Congo, jour J : Ici commence ici

Arrivé par un vol nocturne peu chargé, ponctuel et agréable, chargé de livres, de films et de désir pour une aventure intellectuelle peu commune (travailler à la critique d’art à Brazzaville), j’hésite entre deux titres pour entrer en matière : Lettres à un jeune poète (1903-1908) de Rainer Maria Rilke, et La raconteuse de films, de Hernán Rivera Letelier, que publie Métailié ce 5 septembre, livre qui contient beaucoup beaucoup de choses, d’histoires et de magie, à moins que j’opte pour un recueil de poèmes de Sony Labou Tansi, inédit encore au printemps dernier, et dont le titre est tout indiqué : Ici commence ici (éditions Clé, Yaoundé).

Il y a 40 ans, au Chili, Allende au temps du rêve

Les Enfants des Mille jours, le documentaire qui sort en salle le 2 octobre, de Claudia Soto Mansilla et Jaco Bidermann, revisite les trois années de l’Unité populaire au Chili pendant la présidence de Salvador Allende du 3 novembre 1970 au 11 septembre 1973, date du coup d’État, il y a 40 ans. Des militants ou sympathisants de l’époque témoignent avec précision de ce qui a été pour les électeurs d’Allende le temps du rêve avant Pinochet.

Excellente libération d’une parole longtemps tue sur une page d’histoire faite dans la fierté puis dans l’effroi, Les enfants des Mille jours restitue, reconstitue, déplie une période d’euphorie puis une perte pour des millions de Chiliens amputés de leur mémoire. Claudia Soto elle-même ayant quitté son pays à l’âge de 4 ans, s’entretient avec son père à la mémoire scintillante de précision, avec l’ancien chauffeur d’Allende dont la parole appliquée fait revivre le quotidien passé auprès de celui qui apparaît comme profondément humain. Ainsi ces témoignages. Celui de Claudina Núñez, mairesse communiste à Santiago : « Allende a été pour moi la première machine à coudre de ma mère, la première cuisinière pour ma mère. Avant elle cuisinait au charbon, au bois, avec des chiffons, à la paraffine. »

Lors de leur tournage, Claudia Soto Mansilla et Jaco Bidermann ont eu la chance de filmer en décembre 2009 trois jours d’hommage pendant les obsèques de Victor Jara, chanteur emblématique de la période des Mille jours.

L’alternance des paroles des grands témoins et des obsèques tardives du chanteur donne une âme irrésistible au documentaire.

Comme ces autres témoignages : (à propos d’Allende 🙂 « Sa voix a toujours fait partie de ma vie, m’a aidée à grandir. »
(à propos des élections de septembre 1970) : « Cette heure transcendante de notre vie »
ou cette couturière : « Nous étions les enfants du soleil. » Ou encore cette femme : « Allende me faisait rêver que j’étais une personne, que j’étais capable d’aller à l’université, que j’avais un avenir splendide, que le développement de mon pays passait par ma participation. »

Une femme : « Nous n’avons jamais cessé d’être jeunes, la vérité et la justice ne sont pas négociables. »

Pour soutenir la diffusion, c’est ici. La production est signée Iskra.

Le film Septembre chilien, de Bruno Muel, ressortira sur les écrans le 2 octobre prochain. Il est programmé avec Les Enfants des mille jours de Claudia Soto et Jaco Bidermann. Avant-première le 11 septembre au Nouveau Latina (20, rue du Temple, 75004 Paris).

Voir le dossier de Le Monde diplomatique.

[Congo, J-1] : Faire sa valise…

À la veille d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer pour un atelier de critique d’art, ce 4 septembre, donc demain, il s’agit de faire sa valise…

Valise muette :

Mot-valise :

En haut, la couverture de la BD de Shaun Tan, Là où vont nos pères (Dargaud, 2007), remarquable récit graphique mais muet sur l’exil. Ci-dessus, une photo-montage de l’artiste polonaise Beata Bieniak.

Grappe de valises :

Ci-dessous, la couverture du livre de Fabrizio Gatti, Bilal sur la route des clandestins (Liana Levi, 2008), le récit d’un journaliste infiltré parmi les clandestins de Dakar à Lampedusa.

La Boîte-en-valise, de Marcel Duchamp

La boîte-en-valise (1936-1968) est conçue comme un musée portatif, autour de l’univers condensé de la boîte des surréalistes et du principe de cabinet de curiosité. L’œuvre est composée d’une valise contenant 69 reproductions des principales œuvres de Duchamp, dont de nombreuses photographies et les répliques miniatures des ready-made La Fontaine et Grand Verre. (Wikipédia)

Papalagui et Papalagui itou

« Le retour d’Hassane Kassi Kouyaté et d’Habib Dembélé au théâtre du Fon du Loup, à Carves près de Belvès en Sarladais (Dordogne), sera un temps fort de la fin de saison estivale, samedi 7 septembre.

Ces deux comédiens avaient fait l’ouverture de cette scène il y a dix ans. Ils étaient revenus ensuite avec « The Island », d’Athol Fugard, célébrant la puissance de l’imaginaire contre l’asservissement dans une prison sud-africaine au temps de l’apartheid.

Avec « Le Papalagui », Hassane Kassi Kouyaté met en scène la libre adaptation par Léon Kouyaté du discours de Touiavii, chef de tribu polynésienne dans les Mers du Sud, récit recueilli par Éric Scheurmann, un Allemand voyageur, édité en 1920. »

La suite sur Sud-Ouest.

Les dispositifs, et moi, et moi, et moi

Dans Qu’est-ce qu’un dispositif ? (traduit de l’italien par Martin Rueff) Giorgio Agamben écrit en 2006 (Payot & Rivages, 2007, p. 31) : «… j’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. Pas seulement les prisons donc, les asiles, le panoptikon, les écoles, la confession, les usines, les disciplines, les mesures juridiques, dont l’articulation avec le pouvoir est un sens évidente, mais aussi, le stylo, l’écriture, la littérature, la philosophie, l’agriculture, la cigarette, la navigation, les ordinateurs,  les téléphones portables, et pourquoi pas, le langage lui-même, peut-être le plus ancien dispositif dans lequel, plusieurs milliers d’année déjà,  un primate, probablement incapable de se rendre compte des conséquences qui l’attendaient, eut l’inconscience de se faire prendre. »

Dans la lignée biopolitique de Michel Foucault, le philosophe italien semble aussi emboîter le pas à Roland Barthes qui écrivait trente ans plus tôt dans sa Leçon inaugurale de la chaire de sémiologie littéraire du Collège de France (Seuil, 1977) : « La langue est […] tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. » L’auteur du plaisir du texte reviendra sur cette affirmation radicale à la fin de sa vie, selon Hélène Merlin-Kajman (revue Labyrinthe)  : « la langue – classique – ne lui paraît plus fasciste, mais « essentielle ». La formule provocatrice de 1977 n’était ainsi qu’une étape, dans un cheminement qui l’a conduit à reconnaître mélancoliquement la finitude du sujet et les failles du langage, le plaisir et la jouissance des textes. »

Lire : Hélène Merlin-Kajman, La Langue est-elle fasciste ? Langue, pouvoir, enseignement, Paris, Seuil, 2003


 

La colère de Gary Victor contre « un homme d’État »

Dans une tribune au quotidien d’Haïti Le Nouvelliste (30/08/13), l’écrivain Gary Victor dresse un portrait au vitriol de Michel Martelly, président depuis le 14 mai 2011 (sans le nommer) et s’en prend violemment à la présence étrangère, particulièrement américaine. Intitulé « Un homme d’État », anaphore répétée douze fois, l’un des écrivain les plus populaires d’Haïti lance un pamphlet amer, plein de révolte et d’écœurement contre la classe politique, un libelle sans figure de style : « Nous n’avons pas d’hommes d’État, mais de pitoyables politiciens, des animaux politiques, des gens qui ne pensent qu’à leur ventre et leur bas ventre, et dont l’horizon ne dépasse pas la pointe de leur nez ou de leur queue. »

Dans sa définition railleuse de l’homme d’État, Gary Victor s’en prend tant aux dépenses somptuaires dans l’organisation d’un carnaval, critique récurrente en Haïti, qu’à la présence étrangère :

« Un homme d’État n’a besoin de l’étranger que s’il peut s’en servir dans l’intérêt de sa patrie. Mais il sait que l’étranger n’a pas d’amis, seulement des intérêts. Un homme d’État ne peut pas accepter que des millions soient flambés en trois jours pour que des centaines de milliers de gens dansent et forniquent dans les rues quand ces mêmes millions peuvent servir à des choses essentielles comme pour mieux payer des professeurs ou doter l’université publique de matériel adéquat. Un homme d’État n’est pas obnubilé par des manœuvres souterraines, kokoratiques dans le seul but de rouler ses adversaires pour que son clan et sa famille gardent le pouvoir. » [un kokorat, en créole haïtien, est un mot péjoratif pour désigner un enfant des rues, un pouilleux]

On se souvient du héros victorien de Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin (Vents d’ailleurs, 2004, prix RFO du livre) : Au bord de la folie, emprisonné, Adam Gesbeau, écrivain sans le sou, accepte la proposition du président : il recevra une rémunération en échange des discours qu’il écrira pour le dictateur… Un président entouré de têtes coupées et collectionneur de masques.

[Congo, J-4] : Gordon Parks, un photographe américain

Aux rencontres de la photographie d’Arles, parmi une cinquantaine d’expositions, arrêtons-nous un instant sur celle consacrée aux photos et films de Gordon Parks (1912-2006) : « L’histoire américaine » nous plonge dans l’Amérique de la pauvreté et de la discrimination. L’auteur du film Shaft était aussi un formidable cadreur d’instants qui ont fait sa vie et ses engagements pour un monde plus juste. À voir jusqu’au 22 septembre.

[Congo, J-5] : Congo river à Shanghaï

L’exposition Fleuve Congo, Arts d’Afrique centrale, présentée sous le titre Congo river, a accueilli 480 517 visiteurs du 04/04 au 07/07/13 au musée de Shanghai. L’exposition Masques, Beauté des esprits au Musée national de Chine à Pékin a accueilli près de 300 000 visiteurs du 17/06 au 16/08/13. Soit au total 780 517 visiteurs qui ont découvert en Chine les collections du musée du quai Branly et ses expositions temporaires thématiques. Les deux expositions poursuivront leurs tournées asiatiques. Le Musée national de Corée accueillera du 22/10/13 au 19/01/14 l’exposition Congo river, et l’exposition Masques, Beautés des esprits sera présentée à Taiwan au National Palace Museum à l’été 2014 puis à Tokyo au Japon au printemps 2015.

Source : communiqué.

[Congo, J-6] : Écarts de pensée

« Bien sûr chacun voit son XXIe siècle comme il veut… j’y perçois, quant à moi, ce risque que, en se mondialisant, la culture finisse par perdre toute possibilité d’écart. C’est la raison de fond de mon travail : faire barrage à cette sorte de basic de la pensée, de Habermas infini, qui est en train de se répandre et de rendre impossible _ ou ce qui retourne au même, j’en reviens à ce terme : inintéressante. Car qu’est-ce qui féconde la pensée sinon ses écarts – écarts de langue, d’histoire, de position ? C’est seulement à partir d’écarts, en effet, qu’on peut penser. Or, voilà que cette civilisation, qui avait acquis une telle originalité en se développant si loin de la nôtre, se couche aujourd’hui sous la nôtre, adoptant nos catégories « d’esthétique », nos catégories logiques, etc. Jusqu’à se rendre méconnaissable à elle-même et cela à son insu. »

François Jullien, Thierry Marchaisse, Penser d’un dehors (la Chine), Entretiens d’Extrême-Orient, Seuil, 2000