Autrefois on tuait les vieux

« La cuillère voulait un tiroir,
le tiroir une table,
la table une cuisine,
la cuisine une maison,
la maison un village,
le village une paroisse,
la paroisse un pays,
le pays une langue,
une langue pour lécher la cuillère. »

Jan dau Melhau extrait de Obras completas (Edicion dau Chamin de Sent-Jaume, Meuzac, Haute-Vienne, 1994).
écrit — en occitan et en français— sur la valise n°7 « Des chansons entières remontent de derrière le sentiers », dans l’exposition Autrefois on tuait les vieux, Bibliothèque francophone multimédia, Limoges, place Aimé Césaire.

Sur l’expo, voir l’article sur Lozère.fr

Exhibit B, un voyage dans l’Histoire des expositions coloniales

Exhibit B, du Sud-Africain Brett Bailey, est une véritable arme de guerre artistique. Ce spectacle, vu au CentQuatre à Paris (et qui est présenté du 3 au 7 décembre 2013 à Strasbourg), atypique dans sa forme et son propos, interprété par une dizaine de comédiens performers, transforme une visite d’exposition en voyage dans le temps et dans l’Histoire, où le spectateur ébahi rencontre les figures de l’oppression raciste et coloniale, de la Vénus hottentote, archétype des zoos humains, au réfugié somalien, entravé sur un siège d’avion pendant son expulsion.

Ces statues humaines qui vous regardent, vous, spectateur humble et troublé, droit dans les yeux, représentent un homme ou une femme noir(e), en autant de tableaux, successivement exhibé, empaillé, trouvé, violé, classé, classifié, mutilé, amputé, chosifié post mortem, esclavagisé, asphyxié, chanté.

« Ce n’est pas un spectacle mais une exposition », nous prévient-on dans le sas d’attente où chacun dispose d’un numéro qui sera appelé au hasard. Les couples sont ipso facto défaits, chacun retourne à son individualité – une individualité numérotée – pour une expérience glaçante, un choc émotionnel d’une rare intensité.

Dès l’entrée, comédiens comme visiteurs sont enveloppés d’une musique et d’un chant lyriques, qui nous accompagneront tout au long du voyage. Ce seront les seules paroles entendues. Au silence des comédiens correspond le silence des spectateurs. Il y a bien “correspondance”, une correspondance confirmée par les regards croisés des uns et des autres.

[Reportage France Ô (images Leïla Zellouma, son Gilles Mazaniello), avec les interviews successives du metteur en scène Brett Bailey et des comédiens Chantal Loïal et Eric Abrogoua.]

« Pour moi c’est vraiment réversible, nous affirme Brett Bailey, le metteur en scène sud- africain (dont la lecture d’Africans on stage a déclenché le travail), parce que ce qui est arrivé avec les zoos humains il y a un siècle, avec les gens qui ont été exhibés, rendus impuissants, soumis au regard de l’autre… [fait que nous] avons renversé cette logique : les comédiens ont la puissance, l’autorité et ils regardent vraiment le public. »

Ce regard est travaillé, non pas forcé, mais immanquable.

Ce regard est ce qui transforme des statues en êtres vivants.

La vie de ces icônes humaines sont les tableaux qui personnifient autant de pages d’histoire. Successivement donc, nous les découvrons :

exhibés deux êtres, façon zoo humain, encadrant un chimpanzé empaillé. Titre : « L’origine des espèces ». Cartel : « Trophées ramenés en Europe du Congo français. Techniques mixtes (cartes, divers trophées têtes d’antilopes, deux Pygmées, artefacts culturels, vitrines, accessoires culturels, spectateur(s) »  ;

exhibée aussi en un tableau intitulé « Le chaînon manquant » : « Saartjie Baartman », alias la “Vénus hottentote”, morte à Paris le 29 décembre 1815, statue humaine qui pivote sur son socle, alors que ses yeux vous regardent pendant la rotation.

empaillé (sic ! ) le domestique Angelo Soliman, né en 1721, au siècle des Lumières (sic), en Autriche. Lui aussi vous regarde lors de votre passage.

mutilé, amputé, ces hommes congolais dont la production d’hévéa a été jugée insuffisante par le colon. Punition : une main coupée. Elles sont recueillies dans une immense calebasse portée par un colon assis, derrière le cartel « Civiliser les indigènes n° 2 »

chosifié dans l’ignominie post mortem, cet homme dont le crâne a été curé par une-codétenue namibienne, crâne curé par… des tessons de verre avant voyage en Europe pour raisons d’anthropométrie, présenté sous le cartel « Civiliser les indigènes n° 1 »

trouvé, « l’objet trouvé n°1 : immigrant sénégalais (sic) » ;

violée « l’odalisque noire », assise sur le lit d’un officier, enchaînée par le cou, entourée de tous les trophées de chasse dudit officier, et dont le regard dans le miroir laisse couler des larmes. Nous sommes à Brazzaville en 1905 ;

classé, classifié au temps de l’apartheid sud-africain, comme cette femme assise sur un banc, derrière une grille, et dont les parents ont vu leur mariage annulé, sa mère blanche ne pouvant plus s’asseoir sur le même banc que sa fille métis, interprétée par la comédienne et danseuse guadeloupéenne Chantal Loïal ;

trouvé encore, « l’objet trouvé n°2 : immigrant congolais », peaux de bananes et bananes écrasées à ses pieds ;

esclavagisé au Suriname en cette tête d’homme entravée dans un heaume cage de tête, le tout encadré façon tableau de peinture réaliste, avec à sa base, au premier plan, une peinture découpée représentant une nature morte, le tout portant le titre dérisoirement grandiloquent : « L’âge d’or des Néerlandais »

asphyxié, bâillonné, jambes entravées sur son siège d’avion, comme Mariam Getu Hagos, Somalien demandeur d’asile dont la mort, en 2003, a été causée « par des agents de la police française des frontières pour avoir résister à l’expulsion d’un avion de la compagnie Sabena à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle vers Johannesburg ».

– chanté en son tableau final sous le titre « Le cabinet de curiosité du Dr Fischer », médecin nazi amateur de photos de Namas décapités [son nom est associé au généocide des Hereros au début du XXe siècle]. Sous ces photos de têtes décapitées, un quatuor résolument magnifique de têtes chantées dont les paroles en langue à clics khoïsan sont portées par une musique de cathédrale (le compositeur Marcellinus Swartbooi a travaillé à partir de chants de lamentations), transportant les spectateurs au terme de leur visite au bord de la sidération.

Après ces chants bouleversants, une dernière pièce, un dernier sas permet au spectateur de livrer par écrit ses impressions sur Exhibit B ou de lire les professions de foi des comédiens. Telle celle de l’artiste Junadry Leocaria : “Exhibit est un processus de guérison, tant pour el public que pour les acteurs car personne n’en sort indemne ” Ou ces mots du chanteur Lesley Melvin Du Pont : “Je joue le rôle d’une des « têtes qui chantent » dans le choeur. C’est très personnel car ceux dont les têtes ont été coupées auraient pu être celles de mes grands-parents. Dans mon pays, la Namibie, on ne parle pas de ces choses.”

La porte franchie, des fauteuils réunissent quelques spectateurs qui, peut-être, récupèrent de leurs émotions et d’autres qui attendent la prochaine séance.

La tournée d’Exhibit B se prolonge au Maillon, à Strasbourg, 3 au 7 décembre 2013, au festival d’Edinburgh du 8 au 25 août 2014, à Londres, du 23 au 27 septembre 2014. En discussion, une présentation à Auckland en Nouvelle-Zélande.

Modernités plurielles de 1905 à 1970, première impression

Ou comment retrouver un rapport plus équilibré avec les expressions artistiques périphériques, de l’île de Pâques, poto-mitan du Pacifique, au Nigeria rarement vu sous forme d’un combat au ralenti sous l’égide d’un escargot géant, de Gotène (peintre du Congo) à Pollock, de Picasso à Kandisky, de l’Algérie de Baya à l’Amérique philippine d’Ossorio, dont une œuvre constitue l’affiche de l’expo, et la formidable vitrine qui présente une pièce musée entière d’André Breton… Plus d’une quarantaine de salles à visiter avec patience.
Modernités plurielles de 1905 à 1970, Exposition du 23 octobre 2013 au 26 janvier 2015, de 11h00 à 21h00 Musée – Niveau 5 – Centre Pompidou, Paris.

Alfonso Angel Ossorio, Red Egg [Oeuf Rouge], 1942, Aquarelle et encre de Chine sur papier collé sur carton, 61,8 X 35 cm, Photo © Coll. Centre Pompidou / B. Hatala / Dist. Rmn-Gp, D.R.

[Congo, J-4] : Gordon Parks, un photographe américain

Aux rencontres de la photographie d’Arles, parmi une cinquantaine d’expositions, arrêtons-nous un instant sur celle consacrée aux photos et films de Gordon Parks (1912-2006) : « L’histoire américaine » nous plonge dans l’Amérique de la pauvreté et de la discrimination. L’auteur du film Shaft était aussi un formidable cadreur d’instants qui ont fait sa vie et ses engagements pour un monde plus juste. À voir jusqu’au 22 septembre.

[Congo, J-5] : Congo river à Shanghaï

L’exposition Fleuve Congo, Arts d’Afrique centrale, présentée sous le titre Congo river, a accueilli 480 517 visiteurs du 04/04 au 07/07/13 au musée de Shanghai. L’exposition Masques, Beauté des esprits au Musée national de Chine à Pékin a accueilli près de 300 000 visiteurs du 17/06 au 16/08/13. Soit au total 780 517 visiteurs qui ont découvert en Chine les collections du musée du quai Branly et ses expositions temporaires thématiques. Les deux expositions poursuivront leurs tournées asiatiques. Le Musée national de Corée accueillera du 22/10/13 au 19/01/14 l’exposition Congo river, et l’exposition Masques, Beautés des esprits sera présentée à Taiwan au National Palace Museum à l’été 2014 puis à Tokyo au Japon au printemps 2015.

Source : communiqué.

[Congo, J-12] : se retirer du centre…

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer pour un atelier de critique d’art, le 4 septembre, donc dans 12 jours, je m’imagine en Afrique équatoriale… donc dans un centre géographique, mais bien entendu loin du centre des affaires, en une lointaine périphérie des affaires de l’art contemporain, pour d’autres affaires et revoie l’exposition Simon Hantaï au Centre Pompidou qui se termine le 2 septembre, où le peintre déplie avec méthode, peintre des plis, se rappelant cette parole avant retrait :

« Il y a quinze ans, je me suis placé en dehors. Je me suis retiré du centre, parce que vouloir se placer au centre n’a aucun sens, interdit d’avoir une vision critique. Il ne reste qu’une fonction sociale. Alors, je suis rentré dans l’atelier, sans considération du marché, librement. C’était la seule solution. Sinon la peinture devenait  de la chose, du produit. » Le Monde, 16/03/1998.

par centrepompidou

Voir [Papalagui, 02/09/10] : La littérature monde est indienne, centrale, pas périphérique.

[Congo, J-27] : Le sound system c’est beau comme un camion

Say Watt ? expo à La Gaïté lyrique, devenu « le lieu des cultures numériques », sur le sound system, où comment faire retentir dans une institution culturelle les formes images et son d’une contre culture née en Jamaïque quand un camion chargé d’enceintes pour concert de rue ambiançait tout un quartier. L’ancêtre du reggae. Jusqu’au 25 août 2013.

On y voit aussi Babylon, film de 1981 de Franco Rosso, l’histoire d’un sound system et d’un DJ dans le Londres fin des années 70, début des années 80. Avec Brinsley Forde (Aswad), musique de Dennis Bovell.

BABYLON from psychomafia on Vimeo.

« Mon pays m’envahit » (le coup de colère des galeristes Monnin en Haïti)

Fondée en 1956, la galerie Monnin à Port-au-Prince, est l’un des plus importantes de la capitale haïtienne. Elle a représenté ou continue de représenter des artistes de renommée internationale : Préfète Duffaut, André Pierre, Carlo Jean-Jacques, Manés Descollines, Saint-Louis Blaise, etc.
Michel Monnin et sa fille Gaël disent leur colère, dans un texte intitulé dans Le Nouvelliste « Petit à petit mon pays m’envahit », dont voici les premières lignes : 
« Moi, Galerie Monnin, 19, rue Lamarre, Pétion-Ville, n’ai-je pas le droit de me considérer comme l’héritage commun d’une nation créative? Ne suis-je pas devenue au fil du temps une perle de patrimoine culturel? Et voilà que mon passé au 382 du boulevard Jean-Jacques Dessalines, où je vivais coincée entre la boulangerie Vénus et le Dépression-Bar, me rattrape, me dépasse, me fracasse…..
En 1980, j’ai fui Port-Fatras, Port-no-Parking et la dépression qui me menaçait pour me réfugier à Pétion-Ville, petite ville dortoir sans circulation et brouhaha ! Mais aujourd’hui je me retrouve confrontée aux mêmes problèmes, avec l’insécurité en sus ! Dois-je fermer mes portes à tout jamais ou continuer à vivre stressée dans mon pays qui s’engloutit sous le poids de la démographie, la démagogie, l’anarchie, la misère et les inondations ? Comment survivre dans ce chaos qui risque de se convertir en k-o avant la limite du douzième round «