Féminité : une bonne nouvelle

Après le coup d’envoi – décevant – de la série de nouvelles de cet été 2020 éditées par Le Monde (voir Papalagui, 02/08/20), inspirées du thème « féminité », voici une nouvelle signée Nathalie Azoulai (prix Médicis en 2015 pour Titus n’aimait pas Bérénice, P.O.L.). 

« Dans les jupes de son père » est pleine de délicatesse proustienne. Sa « madeleine » a été le tremplin d’une vie, un moment fondateur d’une vie de mathématicienne. Sa remémoration apparaît lors d’un événement public. Elle passe, sans difficulté n°1 de ce « concours de nouvelles » ouvert à six écrivaines.

L’héroïne est Adèle, « femme d’exception », distinguée par un ministre. Elle se souvient de sa première reconnaissance, à 17 ans, en classe de mathématiques, où elle résoudra un problème, ce souvenir en rappellera un autre, celui d’une enfance choyée par son père « qui lui a ouvert toutes ses boites de jeux » d’échecs et de maths malgré les sarcasmes maternels. Adèle est ainsi surnommée par son père en souvenir d’Ada Lovelace (1815-1852), pionnière britannique de l’informatique.

Après son coup d’éclat, entourée d’hommes admiratifs, « Adèle constate, étonnée, que ce prodige ne gêne pas les garçons, au contraire, puisqu’il est l’exception qui confirme la règle et qu’avec cette exception, on peut certainement trouver de nouvelles sources de plaisir. »

Sujet restreint, récit resserré, unité du déroulement : l’instant où la narratrice prend conscience de son héritage paternel, c’est « l’instant-révélation » analysé par l’historien de la nouvelle, René Godenne, dans son petit livre – qui fait référence – La Nouvelle française (PUF, 1974, épuisé en version papier mais disponible en version numérique)

Ici l’autrice raconte deux moments : la reconnaissance officielle publique et le souvenir intime fondateur, comme deux moments enchâssés. Elle le raconte avec délicatesse.

Féminité : une nouvelle peu rassurante

Le Monde du 3/08/20 entame une série de six nouvelles écrites à partir du mot « féminité ». La première à s’y coller est Maylis de Kerangal (autrice de Réparer les vivants, 2014), qui l’a écrite un peu vite.

L’histoire : pour adopter une voix de radio, « plus masculine », supposée être  « plus rassurante », et avoir une chance de passer au micro, Zoé transforme sa « voix de chiotte » avec l’aide d’un coach. Son amie remarque le changement, de « ruisseau » à « limaille de fer ».

Cette nouvelle est un vrai festival… de couleurs liquides.

un festival de couleurs :

« une belle couleur orange

le bâtonnet rouge

le caban noir

le rouge à lèvres andrinople (Andrinople, ancien nom de la ville turque d’Edirne)

le halo rougeoyant des braseros

deux white russians

deux autres white russians, des cocktails de lait et de vodka

des lueurs orangées

encore deux white russians »

Des clichés exotiques :

« un fond sonore de forêt tropicale

la terrasse du Babylonian Café

sa chanson tel un patio andalou »

Le goût des adjectifs liquides :

« la reconnaître solaire, passionnée et ambitieuse

un timbre clair et vif

un silence d’une densité de platine 

elle était lucide et déterminée ».

Bref, on attend d’autres nouvelles.

Miracle ! La terre mange un enfant en direct !

C’est un livre découvert par hasard qui résonne encore bien longtemps après sa lecture, La fête sauvage, d’Annie Mignard, grand prix SGDL de la nouvelle 2013. Le conte cruel de nos passions télévisuelles pour l’effroi en direct.

Dans l’air flottait cette info récente. Au début de ce mois d’avril, à Roubaix, dans le Nord, d’un petit garçon de 8 ans qui est resté 4h30 dans un cube de béton destiné à éviter les vols de cuivre. Il a pu être dégagé par les pompiers, qui ont utilisé deux marteaux-piqueurs et une scie à béton. Une dépêche nous précisait que « le garçonnet jouait à cache-cache. Il serait alors monté sur un bloc de béton d’environ un mètre de haut, placé sur un autre plus petit, aux pieds du pylône pour empêcher d’accéder aux câbles électrique, et serait tombé à l’intérieur. Les pompiers ont tenté de l’enduire de savon pour le faire glisser dans le tube, mais ont renoncé face à la douleur de l’enfant. L’enfant a été emmené, conscient, sur une civière dans un véhicule des pompiers, sous les applaudissements et les cris de joie de ses parents et des badauds. »

Donc, je découvre La fête sauvage, une nouvelle d’Annie Mignard, aux éditions du Chemin de fer, accompagnée par les dessins d’Emmanuel Tête (2012).
Annie Mignard s’est elle-même inspirée librement d’un fait-divers. En Italie, juin 1981.      « Non loin de Rome, un enfant de six ans tombe dans un puits et reste bloqué à plus de vingt mètres de profondeur. La foule accourt pour assister aux secours qui, pour la première fois, sont retransmis en direct à la télévision pendant dix-huit heures d’affilée, faisant entrer l’information dans l’ère du spectacle. »

Dans la nouvelle d’Annie Mignard, le lecteur n’a pas trop le choix. Il suit pas à pas la tentative de sauvetage, entre la terre ogresse et la foule ogresse attirée par des télés ogresses. Qui est l’ogre ? La terre qui engloutit l’enfant ? La foule et son voyeurisme morbide ? Les télés et leur proximité obscène ? Mais le lecteur sait aussi que le suspens formidable tel que le développerait des infos en continu sur une chaîne en continu, que ce suspens n’est pas le seul sujet ou le vrai sujet du livre.

Qui est l’ogre ? La terre qui engloutit l’enfant ? Page 12 de la La fête sauvage, Emmanuel Tête a dessiné cette danse macabre de trois squelettes joyeux portant chapeau pointu de couleur. Page 13, nous lisons : « Dès qu’on sut où il était, ce fut la ruée. La foule accourut de très loin. Parce que si les parents, les voisins, les carabiniers avaient cru au siècle d’aujourd’hui, la foule, elle, ne s’y trompa pas. Sa mémoire remonte à la nuit du monde. Elle comprit tout de suite qu’il s’agissait d’un sacrifice humain, d’un très vieux rite, et qu’il fallait venir. Miracle ! La terre mange un enfant un direct ! Elle l’a happé de sa bouche vorace, elle est en train de le déglutir tout cru. »

Qui est l’ogre ? La foule et son voyeurisme morbide ? Les télés et leur proximité obscène ?
« Et la foule, là-haut, se jetait à genoux dans des messes improvisées et on ouvrait les pique-niques. C’est le grand divertissement de l’envie de vivre. Les images de l’affluence qui sont passées à la télévision comme un appeau ont fait affluer d’autres curieux. Maintenant ils sont des milliers. Un écran géant les accueille en bordure du terrain pour tenter de les retenir à distance du centre. Il montre en gros plan le trou fascinant où l’enfant a disparu et où il doit forcément réapparaître. Les badauds s’arrêtent, s’attroupent devant l’écran, prêts à être fascinés. (La fête sauvage, page 26.)

Qui est l’ogre ? Que la foule fasse écran, c’est une certitude. Certitude d’une descente aux enfers en direct, d’un conte d’une cruelle beauté qui nous plonge dans un tourment abyssal tel son objet, ce « petit garçon de cinq ans, bondissant, léger comme un bouchon », enfant qui joue au ballon dans l’aride garrigue et ploc ! un trou, une chute dans un terrier de la terre, débaroule au fond d’un long tunnel que seul son petit et minuscule corps peut traverser, qu’aucun sauveteur n’atteindra facilement ou n’atteindra peut-être pas du tout, seule certitude que la littérature peut nous dire il faut du temps du temps du temps pour songer à se sauver soi-même de quoi ? de l’effroi que de jeunes années empêchées, contrites dans la concrétion de la terre, dans l’estomac d’un trou profond ne sauraient jamais être délivrées sans une once de grâce. Seule la grâce d’un geste… ou d’une enfant, elle aussi bondissante, comme l’écriture radicale, profonde et bondissante d’Annie Mignard, qui répond au nom d’Efroia.

Lire sur le site d’Annie Mignard, « C’est physique, écrire ».

Si Écrire, c’est physique était une personne ou un personnage, qui serait-il ? lui demande le site publie.net. Réponse : « Ce serait Christophe Colomb (griffonnant son carnet de bord). »

Écrire moins bien que Léon Tolstoï me semblait une perte de temps (Isaac Babel)

« Dès mon jeune âge, j’avais consacré toutes les forces de mon être à composer des nouvelles, des pièces, des milliers d’histoires. Elles reposaient sur mon cœur comme des crapauds sur une pierre. Possédé par un orgueil diabolique, je ne voulais pas les écrire prématurément. Écrire moins bien que Léon Tolstoï me semblait une perte de temps. Mes histoires étaient destinées à survivre à l’oubli. Une pensée intrépide, une passion dévorante ne valent la peine qu’elles nous ont coûtée que si elles sont revêtues de beaux habits. Comment les confectionner ces habits.

L’homme qu’une pensée a pris au lasso, qui file doux sous son regard de serpent, trouve difficile d’user sa salive à prononcer des mots d’amour insignifiants et creux. Il a honte de pleurer de chagrin. Il n’est pas assez intelligent pour rire de bonheur. Le rêveur que j’étais ne possédait pas l’art absurde d’être heureux. »

Extrait de la première nouvelle éponyme du recueil d’Isaac Babel, Mes premiers honoraires, traduit du russe par Adèle Bloch (Gallimard, Folio). Hautement recommandé !