De Barthes (1966) à Marx (2020)

De Barthes (1966) à Marx (2020)

En 1966, Roland Barthes publiait Critique et vérité, livre de 86 pages publié l’année phare du mouvement structuraliste.

« Critique » car il développe une vision de la critique en opposition à une critique présentée comme traditionnelle. « Vérité » (sans initiale majuscule au mot) car Barthes examine ce qu’est la vérité en littérature à l’encontre de la vérité prétendument univoque de la critique érudite.

Ce jeudi 23 janvier 2020, le philologue William Marx prononce sa Leçon inaugurale au Collège de France, chaire des Littératures comparées « dans une bibliothèque mondiale ».

Dans Critique et vérité, sixième essai de l’auteur (le premier étant Le Degré zéro de l’écriture, publié en 1953), Barthes opère un décentrement puis un renversement.

Un décentrement : il valorise la relation œuvre-lecteur au détriment de la relation auteur-œuvre. Un renversement : il considère l’œuvre et l’auteur non pas comme des « évidences » (seules prises en compte par le « Vraisemblable critique » de la critique traditionnelle) mais comme des éléments – des signes – d’un ensemble de symboles, leur vérité n’étant pas intrinsèque, à rechercher à l’intérieur de l’œuvre et selon les volontés de l’écrivain mais dans un ensemble où est incluse l’œuvre. A ce propos, il va jusqu’à écrire (p. 62) : « Ces œuvres [de la littérature] sont elles-mêmes semblables à d’immenses « phrases », dérivées de la langue générale des symboles (…) à travers une certaine logique signifiante qu’il s’agit de décrire ». 

La force du propos de Roland Barthes, que certains ont assimilé à un « manifeste », a semble-t-il bénéficié d’un contexte et d’une controverse, deux facteurs socio-intellectuels majeurs, qui, de fait, 54 ans après, sont aussi importants à considérer que le contenu lui-même.

Le contexte de l’époque : 1966, « année-lumière », « année mirabilis »

Dans l’histoire des idées, la décennie structuraliste est à son apogée en 1966, qualifiée d’« année-lumière » par l’historien des idées François Dosse, auteur de Histoire du structuralisme, 1991.

Cette seule année 1966 – « année mirabilis » [merveilleuse] – a d’ailleurs fait l’objet d’une série de vingt-deux conférences, pas moins, au Collège de France, organisées en 2011 par Antoine Compagnon.

Entre 1963 et 1966 sont publiés Sur racine, de Roland Barthes (1963), qui suscitera la controverse Barthes-Picard (1965-1966) ; Théorie de la littérature, de Tzvetan Todorov (1965) ; Les mots et les choses, par Michel Foucault (1966) ; Critique et vérité, de Roland Barthes (1966) ; Sémantique structurale, d’Algirdas Julien Greimas (1966) ; les Écrits de Jacques Lacan (1966) ; Lire le Capital, ouvrage collectif sous la direction de Louis Althusser (1965).

Une décennie où les intellectuels se posent des questions en remettant en cause le socle même de littérature, de sa définition comme de son rôle, de son analyse et donc de sa critique.

Pour illustrer l’importance de ce moment clé dans l’histoire des idées, pour le cas français, Antoine Compagnon dans une leçon récente au Collège de France citait le « fameux article de Michel Foucault,  « Qu’est-ce qu’un auteur ? », texte d’une conférence donnée en février 1969 à la Société française de Philosophie. Elle venait peu après un article non moins fameux de Roland Barthes, au titre plus fracassant, « La mort de l’auteur », publié en 1968. Ces deux textes, qui ont figuré parmi les pages les plus photocopiées par les étudiants de lettres avant de devenir disponibles, bien plus tard seulement, dans des recueils posthumes (Barthes, Le Bruissement de la langue, 1984 ; Foucault, Dits et écrits, 1994), énonçaient le credo de la théorie littéraire des années 1970, diffusée sous le nom de post-structuralisme, ou encore de déconstruction. »

Les questions des intellectuels des années 60 portent non seulement sur le statut d’auteur mais aussi sur le statut de l’œuvre avec, par exemple L’Œuvre ouverte d’Umberto Eco publié en 1962, qui se pose la question de ce qu’est une œuvre d’art.

La controverse Picard/Barthes

C’est dans ce bouillonnement intellectuel que s’inscrit la publication en 1966 de Critique et vérité, troisième temps de la controverse Picard/Barthes.

Premier moment, en 1963, quand Barthes publie Sur Racine, homme de théâtre du XVIIe siècle, modèle de la tragédie classique, académicien français, dont l’un des spécialistes reconnus par l’Université est Raymond Picard.

Celui-ci lui répond en 1965 par une critique assassine intitulée Nouvelle Critique ou nouvelle imposture (éditions Jean-Jacques Pauvert), titre dont la formulation est sans ambiguïté.

Et Barthes répond à son tour par Critique et vérité.

Ces trois moments constituent « l’une des plus retentissantes controverses ayant embrasé les sciences sociales et l’interprétation des textes », selon l’historien Christophe Prochasson, aujourd’hui président de l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

Raymond Picard (1917-1975) était un universitaire de référence sur l’œuvre de Jean Racine avait dirigé l’édition des œuvres compètes du dramaturge dans la collection La Pléiade de Gallimard.

La « controverse » est définie par le Trésor de la langue française (TLF) comme étant une « Discussion argumentée, contestation sur une opinion, un problème, un phénomène ou un fait; par métonymie ensemble des éléments divergents ou contradictoires du débat. »

En l’occurrence, il serait plus juste de parler de « polémique », mot dont l’étymologie, précise le TLF , provient du grec π ο λ ε μ ι κ ο ́ ς [polemikos, radical pólemos] « qui concerne la guerre », « disposé à la guerre », « batailleur, querelleur », tant il s’agit d’une « guérilla intellectuelle » aux enjeux qui dépassent le cadre des idées pour aller sur le terrain du statut universitaire, médiatique et d’une position, voire une posture, dans le monde intellectuel des années 60.

La sociologie traite abondamment des controverses scientifiques (voir notamment le hors-série de La Recherche N°24 daté décembre 2017-janvier 2018 ) mais s’intéresse peu aux controverses dans les sciences humaines. Pourtant, elles sont très révélatrices du mouvement des idées dans leurs multiples dimensions, scientifiques et sociales. Exception notable, Les grandes controverses philosophiques, hors-série de la revue Sciences humaines, Grands dossiers n°57, décembre 2019-janvier-février 2020 mais où la controverse Barthes/Picard est absente , sans doute qu’elle ne s’inscrit pas dans le champ strict de la philosophie mais la déborde largement.

Antoine Compagnon en fait un résumé contextualisé : « Critique et vérité, publié en février 1966 avec un bandeau « Faut-il brûler Roland Barthes ? », comporte deux parties : une réfutation violente et politique des arguments de Picard, puis un programme scientiste. Barthes se réclame de la Résistance, de l’avant-garde brimée depuis le xixe siècle ; il s’agit de pousser l’adversaire vers la droite, voire l’extrême droite, et de s’inscrire dans une lignée qui part de Proust, Freud, Lacan, Queneau, Chomsky, Mallarmé, Jakobson, Blanchot, et qui court jusqu’à Le Clézio, Bataille, Saussure, Lévi-Strauss, Lukacs, Goldmann ou Benveniste : il n’y a plus ni poète ni romancier, il n’y a qu’une écriture. Barthes propose de développer une science de la littérature ; la critique doit être un « discours qui assume ouvertement, à ses risques, l’intention de donner un sens particulier à l’œuvre », qui impose du sens au lieu d’analyser comment il se produit. »

Critique et vérité : un essai en deux parties

Première partie de Critique et vérité

Dans cette première partie (« Une réfutation violente et politique des arguments de Picard », selon les mots d’A. Compagnon), Barthes ne répond pas, ne se défend pas des critiques de Raymond Picard [qu’il nomme un seule fois dans le cours d’une phrase (p. 27) mais ne cite jamais, marque de « mépris », selon Danielle Deltel, cf. note 3]. Il contre-attaque sur un ton polémique, en prenant appui sur quelques notions qui caractérisent selon lui la critique académique, affirmant un contre-système, un autre point de vue sur la littérature, sur l’œuvre, sur la langue, convoquant à la rescousse linguistique et psychanalyse, toutes deux reliées dans le structuralisme.

[Ci-dessous les majuscules du texte d’origine sont respectées]

Dès l’introduction de Critique et vérité, Roland Barthes cherche à sortir du cadre du procès qui l’accuse d’ « imposture » (selon le titre de l’essai de R. Picard) :

« Ce que l’on reproche aujourd’hui à la nouvelle critique, ce n’est pas tant d’être « nouvelle », c’est d’être pleinement une « critique », c’est de redistribuer les rôles de l’auteur et du commentateur et d’attenter par là à l’ordre des langages. (p. 14)

Dans la première partie, Barthes s’attaque aux fondements supposés de la critique traditionnelle, fondements politiquement conservateurs, la nouvelle critique se présentant a contrario, comme avant-gardiste :

« Le Vraisemblable critique aime beaucoup les « évidences ». « Ces évidences sont surtout normatives. » (p. 17) : « il faut parler d’un livre avec « objectivité », « goût » et « clarté ». Ces règles ne sont pas de notre temps : les deux dernières viennent du siècle classique, la première du siècle positiviste. Il se constitue ainsi un corps de normes diffuses, mi-esthétiques, mi-raisonnables. (p. 37)

« Les règles du vraisemblable critique en 1965 » sont ses « censures » (p. 29).

Poussant plus loin cette logique de « sortir du cadre » [historique, idéologique], Barthes convoque les recherches de deux psychiatres spécialistes de l’aphasie pour étendre « l’asymbolie » à la littérature : « L’ancien critique est victime d’une disposition que les analystes du langage connaissent bien et qu’ils appellent l’asymbolie : il lui est impossible de percevoir ou de manier des symboles, c’est-à-dire des coexistences de sens. » (p. 43). Pire, il est victime d’une « surdité aux symboles (p. 45). L’ancien critique serait donc… handicapé.

Contre « l’empire absolu » de la lettre (p. 45), celui qui n’a pas encore écrit L’empire des signes (1970) affirme le droit à une « lecture symbolique » de l’œuvre (p. 44). Il plaide pour un « sens multiple » (p. 45) de l’œuvre. « L’œuvre a plusieurs sens », souligne-t-il encore (p. 54).

Deuxième partie de Critique et vérité

Dans cette seconde partie (« un programme scientiste », selon A. Compagnon), s’attachant à « la nature symbolique du langage (p. 53), « nous entrons dans une crise générale du Commentaire » (52), estime Barthes, réunissant plusieurs notions en une phrase : « Pendant longtemps, la société classico-bourgeoise [notion marxisante] a vu dans la parole un instrument ou une décoration ; nous y voyons maintenant un signe [notion linguistique] et une vérité [notion au carrefour de multiples écoles de pensée, mais Barthes ne détaille pas]. Tout ce qui est touché par le langage est donc d’une certaine façon remis en cause : la philosophie, les sciences humaines, la littérature. » (p. 53)

« La Langue plurielle ». Si « l’œuvre a plusieurs sens » (p. 54), la définition même de l’œuvre change : elle n’est plus un fait historique, elle devient un fait anthropologique, puisqu’aucune histoire ne l’épuise. La variété des sens (…) désigne, non un penchant de la société à l’erreur, mais une disposition de l’œuvre à l’ouverture [Barthes rejoint en cela Umberto Eco, dans L’Œuvre ouverte]; l’œuvre détient en même temps plusieurs sens, par structure, non pas infirmité de ceux qui la lisent. C’est en cela qu’elle est symbolique : le symbole, ce n’est pas l’image, c’est la pluralité même des sens. » (p. 54-55)

Et il a cette formule en raccourci : « L’œuvre propose, l’homme dispose. » (p. 56), tout en rappelant implicitement la filiation du structuralisme au Formalisme russe quand il cite « Roman Jakobson (qui) a insisté sur l’ambiguïté constitutive du message poétique (littéraire) (…) La langue symbolique à laquelle appartiennent les œuvres littéraires est par structure une langue plurielle. » (p. 58)

Barthes tente d’esquisser les contours d’une « science de la littérature (ou de l’écriture) ce discours général dont l’objet est, non pas tel sens, mais la pluralité même des sens de l’œuvre, et critique littéraire, cet autre discours qui assume ouvertement, à ses risques, l’intention de donner un sens particulier à l’œuvre. » (61)

L’essayiste déplace la question de l’auteur vers la question du mythe (« sans émetteur véritable ») : « L’auteur, l’œuvre, ne sont que le départ d’une analyse dont l’horizon est un langage : il ne peut y avoir une science de Dante, de Shakespeare ou de Racine, mais seulement une science du discours. » (66).

Deux ans avant son essai, radicalement intitulé « La mort de l’auteur » (publié plus tard, en 1984, dans Le Bruissement de la langue), Critique et vérité esquisse le principe d’une supériorité du texte sur l’auteur à l’opposé de la tradition classique : « En effaçant la signature de l’écrivain, la mort fonde la vérité de l’œuvre, qui est énigme. » (p. 65)

Barthes conclut par deux chapitres, l’un intitulé « La Critique » qui « affronte un objet qui n’est pas l’œuvre, mais son propre langage. » (p. 75) et qui « ne peut que continuer les métaphores de l’œuvre. » (p. 78), cette métaphore étant « infinie » (p. 79).

Le dernier chapitre a pour titre « La Lecture » car « seule la lecture aime l’œuvre, entretient avec elle un rapport de désir. Lire, c’est désirer l’œuvre. (…) Passer de la lecture à la critique, c’est changer de désir, c’est désirer non plus l’œuvre, mais son propre langage. » (85)

De Critique et vérité à la « Bibliothèque mondiale »

Lors de la sortie de Critique et vérité, la responsable du Monde des livres, Jacqueline Piatier, « pro-Picard », conclut ainsi son article : « Le lecteur, si cher à Roland Barthes, attend peut-être que le critique lui apporte autre chose que des périphrases poétiques qui obscurcissent plus qu’elles n’éclairent. Il attend que le critique jette un  » pont  » entre l’œuvre et lui, surtout quand il s’agit de littérature moderne, où un roman de Robbe-Grillet n’est pas à lire comme un roman de Balzac ni même comme un roman  » objectal « . »

En revanche, la même année que Barthes, Tzvetan Todorov publie Les catégories du récit littéraire . Il est dans le même compagnonnage intellectuel que Barthes dont il précise la réflexion : « C’est une illusion de croire que l’œuvre a une existence indépendante. Elle apparaît dans un univers littéraire peuplé par les œuvres déjà existantes et c’est là qu’elle s’intègre. Chaque œuvre d’art entre dans des rapports complexes avec les œuvres du passé qui forment, suivant les époques, différentes hiérarchies. Le sens de Madame Bovary est de s’opposer à la littérature romantique. Quant à son interprétation, elle varie suivant les époques et les critiques. »

Si Todorov est plus précis que Barthes, c’est sans doute que l’objectif de Barthes est différent : lancer un pavé dans la mare, qu’on l’appelle manifeste ou acte de naissance de la Nouvelle critique. Quand l’époque est révolutionnaire, la polémique sert davantage le rebelle que l’universitaire installé.

« Barthes a riposté, mais a-t-il répondu ?, se demande Antoine Compagnon, qui a été élève de Barthes. Il est déjà ailleurs : d’une part il fonde une science du texte, d’autre part il libère la critique. Sa défense est hésitante, flottante entre la science et l’écriture. Picard aura le dernier mot dans Le Nouvel Observateur en montrant que Barthes se renie lui-même et qu’au lieu d’une critique scientifique, il pratique une critique tremplin ou prétexte à l’écriture. »

Quant à l’historien des idées Christophe Prochasson, il clôt son analyse de « l’affaire » par ce jugement : « La controverse s’éteint peu à peu dans le cours de l’année 1967, les événements de mai 1968 marquant peut-être tout à la fois le point final de la polémique et la « victoire » de Barthes sur Picard. »

L’histoire des idées a retenu que ces trois moments (l’essai Sur Racine, puis la réponse de R. Picard puis Critique et vérité) ont constitué l’acte de naissance de la Nouvelle critique, un champ intellectuel de la littérature, critique de l’histoire littéraire et de la toute puissance accordée à l’auteur, s’inspirant des méthodes du structuralisme et affirmant que le temps des œuvres – la littéralité définie en 1919 par Roman Jakobson comme « ce qui fait d’une œuvre donnée une œuvre littéraire ») – est indépendant du temps historique.

Plus d’un demi-siècle après Critique et vérité, la Nouvelle critique contenait en germe ce qui fait problème aujourd’hui : notre désir de littérature, des imaginaires qu’elle déploie dans un monde multipolaire et donc d’une critique multidimensionnelle pour en donner sens et interprétations possibles.

Signe des temps, l’écrivain et philologue William Marx a été nommé professeur au Collège de France, à la chaire de littératures comparées. Ses cours commencent le 5 février 2020.

Parmi ces ouvrages, citons La Naissance de la critique moderne (2005), L’Adieu à la littérature (Minuit, 2005), La Haine de la littérature (Minuit, 2015).

W. Marx se projette dans une bibliothèque mondiale plutôt qu’une littérature mondiale et énonce pour des « lecteurs sans limites » le « principal problème de la littérature » dans sa Leçon inaugurale, qu’il devait prononcer le 23 janvier 2020 :

« Les limites à franchir ne sont pas placées seulement dans l’objet littéraire, qu’il convient d’observer depuis l’extérieur, mais aussi dans le sujet, inconscient des œillères imposées par sa propre culture. Or, le premier obstacle à faire tomber, le principal problème de la littérature, c’est la littérature elle-même, je veux dire la notion même de littérature avec tout ce qu’elle implique de présupposés et d’usages historiquement datés et géographiquement localisés : en gros, l’Europe des deux derniers siècles. Notre amour historiquement situé de la littérature nous impose paradoxalement comme premier devoir de nous arracher à l’historicité de cette même littérature. C’est au nom de la littérature que nous devons nous détacher de celle-ci. »

Barthes, auteur de Le Plaisir du texte (Le Seuil, 1973), ne renierait pas cette vision complexe de la littérature, dans cet élan d’amour-haine que contient sa passion.

Marx le cite dans sa Leçon : « La langue est « fasciste », elle oblige à dire, affirmait ici même Roland Barthes [au Collège de France], mais la capacité de « tricher » avec elle, il la nommait littérature. La langue est fasciste, mais dix langues ensemble sont moins fascistes qu’une seule, et dix littératures forment autant de libertés nouvelles. »

C’est d’ailleurs sur les brisées de William Marx qu’allait Alexandre Prstojevic en 2016 lorsqu’il écrivait à son propos :

« Il est question d’un véritable désir de l’écriture, comme si la nature profonde de cet universitaire reconnu [W. Marx] le portait à exécuter l’ordre qu’en réponse au sévère Raymond Picard relevant, au milieu des années soixante, les erreurs d’analyse dont le Sur Racine, il faut l’avouer, n’était pas exempt, Roland Barthes intimait à la critique littéraire : devenir à son tour littérature. »

Chamoiseau : « Je suis explosé d’écriture »

Patrick Chamoiseau entame une résidence à Science-Po, le 27 janvier.

Me revient en mémoire cet extrait de Un Dimanche au cachot (Gallimard, 2010)

« Du Marqueur de Paroles au Guerrier de l’imaginaire (ces masques dont je m’affuble pour décrocher les autres), chacun de mes livres a fixé la démarche. Chacun de mes livres fut une ivresse inquiète : un décentrement maximal. Et quand il pleut, l’ivresse est haute. La dérive est totale. Je m’abandonne à ces ego que je fabrique, et que j’habite, et qui me squattent plus que nécessaire : ils vont en moi, je vais en eux, pour explorer ce que le monde nous fait en dehors, en dedans. Je suis explosé d’écriture. En mots et en images. Chaque mot : un univers à inventer. Chaque image : un pays à trouver sans territoire et sans frontières. »

Lire Papalagui, 10/04/2012 : « 99 raisons de lire « L’empreinte à Crusoé » de Patrick Chamoiseau »

Abad, lettré du ghetto

Rhapsodie des oubliés, premier roman de Sofia Aouine (Editions de La Martinière), prix de Flore 2019, raconte un ghetto parisien par la voix d’un héros de 13 ans au nom princeps d’Abad, consumé par la nostalgie de Beyrouth, résident de la rue Léon, à la Goutte d’or au plus près du bitume (« Ici la mort infeste le bitume ») et des désirs naissants pleins d’hormones foutraques d’ados en manque d’amour. Et pourtant, de l’amour il y a des tonnes, sous toutes les formes.

Une langue à soi, de haute précision dans l’évocation des sentiments, une rue de Paris d’un quartier métèque, pas le pittoresque de la marge, pas la joyeuseté des Malaussène du quartier Belleville chez Pennac, dans les années 80-90, mais la vérité des mots crus, peu de dialogues, beaucoup de monologues intérieurs savamment orchestrés selon les personnages…

Certains souvenirs vous consument… 

Des parents cabossés, un père violent, une mère à ménages ; une psy juive, petite fille de déportée pour « ouvrir dedans » le corps, l’âme ; des vieux immigrés qui rasent les murs ; Odette, une voisine mélomane, hospitalière mais l’EHPAD aura sa peau de « vieille qui pue » ; Gervaise, une pute au grand cœur et… « la fille d’en face », voilée, cloîtrée mais rattrapée par la tribu de petits caïds salafistes (son journal intime nous est donné à lire, et c’est poignant ; le journal d’Ida, aussi, Ida, la petite juive placée en famille d’accueil pendant l’Occupation, dont le petit carnet noir survivra jusqu’à parvenir dans les mains d’Abad : « Ida le savait : certains souvenirs vous consument, si vous les laissez entrer. Ils sont miel et poison à la fois »).

Les rares refuges sont aussitôt engloutis par le mauvais sort, un appartement qui donne sur une volée de nichons des Femen ou un café, amer triste du ghetto : « Sur Terre, il y a des endroits où tous les maudits se donnent rendez-vous. Ils se baignent dans leur malédiction comme dans une grande baignoire de merde. Le Titanic est un de cela, classé trois étoiles au Michelin de la cassosserie, la vraie, celle des damnés de la terre. »

Damnés de la terre…

Frantz Fanon revit à travers la plume de Sofia Aouine, dont la vie d’ancienne enfant placée à la DDASS est beaucoup dans son premier roman. Fanon mais aussi le Truffaut des Quatre-Cents Coups (le film a 60 ans), façon laissés-pour-compte.

Des destinées sur la crête des possibles où tout peut basculer dans l’espoir ou l’inverse, le plus souvent.

Dans sa playlist, en fin de roman, l’auteure, autrice, écrivaine née avec ce livre, cite Little Ghetto Boy, la chanson (1972) de l’artiste soul américain Donny Hathaway (1945-1979) :

« All your young life

You’ve seen such misery and pain

The world is a cruel place to live

And it ain’t gonna change »

[Toute ta jeune vie

Vous avez vu tant de misère et de douleur

Le monde est un endroit cruel pour vivre

Et ça ne va pas changer]

Mais la langue de Sofia Aouine n’est pas faite que de punchlines en concession au parler du ghetto (« Tati… Le magasin préféré des daronnes et des blédards, notre tour Eiffel à nous »). Cette langue est un oral très écrit qui avance vite, vous fait plonger dans le quartier comme dans la psychologie des « oubliés ».

Abad, adab, enfant lettré du quartier

Son héros porte le nom d’Abad dont l’une des significations en arabe est éternité. Au lieu de le rapprocher d’abd (esclave), rapprochons-le de l’une des formes anagrammées, adab, qui renvoie à la haute tradition culturelle arabe, désignant tout à la fois un esprit cultivé, la noblesse des sentiments, la politesse. Aujourd’hui, adab s’emploie pour littérature.

Dans Rhapsodie des oubliés, Abad est le héros, le narrateur principal, le scribe, le passeur de récits, oraux, écrits, toujours intimes, cachés voire enfouis dans la terre d’un square servant à d’accueil précaire des réfugiés de partout. Abad, l’observateur :

« Tous les jours depuis une semaine, je reste à regarder le bar qui se remplit et se désemplit, au rythme des verres qu’on n’y sert. Du premier café d’éboueur au dernier ballon de piquette d’alcoolo rentré pour battre sa femme et ses gosses. J’imprime tout au fond de ma rétine parce que je sais que je vais peut-être partir moi aussi et que ça me servira un jour pour me souvenir. J’écris tout ensuite dans le petit carnet noir. Je commence à aimer ça. Les pages se noircissent très vite sans que je m’en aperçoive. »

Cette façon d’imprimer permet au narrateur et à l’auteur de tisser des correspondances à la seule force du récit : le petit carnet noir, seule trace de la vie devant pour Ida, petite-fille de deportés sera récupéré par sa fille devenue psy qui le donnera à Abad.

D’autres liens se fondent sur le nom d’un personnage.

Ainsi Gervaise, métisse tellement belle que sa beauté la condamnera au trottoir, d’abord au Cameroun puis à Barbès. On se souvient qu’il y avait une Gervaise chez Pennac comme dans L’Assommoir de Zola. Même espoir de blanchisserie. Mêmes désillusions.

« Gervaise avait tout de suite affiché complet. Blancs, Noirs, Arabes, Chinois, faisait la queue pour toucher sa peau. Son malheur est d’être belle et la jalousie des autres empoisonnait les affaires du bordel. Au tapin, dehors : même scénario. Et à cause des contrôles de police, elle devenait moins rentable. Mama lui avait alors dévolu une pièce rien qu’à elle au dernière étage de l’immeuble. Gervaise avait fini par avoir son royaume. Elle n’en serait jamais la reine, mais l’esclave jusqu’à sa mort. »

Poèmes bleus : tout l’horizon sous ta paupière…

Ces « poèmes bleus », de Georges Perros (1923-1978) sont d’une beauté bleue et fluide comme la Bretagne l’été, ventée ou pluvieuse, mais accueillante c’est sûr avec un tel guide. Tous les offices de tourisme devraient s’en inspirer tant il y a d’humanité dans ces lieux dits par Perros :

Que la Bretagne rentre

Dans les mille pores de ta peau

Dans les mille rues de ton âme

Rues mal famées

Rues douloureuses

Rues clandestines

Interdites à l’étranger

Rues qui montent, montent, et soudain

Tout l’horizon sous ta paupière

Qu’un bon ouragan les anime

Tu ne pourras plus te passer

De cette musique obsédante

Qu’elle secrète, la Bretagne

Etc.
Georges Perros, Poèmes bleus, Poésie / Gallimard

Les « Dames de la lune » décrochent le Man Booker Prize

Pour la première fois le Man Booker Prize récompense une auteure du Golfe, l’Omanaise Jokha Alharthi, pour son roman Celestial Bodies [Corps célestes, non encore traduit en français], titre arabe Sayyidat el-Qamar [Les Dames de la lune] publié en 2011, traduit en anglais par Marilyn Booth pour la petite maison d’édition écossaise Sandstone Press. Les deux femmes se partagent la récompense de 50 000£ soit 57 000€.

Pour le jury, ce roman offre « une vision très imagée, captivante et poétique d’une société en transition ».

Jokha Alharti est la première romancière omanaise à être traduite en anglais. Elle a été formée, en partie, à l’Université d’Édimbourg.

« Je suis ravie qu’une fenêtre s’ouvre sur la riche culture arabe », a-t-elle déclaré à la presse à l’issue de la cérémonie au Roundhouse de Londres.

« Oman m’a inspiré mais je pense que les lecteurs internationaux peuvent comprendre les valeurs humaines du livre – la liberté et l’amour. »

L’intrigue de Celestial Bodies se déroule dans le village d’Al Awafi et raconte l’histoire de trois soeurs, témoins de l’évolution culturelle d’Oman, d’une société traditionnelle à la période post-coloniale, à travers leurs amours et leurs peines : Mayya épouse Abdallah après un chagrin d’amour, Asma se marie par sens du devoir, et Khawla rejette toutes les avances en attendant son bien-aimé, parti au Canada.

Pour la présidente du jury, l’historienne Bettany Hughes, le roman présente en « un art délicat des aspects troublants de notre histoire commune ».

« Le style est une métaphore du sujet, qui répond subtilement aux clichés de la race, de l’esclavage et du genre ».

Jokha Alharthi a écrit précédemment deux recueils de nouvelles, un livre pour enfants et trois romans en arabe.

Pourquoi Segalen

Pas de célébration officielle pour le centenaire de la mort de Victor Segalen, disparu le 21 mai 1919. Il y a bien un colloque à Brest, ville où le poète, médecin et voyageur, féru de Polynésie et de Chine, est né en 1878, où les universitaires explorent sa correspondance. Et surtout, lors du week-end de l’Ascension, du 30 mai au 2 juin, quatre journées à Huelgoat (Bretagne) autour des « Amis de Victor Segalen ». Pourtant le poète du « Divers » vaut le détour…

Huelgoat, dans les Mont d’Arée au Centre Bretagne… Il vint s’y reposer après ses périples polynésien et chinois, las de poursuivre des fantômes. Il trouva la mort dans des conditions mystérieuses à l’âge de 41 ans, un Hamlet à la main, une plaie au talon, .

Ses fantômes, sources d’inspiration… qu’ils soient les anciens Maori du vaste océan Pacifique, dédicataires de son magnifique roman, écrit en 1907, Les Immémoriaux, ou qu’ils se nomment Paul Gauguin, Arthur Rimbaud ou Houo K’iu-ping, général chinois de la dynastie Han (140 – 117 avant JC) dont il découvre en archéologue averti le tombeau le 6 mars 1914, peu avant le déclenchement du premier conflit mondial.  

« Ce n’est pas après la Chine que je cours mais après une vision de la Chine, celle-là je la tiens et j’y mords à pleines dents. »

L’académicien d’origine chinoise François Cheng, « toute sa vie habité par l’errance orientale de Segalen, symétrique de son propre exil occidental », écrit son éditeur, lui rend hommage dans la préface inédite d’un petit livre qu’il avait écrit pour le centenaire de sa paissance, en 1978, et qui est réédité ces jours-ci : « … cet être qui n’a eu de cesse de se dégager de soi, en quête effrénée d’exode… N’est-il pas allé chercher l’altérité la plus étrangère, jusqu’à cette Chine à la fois immémoriale et mortellement charnelle, au point de la transformer en son propre espace intérieur ? » 

[François Cheng, L’un vers l’autre, En voyage avec Victor Segalen, Albin Michel, rééd. 2019, 1ère éd. 2008.]

Lisons ou relisons donc ces trois titres, pour trois périodes, polynésienne, chinoise et… bretonne : « Les Immémoriaux » dédié « aux Maoris des temps oubliés » donne la parole aux Polynésiens ; « Stèles », un recueil de poésie « chinois » tant il est près d’une culture dont il avait appris la langue à l’Ecole des Langues orientales, un recueil conçu comme un jeu allégorique pour passer de « l’Empire de Chine à l’empire de soi-même » ; « Essai sur l’exotisme », petit ouvrage sur l’altérité : « Le pouvoir d’exotisme n’est que le pouvoir de concevoir Autre ».

Qu’on juge son intuition d’avant-garde, lorsqu’il écrivait, en 1878 : « Le divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre, mourir peut-être avec beauté. »

Ajoutons sur les conseils de sa petite fille, Dominique Lelong, qui publiera fin 2019 chez Gallimard une synthèse de sa correspondance, ce quatrième : Équipée, Voyage au pays du réel, long poème en prose en quête d’origine… sur « l’opposition entre ces deux mondes : celui que l’on pense et celui que l’on heurte, ce qu’on rêve et ce que l’on fait, entre ce qu’on désire et cela que l’on obtient… »

Un Divers qu’il magnifie : 

 « Je conviens d’appeler « Divers » tout ce qui jusqu’à aujourd’hui fut appelé étranger, insolite, inattendu, surprenant, mystérieux, amoureux, surhumain, héroïque et divin même, tout ce qui est Autre… » 

Un éloge du Divers, que l’écrivain et poète martiniquais Édouard Glissant appréciait au point de lui consacrer ce titre avec ce mot majuscule : « Introduction à une poétique du Divers », publié en 1996.

Quand il n’était pas en voyage, la dépression le guettait. Ce fils d’instituteurs, élevé par une mère rigoriste s’est évadé de son Brest natal très tôt pour Bordeaux et l’Ecole de médecine maritime. 

Il lisait Salambô, de Flaubert et Cyrano, de Rostand… en cachette. 

Son titre de médecin de Marine en poche, il embarque pour Tahiti. 

Il y sera doublement baptisé. Comme médecin, il portera secours aux sinistrés d’un cyclone dans l’archipel des Tuamotu. Cela lui fera écrire, lorsqu’il découvre les ravages de la tuberculose, parlant du peuple originel : « Nous les avons décimés ».

Comme poète, il se portera acquéreur, peu après la mort de Gauguin, en 1903, de quelqu’uns de ses croquis et d’une toile « Village breton sous la neige », à l’exotisme inattendu.

L’exotisme… la grande affaire d’un Segalen, aux antipodes de Pierre Loti qui aimait se parer des costumes des cultures découvertes alors que Segalen s’y plongeait pour mieux se découvrir et « n’être dupe ni du pays ni du quotidien pittoresque ni de soi ».

« Dans l’esprit de Victor Segalen, le voyage est un mode d’accès privilégié à l’altérité et au Divers, écrit Régis Poulet dans sa préface de L’Equipée. Il y eut, avant et après lui, de plus grands voyageurs : Ibn Battûta et Paul Morand, pour être éclectique. Mais il a tiré de ses voyages un « usage du monde » (comme dira Nicolas Bouvier) ainsi que des raisons pour nous encourager à aller voir Dehors. »

Segalen écrivant dans cet ouvrage – c’était il y a plus d’un siècle :

« On fit comme toujours un voyage au loin de ce qui n’était qu’un voyage au fond de soi. »

LIENS : 

A Brest (Finistère) : 

Colloque : Les « traces alternées » de Victor Segalen. Une exploration de sa correspondance (1893-1919)

https://www.fabula.org/actualites/les-traces-alternees-de-victor-segalen-une-exploration-de-sa-correspondance-1893-1919_91151.php

Au Huelgoat (Finistère) :

Commémorations du centenaire de la mort de Victor Segalen, au Huelgoat, du 30 mai au 2 juin 2019. Victor Segalen dans son dernier décor, Espace d’art l’Ecole des filles.

http://francoiselivinec.com/fr/actualites/article/242/centenaire-victor-segalen-ecole-des-filles

Sur la toile :

Documentaire, dans la collection « Un siècle d’écrivains », Victor Segalen un poète aventurier dans l’empire du ciel, Olivier Horn (1995), coproduction France 3 Lyon, Les Films d’Ici

Segalen, reviens ! on a besoin de toi…

Papalagui, Littératures en fusion, 25/04/19 

https://papalagui.org/2019/04/25/segalen-meconnu-mais-celebre/

Pourquoi « banga », pourquoi « tata » ?

Deux mots des parlers d’outre-mer font leur entrée au Petit Larousse illustré 2020 : banga et tata… ainsi définis :

BANGA n.m.

Mayotte. 1. Anc. Case en torchis où dormait l’adolescent jusqu’à son mariage.

2. Mod. Case en tôle, sans eau ni électricité.

TATA interj. (Surtout dans le langage enfantin).

Fam. 1. Louisiane. Merci. 2. Nouvelle-Calédonie. Au revoir. • Fam. Nouvelle-Calédonie. Geste de la main que l’on fait pour dire bonjour ou au revoir : Le matin, je fais toujours un petit tata au voisin.