[Congo, J-34] Un atelier de critique d’art : Tu veux ? Nommer le monde avec moi

Façade des Ateliers Sahm, quartier de Diata (photos Sean Hart)

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville, du 25 août au 30 septembre 2013, et avant de s’y embarquer le 4 septembre, donc dans 34 jours, demandons-nous avec Sony Labou Tansi :

« Tu veux ?
Nommer le monde avec moi
Remplir chaque chose de la douce aventure de nommer –
Tu veux – Les suffoquer Les ensoleiller
Dans le tic au tac des mondes
Les aveugler d’une charnelle intensité Phonétique
Et pour qu’à ma mort Aucun seul de tes mots ne m’oublie
Tu veux ? Faire et défaire la chair
Dans la douce morsure du langage Tu veux ?
Des mots cassés – Et cassés à quel point José – Parce qu’après tout il faut que moi j’écrive. Le tam-tam est une écriture bien sûr. Mais que peut-il bien à voir avec ma violence de nommer ? J’en ai écouté des très farcis – Par rapport au vieux mot qui tombe dans l’autre vieux mot et qui gueule avec – Nommer tout – Tout nommer, nommer jusqu’à ce que la gueule démissionne – Évidemment il y a vos vendeurs de papier plein de vent, plein de trous d’air – je dirais des trous de gueule. Ça vide – Et parfois la culture inondée des slogans. Ça pose le problème d’être vif ou de ne pas l’être – Ça ne réconcilie pas la tête qui pose les questions et la gueule qui doit faire des réponses à ces questions. Qu’est-ce que je raconte fiche ! Tout est contact. Le reste c’est du baratin. Une façon de remplir – »

Sony Labou Tansi, L’Autre monde – écrits inédits,  L’Atelier de Sony Labou Tansi, Volume I. Correspondance, 1973-1983, Vol. I. Correspondance, 1973-1983. Lettre à José Pivin, datée du 3 mai 1975. Préface Nicolas Martin-Granel, Édition Greta Rodriguez, Editions Revue Noire, 1997. [voir RFI : Sony inédit : les écrits d’outre-tombe d’un « Congaulois » trop tôt disparu]

La plus grande des menaces

A la station de métro Odéon (Paris), une affiche du film Pacific Rim. Dans ce blockbuster de l’été, des robots géants mais humains tentent une résistance à la guerre mondiale imposés par des colonisateurs animaux mais intelligents surgis d’une faille du Pacifique. Sous le titre, ce slogan vendeur (baseline) : « Face à la plus grande des menaces, nos plus grandes armes. »

En regard, un graffiti, rajouté par une main humaine, au feutre, pratique l’art du détournement : « La plus grande des menaces c’est la société du spectacle. »

S’il l’on prononce le nom d’un homme alors il est vivant

Tête de Toutânkhamon enfant (Musée du Caire)

Du Nouvel Empire, la période la plus prospère de l’histoire égyptienne et de ses personnages illustres tels Toutânkhamon ou Ramsès, retenons cette invitation aux apprentis scribes de l’époque (une période allant d’environ 1500 à 1000 av. J.-C) : « S’il l’on prononce le nom d’un homme alors il est vivant. » (Philosophies d’ailleurs. Tome 2, sous la direction de Roger-Pol Droit, Les pensées hébraïques, arabes, persanes et égyptiennes, éd. Hermann, p. 433)

 

En Italie, l’immigration est une tuerie

Une ministre italienne noire, Cécile Kyenge, a été la cible d’un acte raciste en plein discours par un spectateur qui a lancé des bananes en direction de l’estrade. C’était vendredi 26 juillet, à Cervia dans le centre de l’Italie, sur les rives de la mer Adriatique.

Un peu plus tard dans la soirée, un peu plus au sud, un canot transportant 53 migrants africains a chaviré au large des côtes libyennes. Trente et un d’entre eux, dont neuf femmes, sont morts noyés. Ils tentaient de traverser la Méditerranée pour gagner l’Italie.
Vingt-deux personnes ont pu être secourues par un navire marchand qui passait à proximité et ont été conduites sur l’île italienne de Lampedusa. Ces survivants, qui disent venir du Nigeria, de Gambie, du Bénin et du Sénégal, ont raconté que leur canot avait chaviré après trois jours de mer.

Lors du rassemblement de Cervia, des militants du groupe d’extrême droite Forza Nuova (« force nouvelle ») ont également déposé des mannequins couverts de sang factice pour protester contre la proposition de la ministre d’accorder la nationalité italienne à toute personne née dans le pays.Un tract accompagnant les mannequins affirmait « L’immigration tue », un slogan déjà employé par Forza Nuova et faisant référence à des crimes commis par des immigrants.

En argot, on dit par exagération d’un hit musical qui plaît beaucoup : « ce morceau est une tuerie ».
En Italie, pendant cet été 2013, on peut dire sans exagérer de l’immigration : « c’est une tuerie ».

Un numéro Glissant de la Revue des Sciences Humaines

« Chantre de la pensée de la Créolisation, de la Relation et du Tout-Monde, Édouard Glissant signe une œuvre monumentale de romans-fresques, de poèmes épiques et d’essais philosophiques, poétiques et politiques. Il nomme tout cela poétrie, cet acte de pétrir la pâte de la langue et de l’imaginaire. Ce numéro 309 de la Revue des Sciences Humaines, daté de janvier-mars 2013 est dirigé par Valérie Loichot, professeur de lettres à Atlanta et ancienne élève d’Édouard Glissant à Baton Rouge. Le terme « d’Entours » contenu dans le titre renvoie aussi bien à l’écologie de l’auteur qu’à son entourage humain. De Martinique et de Guadeloupe, du Maroc et du Cameroun, de France, de Suisse et de Belgique, des Etats-Unis et de Grande-Bretagne s’élèvent des voix d’universitaires et de poètes qui rendent à Glissant un hommage digne de sa dimension-monde. Les quatre sections du recueil, « Relations », « Entours », « Politiques » et « Offrandes », évoquent tour à tour les affinités de l’œuvre glissantienne à la philologie du Moyen-âge, l’anthropologie, le mouvement rastafari et l’écriture de la Shoah; les dimensions vertigineuses et tragiques de son paysage; les engagements et errances politiques de l’auteur des luttes pour l’indépendance à la commémoration de l’esclavage ; et l’ami disparu dont le legs reste vivace. »

Lire la critique de Florian Alix sur le site non.fiction.fr.

Tirs de mortiers

Ça c’est passé ce matin dans le monde.

« Après deux nuits de violences, le calme est progressivement revenu sur la ville dans la nuit de dimanche à lundi. Seuls quelques feux de poubelles et tirs de mortiers ont été recensés. » (Un journal français).

De quelle ville s’agit-il ? Ariha (Syrie) ? Taji et Abou Ghraib (Irak) ? Trappes (France) ? Les trois : Ariha : 18 morts. Taji et Abou Ghraib : 12 morts. Trappes : « la situation est contenue » (ministre).

Le niqab, Kant et la liberté

À Trappes, le contrôle d’identité d’une femme en niqab dégénère. Une nuit d’échauffourées. Policiers contre émeutiers. Flash-Ball et de gaz lacrymogènes contre cailloux et mortiers.

Dans un quartier de Paris, une femme en niqab. En vitrine, une robe rouge. Tentation. Un conte moderne où une mère analphabète a pour liseuse, sa fille scolarisée. La fille lit à la mère le livre d’Emmanuel Kant, écrit en 1784, Qu’est-ce que les Lumières ?, où le philosophe développe l’idée qu’il est bénéfique de penser par soi-même.

Extrait p. 76 de ce beau petit livre, Kant et la petite robe rouge, signé Lamia Berrada-Berca (éditions La Cheminante) :
Une robe est une forme d’idée.
Une vision du monde.
Un grand désir d’être.
Une façon d’exprimer sa liberté à même le corps : voilà ce que cette robe au tissu si différent du gros drap grossier de tergal qui l’enveloppe habituellement incarne aux yeux de la jeune femme.
Mais encore faut-il la porter… La liberté ne se range pas au placard, elle s’affiche.

Joha était monté sur un mulet têtu et rétif…

Joha était monté sur un mulet têtu et rétif qu’il n’arrivait pas à faire avancer dans la direction qu’il voulait. Un de ses amis qui l’avait croisé lui dit : « Où vas-tu, maître Joha ?» Il répondit : « Là où va le mulet ! »
Les grandes facéties de Joha (Nawâdir Johâ l-kubrâ, نوادر جحا الكبرى), p. 262, cité par Jean-Jacques Schmidt, Le livre de l’humour arabe, Actes Sud, Babel, mai 2013, p. 152.

Au festival d’Avignon, Illumination(s) du Val Fourré

À l’entrée du Théâtre des Halles, l’une des scènes phares de ce festival d’Avignon Off, un coupeur de billets arrête un « coupeur de routes », comme dirait Kossi Efoui. Ça discute, ça s’envenime. L’un demande à convoquer un responsable. L’autre résume la situation :    « Je ne suis qu’un coupeur de billets. »

La banlieue, c’est chaud, avant même le spectacle annoncé : Illumination(s), texte et mise en scène d’Ahmed Madani (« un récit choral où 9 jeunes d’un quartier populaire nous invitent à passer de l’autre côté du miroir »).
À peine assis, nous avons droit à une altercation dont le chahut vient justement de l’entrée, côté jardin. Ça castagne, ça envahit le plateau où l’intrus s’étale de tout son long. Des mastards le secouent. Il reste immobile. Spectacle ou fait-divers ? Le public échange des avis. Se poser la question, c’est déjà témoigner de la réussite du scénario. Entre réel et mise en scène, la banlieue, c’est show.

Photo François Louis Athenas

Illumination(s) vient du Val Fourré, quartier star de la banlieue, côté Mantes-la-Jolie. Neuf comédiens non professionnels, qui ont du bagout et du talent : « Trois jeunes hommes vivant à trois époques différentes qui se retrouvent par-delà la vie et la mort. Ils portent le même nom : Lakhdar, qui veut dire « vert », ils symbolisent l’espoir. Ahmed Madani nous invite à voyager « au pays des zones sensibles de (sa) mémoire ». Beau détournement de mots qui rend grâce aux « zones sensibles » des bons vieux clichés.

La famille d’Ahmed Madani est arrivée à Mantes-la-Jolie en 1959. Nous avions apprécié, c’était aux Francophonies en Limousin en 2009, sa mise en scène de Paradis blues, texte de l’écrivaine mauricienne Shenaz Patel, interprété par Miselaine Duval. Illumination(s) en est le symétrique. L’un était dans la force de l’intériorité, le tout dernier est dans la tchatche chorégraphiée.
Dans Illumination(s) une suite de tableaux et de récits de vie donnent l’occasion aux comédiens de jouer leur propre rôle, du moins des personnages qui leur sont visiblement proches.
Le « Je-me-souviens » façon Georges Perec est un grand moment. Loin d’être un simple exercice de style, la scène devient parole multiple, en rebonds d’un personnage à l’autre. Les neuf comédiens occupent magistralement le plateau qui devient espace mental partagé aux thématiques familières aux spectateurs (l’immigration, le lien entre les générations, le choc des cultures).
Et cet ensemble où est anticipé un contrôle de police. Groupe de profil, regards tendus, les mastards-en-costard sont devenus des capuches-qui-sentent-l’embûche. On mime le lancer de projectiles façon Intifada de banlieue. Fumée des lacrymos, belle création sonore de Christophe Séchet. L’espace semble se démultiplier. Belle chorégraphie là encore, soutenue par le vidéaste Nicolas Clauss. La force de cette « performance spectacle » (le public ne s’y trompe pas : c’est un triomphe) tient dans la belle présence des comédiens, qu’Ahmed Madani a su porter haut comme si la banlieue était une chorégraphie, la danse vivante d’une mémoire à vif.

À noter la diffusion de la pièce Illumination(s) en exclusivité et en direct le 26 juillet, 19h sur Culturebox et son dossier de presse.