Black Body is beautiful (chercheurs et artistes à Black Portraiture[s])

Le corps noir sous toutes les coutures, hier, aujourd’hui et demain… la profusion de thématiques abordées à Black Portraiture(s) a de quoi intéresser. Black Body in the West (la représentation du corps noir en Occident) est l’intitulé général de ces quatre journées de rencontres franco-américaines. Parmi les questions posées dans la présentation générale (détails sur le site Calenda) :

« Du XIXe siècle à nos jours, « Black Portraiture(s) » a pour objectif d’explorer les différents concepts de fabrication et outils d’auto-représentation ainsi que la notion d’échange à travers le regard, dans les domaines des arts plastiques et visuels, de la littérature, de la musique, de la mode et des archives. Comment sont exposées ces images, à la fois positives et négatives, qui définissent, reproduisent, et transforment la représentation du corps Noir ? Pourquoi et comment le corps Noir est-il devenu un produit négociable sur le marché mondial et quelle en est sa légitimité ? Tout aussi essentiel, quelles sont les réponses et les implications ? Comment la représentation du corps Noir pourrait-elle être libératrice tant pour le porteur de cette image que pour le regardant ? L’image du noir peut-elle être « déracialisée » afin d’encourager le regroupement culturel et favoriser la ré-appropriation et une expression diversifiée au-delà des limites de la race ? »

Parmi les thèmes déjà évoqués, notons les notions d’exotisme, de stéréotypes ou cet intitulé de table ronde : « Port de rêve : à la découverte du style, de la beauté et de l’élégance noirs », dont une exposition encore ouverte aujourd’hui à Paris nous donne un exemple éclatant, la Sape, ou Société des ambianceurs et personnes élégantes, dont l’épicentre est Brazzaville [voir Papalagui : « Mediavilla, grand sapeur », 16/01/13]. Sur ce phénomène de l’élégance ostentatoire, fierté d’être et magnifique pied de nez au laisser-aller, lire le livre d’Hector Mediavilla, S.A.P.E. (éditions Intervalles), préfacé par Alain Mabanckou, l’auteur de Black Bazar, mais aussi le tout récent essai de Dominic Thomas, enfin traduit en français, Noir d’encre (Black France) aux éditions La Découverte, qui consacre un chapitre important à la Sape. Dominic Thomas intervient cet après-midi au Quai-Branly sur le thème « Afropean Bodies » (corps afropéens) [voir site Calenda].

C’est aussi l’exemple de la Sape que nous avons pris pour illustrer Black Portraiture, dans ce reportage, tourné jeudi à l’École des Beaux-Arts (images : Massimo Bulgarelli, son : Daniel Quellier, montage : Claudine Soubeyre, complicité Sarra Ben-Cherifa), premier jour de la Conférence internationale (interviews de Deborah Willis, Diagne Chanel, Lydie Diakhaté et Hector Mediavilla, en présence du sapeur Arsène Touankoula, dit Allureux) :

Pour les deux dernières journées, rendez-vous au Musée du Quai-Branly. Ce samedi, notons parmi les titres de tables-rondes :

  • (Il)lisibilités : les éléments de lecture du corps noir
  • Exposer le corps noir
  • Érotismes noirs : nouvelles théories sur la race et le porno
  • Nommer et labéliser le corps noir
  • La beauté : de Joséphine à Maxime
  • L’universalisation du corps noir
  • Le cadre cinématographique et le corps noir
  • Jeunes femmes derrière la caméra

Lire l’article de Célia Sadai, La bourse des valeurs du New New Negro, dans La Plume francophone.

Mediavilla, grand sapeur

La galerie La petite. poule noire expose Héctor Mediavilla jusqu’au 19 janvier et la Sape, Société des ambianceurs et des personnes élégantes. Le clou de ces quelques jours, c’est ce vendredi 18 janvier à 18h30 avec des sapeurs qui sortiront des photos… Qu’on se le dise !

Et pour prolonger le plaisir, lire le livre du photographe, préfacé par Alain Mabanckou, S.A.P.E. (éditions Intervalles).

Repéré sur le site Rue89, à la suite d’un article de Pierre Haski, ce clip de Solange au milieu des Sapeurs :

La lecture est un séisme

Un lecteur ? un auteur ? un écrivain engagé ? un extra-terrestre ? cette photo de Fabrice Poiteaux, prise en 2012, représente Charles Pennequin, dont chaque lecture est un séisme culturel…

Là, devant un panneau STOP, le poète hurlant lit profère débagoule transpire Comprendre la vie (P.O.L., 2010), et  « se livre à un massacre en règle de toutes les croyances, les habitudes, les illusions qui nous aident à vivre » (dixit l’éditeur).

Dans son manifeste qui préfigure un stage « quand tout pétarade », je lis : « Il faut en finir une bonne fois avec ça, cette façon de parler et saper le moral de tous ces gens « qui s’accordent à dire ». »

Kant : Prix et dignité

Entendu lors du séminaire de Georges Didi-Huberman, « Peuples en larmes, peuples en armes », ce lundi 14 janvier à l’École des Hautes études en sciences sociales (Paris), cet axiome philosophique d’Emmanuel Kant, extrait de Fondements de la métaphysique des mœurs, II :

« Dans le règne des fins tout à un PRIX ou une DIGNITÉ. Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité.
Ce qui rapporte aux inclinations et aux besoins généraux de l’homme, cela a un prix marchand ; ce qui, même sans supposer de besoin, correspond à un certain goût, c’est-à-dire à la satisfaction que nous procure un simple jeu sans but de nos facultés mentales, cela a un prix de sentiment ; mais ce qui constitue la condition, qui seule peut faire que quelque chose est une fin en soi, cela n’a pas seulement une valeur relative, c’est-à-dire un prix, mais une valeur intrinsèque, c’est-à-dire une dignité. »

Les émotions télévisées ont un prix, leur surabondance les annulent.

Où est la dignité ?

Liberté, Égalité, Fraternité

À Tunis, une journée nationale des embrassades (en arabe اليوم الوطني القبل, El-yaoum el-watani el qabil) était organisée samedi en solidarité avec un couple de Tunisiens condamnés à deux mois de prison pour s’être embrassés dans la rue.

À Paris, dimanche, une manifestation contre le mariage pour tous entendait faire nombre contre un projet de loi pour le mariage pour tous, donc y compris homosexuel.

Kiss-in à Tunis pour la LIBERTÉ, calicots roses-cathos à Paris défiant l’ÉGALITÉ.

À Tunis comme à Paris, un même combat s’impose pour la… FRATERNITÉ.

Haïti, 3 ans

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis
Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit,
Les morts ne sont pas sous la terre
Ils sont dans l’arbre qui frémit,
Ils sont dans le bois qui gémit,
Ils sont dans l’eau qui coule,
Ils sont dans la case, ils sont dans la foule
Les morts ne sont pas morts.
Birago Diop, Le Souffle des ancêtres, dans le recueil Leurres et lueurs, Présence Africaine, 1960, cité par Gotson Pierre, Haïti.

Marseille : révisez vos classiques !

Avant la dernière ce dimanche 13 janvier 2013 à la Maison de la Poésie, puis une prochaine tournée, on ne saurait trop recommander aux Parisiens, tristes d’être absents de Marseille pour le lancement des festivités de la capitale européenne de la culture, d’aller passer deux heures avec Philippe Caubère, seul en scène pour interpréter le texte admirable d’André Suarès, Marsiho (Marseille en provençal). C’est de la langue française de haute tenue, « un objet de trop pure lumière et de trop haute beauté », pour citer le texte lui-même [voir l’extrait infra], de la prose qui résonne comme alexandrin, à la précision sidérante, écrite en 1931, d’une actualité manifeste, servie par un Caubère époustouflant, alliant avec éclat tous les registres, complice, poétique, lyrique, coléreux, majuscule, joueur, jouissif, pensif. Jamais portrait d’une ville n’a mérité une si belle intention. Marseille a son portrait dressé sans complaisance mais avec quel amour !

Divers tableaux se succèdent nous offrant le meilleur d’un texte et d’un grand diseur, qu’il soit aux prises avec le mistral, dans un lupanar, dominant la cité de son verbe chaleureux et moqueur, ou s’insinuant dans les parlers des bouges.

Le texte est disponible aux éditions Jeanne Laffitte, « un bloc de soleil » a écrit l’auteur de Boudu sauvé des eaux, René Fauchois à sa sortie. Ainsi pp. 40-41 :

« De toutes les villes illustres, Marseille la plus calomniée. Et d’abord, Marseille calomnie Marseille. Chaque fois qu’elle tâche à n’être plus elle-même, elle grimace, elle se gâte au miroir de sa lie. Elle n’est jamais si laide que dans la louange de ses farceurs, les gens de lettres qui ont quitté Paris ou Lyon, pour passer l’hiver entre le Vieux-Port et la Plaine.

Ces bouffons ont naturellement fait de Marseille l’image la plus bouffonne : Marius et la bouillabaisse, bagasse et té mon bon, l’ail et pechère, qu’ils prononcent péchère, César Coin de Reboul et Misé Favouille. Les histoires marseillaises valent les histoires juives, et à peine si elles sont moins basses. Les fesses de l’homme-singe et le bas ventre de ses guenons, les derniers échos de la digestion, l’ignoble indécence et le rire fécal en font presque tous les frais. Et les excès ridicules de la parole, l’énormité des propos ne sont guère moins loin de l’excrément. Le théâtre de cette gaîté est un égout. Qu’on est loin de l’heureuse galéjade : le français la dénature. La langue française est un objet de trop pure lumière et de trop haute beauté pour les saillies d’une allégresse presque enfantine. »

À Ouessant, le bivouac littéraire d’Anne Bihan

Elle butine les îles entre sa Bretagne native et sa Calédonie d’adoption. Pour quatre mois, de  janvier à avril, Anne Bihan a décidé d’installer son bivouac littéraire dans le sémaphore du phare du Créac’h, sur l’île d’Ouessant, auquel Papalagui s’était intéressé en relatant le travail du précédent résident, le poète Alexis Gloaguen.

A peine arrivée, Anne Bihan doit répondre à sa première interview. Nous ferons le point dans un mois.

De vos écrits, le dernier titre en date est un recueil de poésie, Ton ventre est l’océan (éditions Bruno Doucey). Correspond-t-il à un moment particulier de votre vie, entre Bretagne et Calédonie ? Pour votre bivouac littéraire en Finistère insulaire, avez-vous emporté quelques vivres ?

“Ton Ventre est l’océan” témoigne plutôt de cette traversée de plus de vingt ans qui est la mienne, avec pour port de départ la Bretagne où s’ancre mon enfance, ma généalogie, et avec pour port d’attache la Nouvelle-Calédonie sans laquelle il m’est devenu impossible d’être.
Il est juste de parler de bivouac si l’on se réfère à l’étymologie du mot. Elle intègre le geste de guetter, et le situe au temps présent. Pour faire face à ce geste, à ce temps vécu au présent en attendant la relève, il faut à la fois des vivres qui tiennent au corps, et de la légèreté pour demeurer mobile. Mais pas facile de trancher entre ce qu’on emporte et ce qu’on laisse. Pour la première fois j’ai rêvé qu’on m’offre une liseuse.
Finalement j’ai amené avec moi deux livres que je fréquente assidûment depuis fort longtemps : “Armen”, de Jean-Pierre Abraham, qui n’est pas pour rien dans le désir qui m’a conduite ici, et “Dialogues avec l’ange”, un texte puissant et mystérieux. Quatre livres à relire : “Bartleby”, de Melville, “Une Chambre à soi” de Virginia Woolf et, paradoxalement peut-être, “La Forme d’une ville” de Julien Gracq, mais aussi “Les Solidarités mystérieuses”, de Pascal Quignard. Deux livres enfin que je souhaitais lire ici, le dernier du même Pascal Quignard, “Les Désarçonnés” ; et “Tâdo Tâdo wéé” de Déwé Gorodé.
Dans mon paquetage, de la musique également, et le choix était encore plus cruel. Disons une dizaine de CD, allant des “Leçons de ténèbres” de Couperin à Patricia Kaas chantant Piaf, en passant par Bach, Mozart, Rachmaninov, Amstrong, Billy Holiday, Janis Joplin, Neil Young, Charlie MacMahon, Colette Magny et la somptueuse bande originale de Philip Glass pour le film ”The Hours”.
Enfin, parce que c’est un outil dont je ne saurais me passer pour conduire le projet qui est le mien, un gros ouvrage, le tome 3 des “Chroniques du pays kanak”. Et puis du thé qui doit m’arriver, cadeau de mon amie malgache Lalao pour affronter les jours et les nuits.

Vous vous retrouvez en résidence d’écriture à Ouessant, au phare du Créac’h, pour quatre mois d’hiver. Pour quelle raison ?

Phare, monastère, silence, une moitié de moi a toujours eu ce désir chevillé au corps, l’autre, beaucoup plus séculaire et bruyante l’emportant en général, avec ses joies mais aussi tous les risques de dilution, de dispersion que cela recouvre. J’ai voulu cette résidence, à Ouessant, dans ce lieu perché au-dessus de la mer, et en hiver, donc fait acte de candidature bien entendu, avec un projet précis. Que cela me soit accordé n’en finit pas de me surprendre. Disons que je fais une novice d’encore bien peu de foi.

Dans quel état d’esprit êtes-vous après une semaine passée à la pointe Ouest de l’île ?

Avec l’étrange sensation, physique, d’avoir toujours habité là, même si dans le même temps je continue de me pincer pour y croire. Impression également, contre laquelle je lutte, que ces quatre mois vont me filer entre les doigts à une vitesse sidérale. Pour le reste, j’essaie de me faire aussi creuse que possible, laisser place à ce qui vient, quel qu’il soit.

Entre écriture et rencontre des Ouessantins, allez-vous organiser votre temps de manière ordonnée, aurez-vous un emploi du temps ?

Je vais m’y efforcer en tout cas, mais avec des mailles souples pour accueillir l’inattendu. C’est que travaillant depuis de longues années à mon corps défendant sur la base de statuts éminemment précaires, sans lieu de travail partagé, je connais assez bien le revers de cette vacance qui a les traits de la liberté, mais où l’on peut se perdre.
Comme il est difficile de se discipliner seule, et qu’Internet est un bel outil, je m’aperçois que, tacitement, deux anges gardiens avec lesquels j’ai commencé de correspondre ont déjà frappé à ma porte, deux amis dont la bienveillante exigeance me sera comme toujours précieuse : Philippe Boisserand en Nouvelle-Calédonie, et Jean-Claude Bourdais à Thiron Gardais. À eux deux compte tenu du décalage horaire, ils couvrent l’intégralité du cadran, comme j’ai besoin de peu de sommeil, c’est plutôt pas mal.
Il me semble aussi que ce lieu qu’est le sémaphore, imprégné par les nuits de veille des guetteurs sémaphoriques – un nom de métier bien réel mais aussi étonnant que les essuyeurs de tempête d’Hardellet -, puis par celles des cinq auteurs qui m’ont précédée, a le travail noué à sa structure même.

Pour allez plus loin, les amis Facebook d’Anne Bihan peuvent lire son journal quotidien, le site Île en île vous donne sa bio et sa bibliographie, et la Maison des îles et des livres vous dit tout de son projet pour cette résidence d’écriture.

Glanés dans le dernier recueil d’Anne Bihan, Ton ventre est l’océan, ces quelques essences de poésie, dont l’espacement typographique marque une forme de pause, mentale ou géographique :

« L’île n’en finit pas

d’ouvrir ses impasses à d’autres horizons

où de longs doigts de lierre écartèlent

les murs

 

de son corps ponctué de sel et de brisants

tu guettes des nuées

la partance têtue. »

ou encore :

« Regarder

étrangère le soleil kanak

 

les sentiers les cases

sans porte      ni fenêtres

 

sourire aux enfants      lumineux

dévastés

 

trou noir quand mes yeux

le quittent. »

Padura en poche

À signaler la mise en vente ce 10 janvier de L’homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura en version semi-poche chez Métailié. Formidable roman, du club des plus de 700 pages, que ce Padura là, l’un des meilleurs romans historiques de 2011, où s’entrecroisent les destinées de Trotski, de son assassin Ramón Mercader et d’Ivan, écrivain cubain, écrivain frustré. C’est grandiose.

Recommandé : L’Âge du doute, polar de Andrea Camilleri

C’est superbe, captivant, écrit dans un langage fleuri d’italien de Sicile, des personnages secondaires truculents, un commissaire Montalbano au meilleur de sa forme. Son amour pour la belle Laura, lieutenant de la Capitanerie du port de Vigata, est une des clés de l’intrigue. Montalbano doute en amour et c’est pourtant chez lui une source d’énergie infaillible. Les trafiquants de diamants, entre le Sierra Leone et l’Afrique du Sud ont de quoi avoir les foies. Et la cuisine est divine… Du grand art !