Cadavres très exquis ou C’est dans le monde qu’on fait les meilleures soupes de mots

« Le cari coco et le couscous du cornac cuisent dans la cocotte pour toute la caravane : casoar, caïman, civette, cacatoès, chacal, colibri, chimpanzé, canari. Seul le condor a le cafard de n’être pas convié. »

Extrait de Comptines polyglottes par Aurélia Moynot, édité à La Réunion par Epsilon.

Sauriez-vous retrouver l’origine des mots ? Du tamoul, portugais, arabe, cinghalais, néerlandais, persan, malais, caraïbe, arabe, malais, arawak, tshiluba (langue bantoue de RD Congo), espagnol, quechua.

Voir le site d’Aurélia Moynot, petite-fille de papetier et créatrice de sculptures de papier et carton.

Cuba, Trinidad, un Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-monde 2012

 

Après le Grand prix du livre insulaire, remporté en août à Ouessant, l’écrivaine cubaine Karla Súarez, résidant à Lisbonne, en résidence temporaire à Vincennes où elle anime des ateliers d’écriture en espagnol, a été récompensée le 14 décembre à Paris du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-monde 2012 pour son troisième roman, La Havane année zéro, traduit de l’espagnol (Todos mienten) par François Gaudry pour les éditions Métailié, alors que l’écrivain d’origine trinidadienne, vivant à Vancouver (Canada) David Chariandy reçoit une mention pour son premier roman Soucougnant que les éditions Zoé ont eu la bonne idée de publier en français faisant appel très justement à Christine Raguet, elle-même déjà récompensée pour sa traduction du Prix Baudelaire de la Société des gends de lettre. Bref, deux sacrés bons romans.

En 1856, le goût de l’étude chez les chrétiens orientaux

En 1856, Joseph Toussaint Reinaud, (1795-1867) écrit dans De l’état de la littérature chez les populations chrétiennes arabes de la Syrie :

« Le goût de l’étude est devenu général chez les chrétiens orientaux. D’une part, ils ont senti le besoin de s’initier aux langues européennes, afin de profiter des lumières de cet Occident, qui, pendant si longtemps, fut le tributaire de leur patrie ; aussi, il n’est pas rare de rencontrer parmi eux des personnes qui, outre l’arabe, leur langue maternelle, parlent italien, l’anglais, surtout le français, et qui ont acquis des notions plus ou moins profondes dans la littérature représentée par chacune de ces langues. D’un autre côté, par zèle pour un idiome qui est devenu le langage national, ils se sont plongés dans l’étude de l’arabe savant, de l’arabe qui était parlé en Arabie dès avant Mahomet, et qui, a été consacré par le Coran. Ils ne se sont pas arrêtés à la signification courante des mots  ;  ils ont voulu remonter aux origines des choses ; ils ont recherché les proverbes les plus anciens, ceux qui étaient presque aussi anciens que la nation elle-même ; ils ont recueilli les anecdotes qui se rattachent à certaines dénominations encore usitées ; ils ont suivi le développement de la langue, jusqu’au moment où la décadence s’est fait sentir, et où la littérature n’a plus rien produit qui fût propre à satisfaire une curiosité exigeante. »

La totalité est consultable sur le merveilleux site Numelyo de la Bibliothèque municipale de Lyon, dossier thématique « L’orientalisme, une passion du XIXe siècle ».

Les Bêtes du Sud sauvage, un poème américain

Si le cinéma américain était un poème, il ressemblerait aux Bêtes du Sud sauvage de Benh Zeitlin. Pour son premier long métrage, ce réalisateur trentenaire né à New-York nous plonge dans la vie quotidienne et les rêves de la petite Hushpuppy (remarquable Quvenzhané Wallis), 6 ans, qui vit dans le bayou louisianais avec son père (Dwight Henry). Ici la vie est un bouillon de culture, une utopie que ses habitants ne veulent pas quitter, où les animaux, petits ou grands, et les humains affrontent la même nature. Scènes merveilleuses où Hushpuppy porte à son oreille qui un oiseau qui un crabe pour écouter battre leur cœur…
Et quand la tempête survient, quand son père colérique est touché par la maladie, Hushpuppy partira à la recherche de sa mère disparue il y a longtemps.
De ce bout d’Amérique, séparé de l’autre par une digue immense, on voit (ou on imagine) la fonte des glaces de l’Arctique et le déferlement des aurochs colossaux enfin libérés par la fonte, bêtes mythiques dont Hushpuppy pourrait bien n’être que le petit déjeuner.
Un film à hauteur de gamine, caméra mobile sur monde flottant, où chacun, visible ou non, est une parcelle d’humanité, où tout va bien quand chaque chose est à sa place. Un conte moderne aux accents qui empruntent à Terrence Malick et à son The Tree of Life pour le tremblement, les doutes existentiels, à Lars Von Trier quand la planète Melancholia se dirige vers la Terre…

Anabell Guerrero et Michaël Ferrier, prix Édouard Glissant 2012

(c) Anabell Guerrero

Le 10e prix Édouard Glissant a été décerné conjointement à deux créateurs, la photographe vénézuélienne Anabell Guerrero et l’écrivain français, universitaire japonisant Michaël Ferrier, dont le dernier titre paru est Fukushima, récit d’un désastre (Gallimard). La Bourse Édouard Glissant a été attribuée à Hiroshi Matsui pour son projet de thèse de doctorat « Deux cartographies de la relation (Aimé Césaire, Kateb Yacine, Édouard Glissant)« .

Anabell Guerrero, « renouvelle le regard sur l’exil, les migrations, la vie à la frontière, l’entre-deux-mondes »et Michaël Ferrier, « élabore une pensée originale de la relation entre le Japon et l’Occident », a précisé le jury du Prix, organisé par l’université Paris 8, en partenariat avec l’Institut du Tout-Monde et avec le soutien de La Maison de l’Amérique Latine, et qui sera remis le 11 décembre 2012 à 14h30 à la Maison de l’Amérique Latine, à Paris.

Lire l’entretien d’Anabell Guerrero avec Christian Salmon, octobre 2006.

Visionner la conférence de Michaël Ferrier à l’Institut du Tout-monde, à l’occasion de la parution de son roman Sympathie pour le fantôme, le 29/10/10.

Et sur Papalagui, le 15/11/12.

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Ferrements et Moi, laminaire… d’Aimé Césaire, deux éditions critiques

Avant même le coup d’envoi de l’année du centenaire Césaire, certains éditeurs sont prêts et le font savoir. Ainsi Orizons, spécialiste d’une littérature exigeante, quelquefois difficile d’accès, relève le défi de Ferrements, recueil de poésie publié par Aimé Césaire en 1960. Du fond d’un pays de silence n’est pas une simple réédition mais une édition critique où chaque poème est commenté et remis dans le contexte de l’époque, par exemple de la rupture d’avec le Parti communiste ou de l’héritage de la période esclavagiste.
Rencontre avec l’un des co-auteurs, l’africaniste Lilyan Kesteloot, l’une des spécialiste reconnue de l’œuvre de Césaire.

Roméo et Juliette, version théâtre (David Bobee), version cinéma (Rachid Djaïdani)

Roméo et Juliette, version théâtre

Le Roméo et Juliette de Shakespeare retraduit par Pascal et Antoine Collin, mis en scène par David Bobee est présenté au Théâtre de Chaillot dans un mixage de formes dansées, théâtrales et chantées en arabe. Des deux clans, Capulet et Montaigu sont des communautés disparates, dont le point commun est d’être marginales : « Une communauté de 14 personnages dans leurs diversités, dans leur beauté, explique le metteur en scène en résidence à Chaillot. Des acteurs à l’image de nos sociétés contemporaines, belles de leur mixité, vont tenir les rôles de cette tragédie. Dans Hamlet [sa précédente création en 2010 avec force acrobaties, rock, décor futuriste et macabre], les minorités étaient présentes, évoluant sur le plateau en périphérie d’un noyau familial blanc, autour du rôle-titre, ici, pour Roméo et Juliette ce sera l’inverse les Capulet comme les Montaigu seront interprétés par des acteurs d’origine arabe, Roméo comme Juliette, arabes ou d’origine tous les deux, pour éviter toute opposition grossière et inefficace, mais poser tout de même quelques questions. »
Les acrobates hip-hopeurs ont un accent latino-américain. L’origine arabe des comédiens n’est pas manifeste. On retiendra la remarquable exécution d’un chant en langue arabe par la comédienne syrienne Hala Omran (lady Capulet).
Nous avons suivi Jean Boissery. Né en Nouvelle-Calédonie, le petit neveu de l’écrivain Jean Mariotti, n’a jamais quitté complètement son pays natal, malgré son départ du Caillou en 1967.
Non seulement, il y revient pour transmettre son savoir-faire d’artiste mais il y pense même lorsqu’il joue en face de la tour Eiffel, au Théâtre de Chaillot, un Capulet aux multiples registres.

Roméo et Juliette, version cinéma

Rengaine, premier film de fiction de Rachid Djaïdani joue lui aussi avec les marges de la société. Contrairement à David Bobee qui ramène ces marges (sociales, linguistiques, migrantes) au cœur de l’action, sur le plateau, Rachid Djaïdani filme en gros plans, très gros plans. Il n’a pas besoin de les ramener au cœur de l’action, elle sont déjà omniprésentes. Une économie de moyens comme une intention d’auteur lui font choisir de s’intéresser aux marques sur le visage de Slimane (Slimane Dazi) : comment ce grand frère d’un tribu de quarante va assumer le « non » à sa sœur Sabrina (Sabrina Hamadi), « non » elle ne peut pas se marier avec un renoi, Dorcy (Stéphane Soo Mongo). Rachid Djaïdani filme un thème de théâtre classique façon black/beur, comme un combat de boxe, sport qu’il affectionne.