Adieu Berthe ou le refus d’enterrer l’enfance

Adieu Berthe ou l’enterrement de mémé, est une variation sur la disparition, de l’enfance, du temps, des êtres aimés. L’enfance est marquée par l’illusion et de ses magiciens qui en jouent, hier comme aujourd’hui. La Disparition de Georges Perec n’est pas loin : une lettre a disparu, la plus fréquente de l’alphabet, le e, magnifique et minuscule allégorie pour raconter la disparition de ses parents et donc d’une mémoire familiale, qui n’a même as eu le temps de se constituer, d’exister.

Au contraire, Adieu Berthe fait de l’enfance le cœur palpitant du héros, Armand, pharmacien, interprété par Denis Podalydès.

« Pourquoi ne pourrait-on pas tout mélangé ? » dit ce petit-fils de Berthe à ses obsèques. Armand est constamment dans l’indécision. Alors que son fils s’est ramassé à son devoir de philo (Qu’est-ce que vouloir ? [sic]), lui-même ne sait pas décider entre sa femme (Hélène, Isabelle Candelier) et son amante (Alix, Valérie Lemercier). Comme il ne sait pas décider entre deux entreprises de pompes funèbres : celle conseillée par belle-maman (Suzanne, Catherine Hiegel) qui porte le nom de Définitif [sic] et dirigée par un hurluberlu grandiloquent et new-age (Rovier Boubet, Michel Vuillermoz) et la seconde au nom de Hoolacool, dont le dirigeant est interprété par Bruno Podalydès, qui dirige une fois de plus son frère dans un film.

Armand est donc un pharmacien indécis dans une comédie de mœurs à l’humour noir, qui se déplace dans la vie comme entre son officine et son amante, à trottinette, et qui joue de la mémoire comme un héros échappé du Fabuleux destin d’Amélie Poulain, film auquel on pense quand on le voit ouvrir son tiroir où il conserve tous les objets de ses tours de magie…

Comment regarder la France quand les yeux sont remplis du monde ? (Depardon)

Le documentaire Journal de France commence à Nevers où Raymond Depardon a choisi un carrefour dont il espère que piétons et autos disparaîtront assez longtemps pour que reste seulement un paysage épuré.
Dans des paysages déserts de France, le créateur de l’agence Gamma recherche la bonne photo à bord de son camion labo.
Naguère, il était à l’étranger. Ces images filmées sont mises bout à bout par Claudine Nougaret, sa compagne, qui commente en voix off son choix à elle, des « chutes » de films. On passe du Vénézuela au Proche-Orient, en Centrafrique, où un certain dictateur Bokassa s’adresse sur un ton grandiloquent à un public de footballeurs professionnels.
Film à la fois autoportrait et mémoires de Raymond Depardon, co-réalisé par le couple, Journal de France pose une question simplement :

Comment regarder la France quand les yeux sont remplis du monde ?

C’est bien entendu une question qui s’adresse à chaque de nous, qu’il soit voyageur de facto ou voyageur par procuration (télé, romans, racontars).
Dans son camion labo, Raymond Depardon est souvent filmé de profil, lui regardant la route, nous, nous demandant ce qu’il cherche. A l’heure où la photo numérique a transformé tout quidam en capteur de visages, le grand reporter est en quête de paysages désertés.
Bonheur nostalgique d’effeuiller avec lui une mémoire commune, puisque ses images d’avant font partie non pas d’un récit national mais d’un récit mondialisé. C’était le 21 août 1968 : les chars russes entraient en Tchécoslovaquie. C’était le 21 avril 1974 : l’ethnologue Françoise Claustre était prise en otage dans le désert du Tibesti (Tchad) par des rebelles menés par Hissène Habré et Goukouni Oueddei. Une prise d’otage qui dura plus de mille jours et donna lieu aussi à une interview réalisée par Raymond Depardon. François Claustre : « Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? ». Le désert du Tibesti sert de révélateur au désert français à venir.
La France attend l’élection présidentielle. Raymond Depardon tourne 1974, une partie de campagne, documentaire sur la campagne présidentielle du candidat Valéry Giscard d’Estaing, qui dans une séquence d’une réunion d’entre deux tours s’adresse à l’un de ses conseillers : « Ne m’interrompez pas ! ». VGE interdira sa diffusion.

Dans Journal de France, dernier documentaire en date d’une longue filmographie, photos d’aujourd’hui et bouts de films d’hier alternent. On aurait aimé que les photos prises aujourd’hui fassent un beau générique de fin : tabac, coiffeur, vitrines d’une France qui part de nos mémoires, angles droits de bâtisses, saillies de souvenirs debout dans des paysages en désertification.

Revue de presse, reprise d’Allo-ciné :

Les Cahiers du cinéma, Joachim Lepastier : « Depardon trouve avec le désert français le troisième terme du triptyque méditatif qui sous-tend la démarche d’une vie : un voyage erratique qui ne soit pas une fuite mais la reconnaissance d’un territoire à la fois terrien et intime, aussi bien un pré carré qu’un jardin secret. »

Le Journal du dimanche, Jean-Luc Bertet : Au delà des flash-back, il s’agit d’un double portrait, tout en pudeur et en retenue. Celui de Raymond Depardon, bien sûr, mais aussi de sa France, dont il cartographie les charmes à la fois désuets et vivaces. Souvenir d’un périple.

Marianne, Danièle Heymann : « [Raymond Depardon] s’arrête où bon lui semble, sort un gros appareil à l’ancienne, se recouvre la tête d’une étoffe rouge, et photographie « à la chambre ». Il y a dans son geste quelque chose d’anachronique, d’artisanal, d’éternel. »

Le Monde, Thomas Sotinel : « Journal de France » est donc fait de deux films : une chronique de la pérégrination du photographe et un montage de séquences inédites (…) De ces deux idées de films, les réalisateurs espéraient sans doute la naissance d’un troisième. Espoir déçu. « Journal de France » est une somme dont la valeur est bien inférieure à ses composants.  »

Télérama, Cécile Mury : « Bouts de pellicule, rushs inédits, images d’archives, ce « Journal de France » déborde les frontières et remonte le temps pour former un étonnant collage. (…) le portrait de l’artiste croise celui, multiple, changeant, toujours passionnant, de la société contemporaine. C’est la force de ce film-mosaïque. « 

Comment peut-on être descendant de marron en Guadeloupe ? (Gisèle Pineau)

Cent vies et des poussières (Mercure de France) est le vingtième livre de Gisèle Pineau. L’histoire d’une femme de la Guadeloupe qui ne vit que pour faire des bébés et se remplir de consommation, alors qu’alentour la jeunesse est dans l’impasse. Un style ample et généreux pour ce roman, traversé par les grandes grèves de 2009, où est mise en question la responsabilité des adultes héritiers d’une histoire glorieuse, celle des nègres marrons.

Liens avec le roman d’Alfred Alexandre, Les villes assassines (Écriture, 2011) et avec Nèg maron, film de Jean-Claude Flamand Barny :

 

Chronique Culture du 4 mai 2012

Sur France Ô, la Chronique Culture du 4 mai 2012 :

1. À voir l’exposition, Le Corps découvert à l’Institut du monde arabe. Parmi les 70 artistes, 200 œuvres, je retiendrai le travail photo de l’artiste franco-marocaine Majida Khattari. Cette série a pour titre Les Parisiennes. Majida Khattari a déjà présenté des défilés performance sur le voile et la burqa. Voir le site de l’artiste.


Ces deux photos s’inspirent ouvertement de la période orientaliste d’Eugène Delacroix qui a peint en 1834 Femmes d’Alger dans leur appartement, un tableau exposé au Louvre, une vision réaliste du monde arabe, non fantasmée, une référence directe pour Majida Khattari, qui s’attache à un érotisme subtil à peine voilé.


Le Corps découvert est une exposition ouverte jusqu’au 15 juillet à l’Institut du monde arabe à Paris.

L’écrivain martiniquais Raphaël Confiant m’offre une transition évidente avec Rue des Syriens (Mercure de France), nom donné à la rue François Arago à Fort-de-France qui regroupe les commerçants levantins.


Ce n’est pas son meilleur roman, mais lui aussi tombe à pic, en résonance involontaire avec l’actualité du monde arabe. Il a le grand mérite de compléter sa « Comédie créole », (au sens de la Comédie humaine balzacienne) dont il nous avait déjà donné plusieurs composantes avec l’histoire des engagés indiens dans La panse du chacal et la présence chinoise (sa grand-mère paternelle était chinoise) avec Case à Chine.

À noter, à titre anecdotique, dans Rue des Syriens, la Guadeloupe est nommée par les candidats syro-libanais à l’exil, « Oued el-Houb », c’est-à-dire « la Rivière de l’amour ».

3. À quelques jours du festival de Cannes, voici un film présenté au festival l’an dernier, film du mexicain Gerardo Naranjo, Miss Bala. C’est l’histoire d’une miss beauté otage d’un cartel de la drogue, fléau qui a déjà fait 35 000 morts dans le pays.
Poignant ce portrait d’une femme belle emportée dans une logique de guérilla urbaine où chacun de ces choix peut être fatal, grand rôle mélancolique pour Stéphanie Sigman et superbe rôle de méchant intelligent Noe Hernandez, le chef de gang, deux comédiens impeccables.

Chronique Culture du 27 avril 2012

1.

Le Retour d’Ataï, scénario Didier Daeninckx, dessins Emmanuel Reuzé.
Ataï, l’un des chefs de la rébellion de 1878 en Nouvelle-Calédonie. Sa tête devenue trophée pour musée. Sa restitution est annoncée depuis peu.

Dans la BD, un vieux kanak fait le voyage depuis sa tribu de Tendo dans la province Nord de la NC. Il vient à Paris pour enquêter sur la tête, dans les musées, les salles de ventes et dans les collections privées.
La narration est assez succincte, mais ce qui fait la force de la BD est son graphisme qui nous plonge dans une atmosphère mystérieuse, de non-dit, sur la marchandisation officielle des têtes ou sur la perversité de certains collectionneurs privés. Le trait d’Emmanuel Reuzé réussit à donner une gravité et une dignité aux têtes kanak.
2.

Le Secret de l’enfant fourmi, premier long métrage de Christine François, qui sort le 2 mai, film dont le principal intérêt est de lever un tabou sur l’assassinat des enfants-sorciers par toute une communauté, les Baribas du Nord-Bénin.

(c) Agat films et Cie

Dans le film, basé sur des faits réels, une jeune femme en mal d’amour débarque chez son ancien amant qui vit en Afrique, se perd dans la nuit de la brousse, se voit confier de force un enfant abandonné par une mère en plein désarroi.

Bande-annonce :

 

Reportage réalisé par Sabine Godard, (France 3 Amiens), tant sur l’objectif  de la réalisatrice-documentariste Christine François, que sur la musique (très originale) composée par Jean-François Hoël, l’un des musiciens du groupe picard Zic Zazou :

 

3.

En Afrique du Sud … au temps de l’apartheid avec The Suit, (Le costume), une pièce de théâtre du Sud-Africain Can Themba, adaptée, mis en scène et en musique par Peter Brook, Marie-Hélène Estienne et Franck Krawczyk.
C’est l’histoire d’un homme amoureux de sa femme qui rentre chez lui et la découvre avec son amant qui part en courant et laisse son costume dans la place.
La suite de The Suit raconte comment ce couple va vivre avec ce costume… entre comédie et tragédie…
C’est une pièce où tout fonctionne à merveille, y compris l’anglais sur-titré en français. La violence sociale ou conjugale est sublimée par les chants de la comédienne Nonhlanhla Kheswa dont voici un avant-goût :


Vous avez reconnu Feeling Good de Nina Simone. The Suit, ce n’est pas une comédie musicale mais du théâtre chanté avec trois musiciens sur scène et qui interprètent des rôles de figurants, où Miriam Makeba côtoie Franz Schubert.
The Suit se joue à Paris, au théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 5 mai.