Danilo Kiš : « Ne crois pas aux projets utopiques… »

Découvert au marché du dimanche matin, ce livre signé Danilo Kiš, Homo poeticus, un recueil d’essais, traduit du serbo-croate par Pascale Delpech et publié par Fayard en 1993. Parmi ses essais, je tombe sur Conseils à un jeune écrivain (1984), que je m’en vais dévorer sur une terrasse de bistro. Car ces conseils élèvent. Et pas même besoin d’être ni jeune ni écrivain. Ni Dieu ni maître, selon la vieille devise anarchiste.

L’incipit de Conseils se place dans la contradiction assumée :

« Cultive le doute à l’égard des idéologies régnantes et des princes.
Tiens-toi à l’écart des princes.
Veille à ne pas souiller ton langage du parler des idéologies. »

Suivi de cette magnifique inspiration : « Ne crois pas aux projets utopiques, sauf à ceux que tu conçois toi-même. » Comme si Kiš plaçait au-dessus de tout la liberté individuelle, qu’exalte l’écrivain.

Plus singulière la suite :

« Sois conscient du fait que l’imagination est sœur du mensonge, et par là-même dangereuse.
Ne t’associe avec personne : l’écrivain est seul.
Ne crois pas ceux qui disent que ce monde est le pire de tous.
Ne crois pas les prophètes, car tu es prophète.
Ne sois pas prophète, car le doute est ton arme. »

Ces conseils sont d’ailleurs sur le Net, sans qu’il soit établi qu’ils devraient s’y trouver…

Belle découverte, qui incite à tout lire de cet écrivain yougoslave né en Serbie en 1935, mort à Paris à l’âge de 54 ans, en 1989. Né en Voïvodine, nous apprend Wikipédia, de mère monténégrine et de père juif de langue hongroise (que parlait Danilo Kiš). Il est marqué très jeune par la mort à Auschwitz d’une partie de sa famille. Il s’installe en France en 1962, enseignant le serbo-croate à Strasbourg.

Ou à lire les études sur Danilo Kiš, telle celle de l’universitaire bordelais Alexandre Prstojevic, dans Fabula, Un certain goût de l’archive et son « inaptitude à inventer » : 

« Je suis incapable d’inventer, écrit Danilo Kiš, car il n’y a rien de plus facile que de confronter les personnages A, B et C, de les placer dans le cadre d’une réalité romanesque, de les habiller de vêtements multicolores et de les gorger de pensées et d’idées, de telle façon que tout cela ressemble à la réalité, à la vérité. (…) Je crois au document, à la confession, au jeu de l’esprit. »

À comprendre son inventivité formelle dans cette « obsession documentaire » dans l’un de ses ouvrages de référence, Un Tombeau pour Boris Davidovitch, inventivité pas toujours comprise, explique Catherine Coquio, La biographie comme cénotaphe. Note sur Le Tombeau de Boris Davidovitch de Danilo Kis, publié par l’Association internationale de recherches sur les crimes contre l’Humanité et les génocides (AIRCRIGE) :

« Officiellement, Kis était accusé d’occidentalisme littéraire et de pillage forcené – d’auteurs aussi bien français (Butor) que russes (Babel) ou autres (Joyce). De fait, grand lecteur de Poe, Flaubert, Babel, Nabokov, Joyce et Borgès, Kis avait systématisé, dans Un Tombeau pour Boris Davidovitch, une « méthode documentaire » inspirée de Borgès, consistant à multiplier des citations tour à tour réelles, camouflées et fictives, qui fut accusée de plagiat en des termes si primaires qu’on a du mal à les croire possibles de la part de critiques littéraires… Kis consacra en 1978 un livre entier, à la fois drôle, violent et laborieux, La Leçon d’anatomie, à cette obtuse accusation. »

Revenons à notre Homo poeticus, frais comme les produits du marché. Un autre de ses essais inclus porte ce titre : Le dernier bastion du bon sens et nous permet de mieux faire connaissance avec Danilo Kiš. Son début :

« Je suis un écrivain bâtard, venu de nulle part. Je ne suis pas un écrivain juif, comme le maître Singer. Les Juifs ne sont dans mes livres qui littérareité, singularisation au sens du formalisme russe (ostranienie). Parce que le monde des Juifs d’Europe centrale est un monde englouti, un monde d’hier, et comme tel, situé dans le champ du réel-non-réel. Donc dans le champ de la littérature. Je ne suis pas un écrivain dissident non plus. Peut-être un écrivain d’Europe centrale, si cela veut dire quelque chose. S’il n’y avait la brume de mes origines, je me demande qu’elles raisons j’aurais de la faire de la littérature.

Ce que je déteste le plus, c’est la littérature qui se veut minoritaire, de n’importe quelle minorité. Politique, ethnique, sexuelle. La littérature est une et indivisible. Bonne ou mauvaise. Vous pouvez être homosexuel et ne pas être Proust : être juif et ne pas être Singer. Minorité ou non, cela ne m’intéresse pas. Le sujet de mes livres, c’est pour citer Nabokov, le style. Ou à l’inverse : le style de mes livres, c’est leur sujet. Un point c’est tout. »

Tout cela étant traduit par Pascale Delpech, consultons un de ses entretiens, avec Zoran M. Cvijić, dans Le Courrier des Balkans :

« C’était une expérience incroyable que de traduire ses œuvres à ses côtés, lui-même étant un excellent traducteur. En traduisant, je posais toujours beaucoup de questions, car je ne savais pas tout. Je donnais la traduction achevée à Danilo, puis nous en discutions, en répondant aux questions de l’un et de l’autre. Comme un juge, il me demandait alors : « Pourquoi as-tu traduit ainsi, et non pas comme cela… ». C’était pour moi intéressant et agréable, et naturellement, j’ai beaucoup appris. J’ai assisté à ses côtés à des discussions inoubliables avec les écrivains qu’il connaissait. Je l’ai accompagné dans ses voyages en Amérique, en Europe, et je n’ai fait qu’écouter. Danilo m’a fait découvrir la littérature moderne, russe, hongroise et yougoslave. »

Passerelles :

 

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