Femmes et fruits, Place des Fêtes

Au marché du dimanche de la Place des Fêtes à Paris, sous la pluie, des femmes accortes, engagées auprès de réfugiés, hébergés dans le lycée Jean-Quarré tout proche, quêtent des fruits de saison. Un passant ordinaire dépose des reines-claudes, prunes de saison, pensant que les migrants sont des rois.  Un autre des pommes ou des bananes. Les cagettes se remplissent.

Un tract, forcément mouillé, est distribué. Le collectif « Solidarité migrants Place des Fêtes » demande une solution pérenne à une situation tolérée qui repose pour l’instant sur le bénévolat. Il en appelle à la Ville de Paris, à la Préfecture. Pour l’heure, on espère que la collecte du marché sera abondante.

Et on peut toujours s’associer. Voici l’adresse : pdfsolidaire@gmail.com

L’artisan

« J’arrive ! »
Toujours affairé
Mon cordonnier
Même le dimanche
Son mot d’accueil
Ne varie jamais
Doigts noueux comme des racines
Ongles noircis par le labeur
Il a toujours un soulier entre les mains
Le marteau sur le billot
Ses crépins à portée de main
Quand il s’occupe de vous
Ça ne dure pas longtemps
L’œil est comme la main
Précis et sûr
Le diagnostic tombe à chaque fois juste
Jamais je ne demande le prix
La réparation sera toujours impeccable
Au jour dit, la paire est prête
« Voilà, elles sont comme neuves. »
Une semelle, un talon, une boucle
Quel que soit le travail
On paye, on prend, on se salue
À chaque fois c’est pareil
À chaque fois, j’en ressors admiratif
Je repars avec mes chaussures parfaites
Retapées, restaurées, requinquées
Soignées
Pleinement en forme
Et le sentiment d’emporter un peu
Pour moi seul
La certitude
D’avoir côtoyer
Un homme et son métier
D’emporter avec moi
Son geste et son art
Sa justesse et sa noblesse
Et ça, ça n’a pas de prix.

 

Étymologie : Mot né vers 1255 ; de cordoan, cordouan «  de Cordoue  », ville célèbre pour ses cuirs, et -ier, avec une altération due à l’influence de cordon (Le Grand Robert de la langue française)

Le seul plaisir des mots

Plein soleil
Une terrasse
Face au parc
Un serveur
Langue soignée
Accent inconnu
Sa diction brocante
Le seul plaisir des mots
Une distinction, un souci de soi
Chemise blanche impeccable
Pratique une langue dorée
Roule des r tout en élégance tout en éloquence
Ponctue des phrases courtes
Salamalecs enjoués
Les femmes s’arrêtent
Le bisent.
Là, il boit son café
Fume sa cigarette
Plein soleil
Puis reprend son service.
Paris tranquille
Un dimanche
aux Buttes-Chaumont

Question d’image, Varan persiste et signe

Faisant fi de toute inflation, insensibles à toutes les lois de l’économie, même informelle, négligeant volontairement les conseils les plus avisés, les Ateliers Varan remettent le couvert des « Dimanches de Varan » pour le tarif de 5 euros, café et croissant compris (un croissant par personne, faut quand même pas pousser mémé dans les orties) pour deux dimanches consécutifs, en janvier, les 12 et 19, de 10h à 14h.

Nous sommes désolés de signaler à la cantonade que la philosophe Marie-José Mondzain, aura carte blanche, ni plus ni moins, sur le thème : « Le cinéma et les contre-pouvoirs ».

« Il s’agira d’interroger les liens possibles ou impossibles des gestes cinématographiques avec une pratique révolutionnaire. » Au-delà de cette intention qui pourrait nous fourvoyer si nous n’y prenions garde, sachez que le 12 janvier c’est Eric Baudelaire qui s’y collera, à propos du travail de Masao Adachi dans sa relation à l’Armée rouge japonaise à la cause palestinienne [le cinéaste japonais a réalisé en 1971 Armée rouge – Front Populaire de Libération de la Palestine : Déclaration de guerre mondiale], et le 19 janvier on parlera Godard, ce qui ne peut pas faire de mal.

Et comme nous ne sommes jamais assez armés en de telles circonstances, vu le coût dérisoire de l’entrée des Dimanches de Varan, on pourra toujours investir dans la lecture de Homo spectator : voir, faire, voir, essai de Marie-José Mondzain que Bayard a réédité récemment. Par la même occasion, quelques consultations, voire des lectures véritables d’articles de l’intéressée seront mises à profit, tel l’entretien accordé à regards.fr en janvier 2008 : Qu’est-ce qu’une image ? Et même la conférence mise en ligne par Le Monde, il y a dix ans : Qu’est-ce que voir une image ? où l’iconologue se demandait déjà : « Qu’est-ce qu’un spectateur et quelle est sa place ? Est-il toujours reconnu quand on lui donne à voir dans sa situation de sujet de la parole et de la pensée ? »

On retrouvera Éric Baudelaire parmi les signataires du quatrième numéro des Carnets du Bal, Que peut une image ? avec douze autres contributions inédites.

[Les 26 janvier, 2 et 9 février, le critique et universitaire Frédéric Sabouraud essaiera de « Donner matière au temps »]

 

Élève le nuage…

Élève le nuage, atmosphère conjuguée à l’impératif poétique

par le Club des amateurs de nuages,

sensibles à la balade, à la formule frivole,

selon leur expression manifeste :

« Lève les yeux, émerveille-toi de l’éphémère beauté,

et vis ta vie la tête dans les nuages. »

Oui Malcolm ! dont la plastique de la pensée,

de Port-Louis à Stockholm,

baleine le vent.

Françoise Coutant « rêveuse de matières » (voir son site: « Pour lutter contre l’opacité du monde, pour ouvrir l’espace et percevoir le lointain »), Promenoir à nuages, 2003. Courtesy Galerie Dix9, Paris. Photo D.R. Métal, résine, papier – 210 x 80 x 60 cm. Exposition Nuage, Musée Réattu, Arles (16 mai – 31 octobre 2013)

Nuage de poussières volcaniques sur la Baie de Chateaubriand à Luécilla, île de Lifou, Nouvelle-Calédonie, par Eddy Banaré.

 

« Le nuage est un parapluie d’eau, que baleine le vent. », Malcolm de Chazal (Île Maurice, 1902-1981), Sens Plastique, Gallimard, 1948)

Le Guide du chasseur de nuages, de Gavin Pretor-Pinney, Points [Papalagui, 18/08/08]

Aube brumeuse au-dessus Kerkrade, une ville néerlandaise proche de la frontière avec l’Allemagne, sept. 2011, photo  Math Gossens extraite du site du Club des amateurs de nuages ou The Cloud Appreciation Society.

Danilo Kiš : « Ne crois pas aux projets utopiques… »

Découvert au marché du dimanche matin, ce livre signé Danilo Kiš, Homo poeticus, un recueil d’essais, traduit du serbo-croate par Pascale Delpech et publié par Fayard en 1993. Parmi ses essais, je tombe sur Conseils à un jeune écrivain (1984), que je m’en vais dévorer sur une terrasse de bistro. Car ces conseils élèvent. Et pas même besoin d’être ni jeune ni écrivain. Ni Dieu ni maître, selon la vieille devise anarchiste.

L’incipit de Conseils se place dans la contradiction assumée :

« Cultive le doute à l’égard des idéologies régnantes et des princes.
Tiens-toi à l’écart des princes.
Veille à ne pas souiller ton langage du parler des idéologies. »

Suivi de cette magnifique inspiration : « Ne crois pas aux projets utopiques, sauf à ceux que tu conçois toi-même. » Comme si Kiš plaçait au-dessus de tout la liberté individuelle, qu’exalte l’écrivain.

Plus singulière la suite :

« Sois conscient du fait que l’imagination est sœur du mensonge, et par là-même dangereuse.
Ne t’associe avec personne : l’écrivain est seul.
Ne crois pas ceux qui disent que ce monde est le pire de tous.
Ne crois pas les prophètes, car tu es prophète.
Ne sois pas prophète, car le doute est ton arme. »

Ces conseils sont d’ailleurs sur le Net, sans qu’il soit établi qu’ils devraient s’y trouver…

Belle découverte, qui incite à tout lire de cet écrivain yougoslave né en Serbie en 1935, mort à Paris à l’âge de 54 ans, en 1989. Né en Voïvodine, nous apprend Wikipédia, de mère monténégrine et de père juif de langue hongroise (que parlait Danilo Kiš). Il est marqué très jeune par la mort à Auschwitz d’une partie de sa famille. Il s’installe en France en 1962, enseignant le serbo-croate à Strasbourg.

Ou à lire les études sur Danilo Kiš, telle celle de l’universitaire bordelais Alexandre Prstojevic, dans Fabula, Un certain goût de l’archive et son « inaptitude à inventer » : 

« Je suis incapable d’inventer, écrit Danilo Kiš, car il n’y a rien de plus facile que de confronter les personnages A, B et C, de les placer dans le cadre d’une réalité romanesque, de les habiller de vêtements multicolores et de les gorger de pensées et d’idées, de telle façon que tout cela ressemble à la réalité, à la vérité. (…) Je crois au document, à la confession, au jeu de l’esprit. »

À comprendre son inventivité formelle dans cette « obsession documentaire » dans l’un de ses ouvrages de référence, Un Tombeau pour Boris Davidovitch, inventivité pas toujours comprise, explique Catherine Coquio, La biographie comme cénotaphe. Note sur Le Tombeau de Boris Davidovitch de Danilo Kis, publié par l’Association internationale de recherches sur les crimes contre l’Humanité et les génocides (AIRCRIGE) :

« Officiellement, Kis était accusé d’occidentalisme littéraire et de pillage forcené – d’auteurs aussi bien français (Butor) que russes (Babel) ou autres (Joyce). De fait, grand lecteur de Poe, Flaubert, Babel, Nabokov, Joyce et Borgès, Kis avait systématisé, dans Un Tombeau pour Boris Davidovitch, une « méthode documentaire » inspirée de Borgès, consistant à multiplier des citations tour à tour réelles, camouflées et fictives, qui fut accusée de plagiat en des termes si primaires qu’on a du mal à les croire possibles de la part de critiques littéraires… Kis consacra en 1978 un livre entier, à la fois drôle, violent et laborieux, La Leçon d’anatomie, à cette obtuse accusation. »

Revenons à notre Homo poeticus, frais comme les produits du marché. Un autre de ses essais inclus porte ce titre : Le dernier bastion du bon sens et nous permet de mieux faire connaissance avec Danilo Kiš. Son début :

« Je suis un écrivain bâtard, venu de nulle part. Je ne suis pas un écrivain juif, comme le maître Singer. Les Juifs ne sont dans mes livres qui littérareité, singularisation au sens du formalisme russe (ostranienie). Parce que le monde des Juifs d’Europe centrale est un monde englouti, un monde d’hier, et comme tel, situé dans le champ du réel-non-réel. Donc dans le champ de la littérature. Je ne suis pas un écrivain dissident non plus. Peut-être un écrivain d’Europe centrale, si cela veut dire quelque chose. S’il n’y avait la brume de mes origines, je me demande qu’elles raisons j’aurais de la faire de la littérature.

Ce que je déteste le plus, c’est la littérature qui se veut minoritaire, de n’importe quelle minorité. Politique, ethnique, sexuelle. La littérature est une et indivisible. Bonne ou mauvaise. Vous pouvez être homosexuel et ne pas être Proust : être juif et ne pas être Singer. Minorité ou non, cela ne m’intéresse pas. Le sujet de mes livres, c’est pour citer Nabokov, le style. Ou à l’inverse : le style de mes livres, c’est leur sujet. Un point c’est tout. »

Tout cela étant traduit par Pascale Delpech, consultons un de ses entretiens, avec Zoran M. Cvijić, dans Le Courrier des Balkans :

« C’était une expérience incroyable que de traduire ses œuvres à ses côtés, lui-même étant un excellent traducteur. En traduisant, je posais toujours beaucoup de questions, car je ne savais pas tout. Je donnais la traduction achevée à Danilo, puis nous en discutions, en répondant aux questions de l’un et de l’autre. Comme un juge, il me demandait alors : « Pourquoi as-tu traduit ainsi, et non pas comme cela… ». C’était pour moi intéressant et agréable, et naturellement, j’ai beaucoup appris. J’ai assisté à ses côtés à des discussions inoubliables avec les écrivains qu’il connaissait. Je l’ai accompagné dans ses voyages en Amérique, en Europe, et je n’ai fait qu’écouter. Danilo m’a fait découvrir la littérature moderne, russe, hongroise et yougoslave. »

Passerelles :

 

Veuves ou orphelines, les femmes, notre avenir

En ce dimanche ensoleillé, ma libraire est absente du marché.

Son camion est en panne, dit son voisin vendeur de statuettes africaines.

Je repars avec mes cabas de fruits et légumes, poisson et fromages. Veuves et orphelines.

Dans la nostalgie des moments passés à feuilleter tel ou tel recueil de poésie, bonheur de la découverte insolite en ce lieu de dépôt presque aléatoire, furetage et carottage du passé. Souvenir qui convoque des bribes de mémoire, tel L’enlèvement des Sabines, épisode de la mythologie romaine relaté par Tite-Live, durant lequel les premiers hommes de Rome prennent des femmes en les enlevant à leurs voisins les Sabins, thème qui a inspiré les peintres de la Renaissance puis Jacques-Louis David, avec Les Sabines, tableau de 1799 :

Dans Histoire Romaine, de Tite-Live, trad. Désiré Nisard, 1864, chapitre 3 « La fondation de Rome et le règne de Romulus », l’amateur lira :

« Les mêmes Sabines, dont l’enlèvement avait allumé la guerre, surmontent, dans leur désespoir, la timidité naturelle à leur sexe, se jettent intrépidement, les cheveux épars et les vêtements en désordre, entre les deux armées et au travers d’une grêle de traits : elles arrêtent les hostilités, enchaînent la fureur, et s’adressant tantôt à leurs pères, tantôt à leurs époux, elles les conjurent de ne point se souiller du sang sacré pour eux, d’un beau-père ou d’un gendre, de ne point imprimer les stigmates du parricide au front des enfants qu’elles ont déjà conçus, de leurs fils à eux et de leurs petits-fils.

« Si cette parenté, dont nous sommes les liens, si nos mariages vous sont odieux, tournez contre nous votre colère : nous la source de cette guerre, nous la cause des blessures et du massacre de nos époux et de nos pères, Nous aimons mieux périr que de vivre sans vous, veuves ou orphelines. »

Tanguy Viel, Paris-Brest, Minuit, 2009, 2013 rééd. en poche.

Ann Laura Stoler et Frederick Coopr, Repenser le colonialisme, 1997, Payot, 2013, trad. de l’anglais par Christian Jeanmougin.

Bernard Stiegler, De la misère symbolique, Galilée, 2004-2005, Champs essais, Flammarion, 2013.

La Revue des livres, n° 010, mars-avril 2013, Ce que lire veut dire : La lecture, une affaire politique, François Cusset.

Qui vive

Devant « le danger de vitrification esthétique qui menace la sensibilité entière », devant les amalgames éhontés des shows télévisés, devant les recours de plus en plus écrasés soit à un humanisme, soit à une divinité qui ont fait leurs preuves sanglantes, il faut remercier Annie Le Brun de rappeler, pour commencer, ce qui fait la grandeur du surréalisme : « avoir été au XXe siècle la seule tentative de repenser tout l’homme. » (Jean-Jacques Pauvert).

« Qui en effet oserait encore prétendre que la rupture des grands équilibres biologiques par l’anéantissement de certaines forêts d’Amérique du Sud ne va pas de pair avec l’inexistence pour la culture occidentale de certains peuples sauvages ? »

Annie Le Brun, Qui vive, Considérations actuelles sur l’inactualité du surréalisme, Ramsay – J.J. Pauvert, 1991.