embarras.
Et, comme la journée était bien avancée, et il était temps pour fermer le cimetière, les croque-morts n’ont pas eu une autre solution que d’enterrer le mort, ranger leurs outils de travail et rentrer chez eux. On ne sait pas si dans l’autre cimetière, l’autre famille s’en était, elle aussi, rendue compte.
C’est donc pour mettre fin aux dures épreuves et à des telles scènes vécues par les familles que la mairie centrale de Brazzaville a acquis quinze nouveaux corbillards qui font la joie de tous [sic].
(…)
Les Congolais font non seulement des hautes spéculations, mais aussi des liens forts entre la construction d’un nouveau pavillon à la morgue municipale de Brazzaville, l’achat des nouveaux corbillards, le commerce des ossements humains et les pratiques magiques dans lesquelles leurs dirigeants seraient devenus de grands maîtres. Car de mémoire d’homme, un tel investissement n’a jamais eu lieu dans l’achat des ambulances, que ça soit du côté du gouvernement ou de celui de la mairie centrale. Pourtant, il s’agit là de sauver des vies humaines.
(…)
Alors que vu le nombre d’évacuations sanitaires enregistrées chaque jour dans les différents centres médicaux ou hospitaliers de Brazzaville, c’est dans l’achat des ambulances et non dans celui des corbillards que les autorités nationales ou municipales devraient investir pour convaincre les Congolais sur leurs efforts dans le développement du secteur de la santé. Sous d’autres cieux où l’amour de l’autre est bien pratiqué, il y a aussi des hélicoptères-ambulances médicalisés.
Et, justement, c’est au cours de l’année 2013, déclarée « année de la santé », que le gouvernement congolais devrait, entre autres, doter d’ambulances tous nos grands centres de santé, afin que les Congolais, souvent pessimistes sur le développement ou l’émergence de leur pays en 2025, ne soient pas tentés de dire : « Vive les corbillards, à bas les ambulances ! ».