Question critique : Ma libraire est plus rapide qu’Amazon

Le comble du bonheur de lecture : dévorer Critique de la raison nègre, d’Achille Mbembe (éd. La Découverte), puis courir à sa librairie de quartier pour acheter Critique de la raison pure, d’Emmanuel Kant, traduction, présentation et notes d’Alain Renaut, 749 p. pour 9,50 €, ouvrage dans le domaine public, contrairement à la raison elle-même, qui n’est pas encore dans le domaine public…

 

[Congo, J-10] : Faire de sa vie une œuvre d’art, de sa maladie aussi

« Faire de sa vie une œuvre d’art ? », s’interrogeait le philosophe Michel Foucault. « De sa maladie aussi », répond Salvatore Iaconesi. Atteint d’une tumeur au cerveau, cet artiste, militant et ingénieur italien, a créé un site La Cura, pour cesser d’être dépendant et pour être sauvé par ceux qui le liront. Son dossier médical n’est plus réservé aux seuls médecins, en langage d’expert, mais il est livré en open source [« code source du logiciel ouvert »] aux contributions du monde entier.

Salvatore Iaconesi a commencé par lancer un appel vidéo, rapporte Le Monde, 24/08/13 :  » Prenez les informations sur ma maladie et donnez-moi un traitement : créez une vidéo, une œuvre d’art, une carte, un poème, un jeu, ou essayez de trouver une solution à mon problème de santé. Artistes, designers, hackers, scientifiques, médecins, photographes, vidéastes, musiciens, écrivains. N’importe qui peut me donner un traitement. »

Sur le site La Cura qui a reçu 500 000 contributions au bout d’un an : « Nous pouvons changer le sens du mot « soins ». Nous pouvons transformer le rôle de la connaissance. Nous pouvons être humain. »

L’appel du créateur italien réactive une belle question de Michel Foucault (1926-1984), Dits et écrits, n°326, p.392, analysé par Édouard Delruelle, Métamorphoses du sujet. L’éthique philosophique de Socrate à Foucault, De Boeck-Université, 2006. Une analyse disponible en pdf sur le Net.

« Ce qui m’étonne, écrit Foucault cité par Delruelle, c’est le fait que dans notre société l’art est devenu quelque chose qui n’est en rapport qu’avec les objets et non pas avec les individus ou avec la vie (…). Mais la vie de tout individu ne pourrait-elle pas être une œuvre d’art ? Pourquoi une lampe ou une maison sont-ils des objets d’art et non pas notre vie ? »

« Dans les écoles philosophiques, poursuit Delruelle les techniques de soi, c’est-à-dire les pratiques par lesquelles on entre en dialogue avec soi-même, ne visent pas à se comprendre, à se déchiffrer, à percer le secret de ses désirs, mais à se façonner soi-même, à se créer et se transformer, à faire de soi-même une sculpture, comme dit Plotin (« Ne cesse jamais de sculpter ta propre statue »).

(…) Il y a dans l’éthique grecque une manière toute à fait originale d’envisager le rapport à soi : comme si nous étions pour nous-mêmes un objet qu’il s’agit de façonner. » Ces techniques sont au nombre de quatre, détaille Delruelle :

1) Il y a d’abord l’entraînement où l’on trouve les pratiques
concernant la sexualité, la diététique, la gymnastique ;
2) Ensuite le domaine de l’ascèse comme ensemble des exercices
par lesquels le sujet se met en situation de s’éprouver soi-même : les
épreuves de purification, de concentration, les retraites ;
3) Ensuite la méditation : la remémoration des faits passés ou la
« préméditation » des maux futurs, ainsi que toutes les techniques de
contrôle de nos représentations [interprétation des rêves notamment].
4) Enfin l’examen de soi et de sa conscience, c’est-à-dire l’évaluation
comparative de ce qu’on fait et de ce qu’on devrait faire (mais non pas
sur le modèle « judiciaire » de la loi et de la culpabilité qui sera celui du
christianisme, mais sur le modèle de l’inventaire, de l’inspection – un
peu comme un architecte vérifiant l’état d’avancement des travaux).
(…)

Dans notre culture, il y a ainsi comme une alternative sur le plan éthique :
– d’un côté, une tradition dominante (issue de Platon, mais transformée et
imposée par le monachisme chrétien) qui considère le rapport à soi comme
une forme d’introspection, de regard sur soi-même, comme si notre être était
à découvrir, à déchiffrer et surtout à juger, à passer au crible de ce qui bien ou
mal, authentique ou inauthentique ;
– d’un autre côté, une tradition « cachée » qui considère le rapport à soi comme
une activité, une transformation, où notre être n’est pas à connaître (et encore
moins à juger) mais à créer, à inventer.
Cette « tradition cachée » de l’esthétique de l’existence, après son apogée dans les
philosophies hellénistiques, n’a ressurgi dans notre culture qu’à de rares occasions : à la
Renaissance, bien sûr (les humanistes italiens, Montaigne), au 18e avec Diderot, au 19e avec le dandysme (Baudelaire, Nerval, Byron, plus tard Oscar Wilde) (on pourrait citer également Jean-Marie Guyau, auteur méconnu d’une Esquisse d’une morale sans obligation) ; au 20e siècle l’esthétique de l’existence se retrouve encore chez des écrivains aussi différents que Gide, Aragon, Malraux, et aussi Michel Leiris, dont les récits autobiographiques L’âge d’homme ou La Règle du jeu répondent explicitement à l’injonction de faire de sa vie une œuvre d’art.


Aujourd’hui, le philosophe Michel Onfray est certainement celui dont la pensée
consonne le plus avec l’esthétique de l’existence (cf. La sculpture de soi). Il répugne à se
réclamer de Foucault, auquel pourtant il doit tant, mais il puise à la même source d’inspiration que lui : Nietzsche, incontestablement le moraliste le plus esthétique, et donc le plus marginal, des temps modernes. »

Avez-vous lu « Oui » de Thomas Bernhard ?

En Autriche, un homme déprimé se confie à son ami, l’agent immobilier Moritz, qu’il « agresse sans ménagement » de sa parole divagante, profuse et emportée comme une avalanche de mots. La phrase de Thomas Bernard est ample comme cette cavalcade dans un esprit inapaisé. Et la lecture est aussi emportée que cette phrase, sans arrêt possible, jusqu’au terme des 168 pages de ce roman, publié en 1978, traduit par Jean-Claude Hémery.

Après trois mois de réclusion, cet homme déprimé, scientifique spécialiste des anticorps, se sent sauvé, non par cette confession, mais pour avoir rencontré par hasard chez Moritz, un couple qui vient de lui acheter un terrain pour bâtir une maison.

Ce couple est constitué d’un Suisse et d’une Persane – le lecteur ne saura jamais d’autres noms d’eux – et le narrateur va s’enticher de la compagnie de ladite Persane, avec qui, dit-il, mieux « qu’avec aucun être au monde je n’ai jamais pu parler sur tous les sujets possibles avec plus d’intensité et de disponibilité intellectuelle ».

Au cœur de leurs conversations : la musique de Schumann et la philosophie de Schopenhauer et Le monde comme volonté et comme représentation.

Mais l’objet de ce « Oui » au titre radical n’est pas seulement contenu dans cet amour platonique. Ce qui le traverse comme ce qui nous traverse, nous lecteurs captifs, c’est la grande force, le grand sillon de ces longues phrases tourmentées, aux thèmes ressassés comme une obsession, dans une langue limpide et pourtant profondément travaillée comme le tourment d’une âme ravagée. Et Thomas Bernhard ne s’arrête pas au trouble d’une confession poignante. Il dévide une intrigue surprenante où se déploie la vision d’un monde insensé qui pulvérise toute espérance.

Et ce « Oui » nous subjugue comme toute œuvre qui fait grand cas d’un destin où chacun peut reconnaître sa propre humanité, comme dans un miroir grossissant. Les diatribes du narrateur contre « les assassins de l’esprit » sont bien entendu celle de l’auteur. Comment ne pas s’affliger avec lui de la situation d’un pays où « on exige la tête de celui qui pense », où « la campagne est totalement désertée par l’esprit ».

Vision profondément mélancolique : « Nous avons pris notre parti du fait qu’il nous faut bien, même si c’est la plupart du temps contre notre gré, exister, parce qu’il ne nous restait rien d’autre à faire, et c’est seulement parce que sans cesse et toujours, chaque jour et à chaque instant, nous en avons à nouveau pris notre parti, que nous pouvons aller de l’avant. »

À Jérôme Ferrari, à qui Le Monde demandait (24/08/12) quel était son premier souvenir de lecture, voici ce que l’auteur du Sermon sur la chute de Rome, prix Goncourt 2012, répondait :
« Il ne s’agit pas réellement d’un premier souvenir, mais c’était la première fois que je faisais une telle expérience de la beauté : Les Dialogues de Platon que j’ai lus en terminale. Et puis, peu de temps après, Oui, de Thomas Bernhard (Gallimard). J’étais stupéfait de découvrir ce qu’on pouvait faire avec le langage. »

Longues phrases, répétitions d’un mot-thème, projection temporelle pour tendre une intrigue-prétexte et finalement désarçonner le lecteur, Thomas Bernhard a écrit le thriller de l’âme humaine, Oui.

SOGIP, la recherche comparative sur les relations entre le global et le local

À signaler : « le projet SOGIP (acronyme anglais pour « Échelles de gouvernance, les Nations-Unies, les Etats et les peuples Autochtones : l’autodétermination au temps de la globalisation ») est un projet de recherche comparative, global et multiscalaire sur les dimensions sociales, culturelles et politiques de la gouvernance et des droits des peuples autochtones.

Sous la direction de Irène Bellier, Directrice de recherche au CNRS, principal investigator est mis en place un dispositif de recherche pour appréhender les relations complexes entre le global et le local. »

Lectures en Haïti

« C’est un des miracles comme sait en produire Haïti. Au nord de la capitale, dans la calme bourgade de Limbé, une petite bibliothèque fêtait ses dix ans d’existence et les 4.322 livres mis à disposition des 55.000 habitants dans de jolies salles baptisées des noms d’auteurs haïtiens: Gary Victor, Yanick Lahens et… Dany Laferrière. »
Lire la suite de l’article de Valérie Marin La Meslée dans Slate Afrique.

Le rôle de l’art ? Produire du discernement (Bernard Stiegler)

« Dans l’art et la culture, comme dans tous les domaines, le consommateur a remplacé l’amateur. L’audimat et le marketing ont fait leur entrée dans les musées. Les publics sont devenus des audiences au sens des grands médias de masse. Il est affligeant de constater qu’un visiteur du Louvre consacre en moyenne 42 secondes à chaque œuvre : c’est du zapping. Le rapport aux œuvres devient de plus en plus quantitatif, et les grands musées se focalisent sur leur fréquentation. Ce consumérisme est à l’opposé de cette relation éminemment qualitative et intime qu’un amateur d’art entretient avec les œuvres. (…) 

Nous ne sommes plus dans une économie du désir, mais de la dépendance, nous vivons dans une société grégaire où la croissance est devenue une mécroissance : une société du tout-jetable, de l’infidélité, promue par un capitalisme pulsionnel qui fonce dans un mur. Moins en sait le destinataire des industries culturelles qui orchestrent cette déchéance, plus il est abruti, et mieux cela vaut : ce système détruit les savoirs, c’est-à-dire aussi l’estime de soi et des autres.

(…) Le rôle de l’art en général, c’est d’intensifier l’individuation en produisant du discernement. L’art pense avec les sens et les artefacts, et il discerne du singulier – c’est-à-dire de la nécessité et de l’incomparable – dans ce qui n’est d’abord que de l’artifice et de la reproduction. »

Bernard Stiegler, L’Oeil, mars 2011.

« La littérature-monde est indienne, centrale pas périphérique »

« Ils chahutent les frontières géographiques, nationales, intellectuelles. Ils bousculent les certitudes. Que faire de ces écrivains indiens, ou d’origine indienne, tous anglophones, cosmopolites, qui, après Salman Rushdie, après Arundhati Roy, lauréate du Booker Prize en 1997 pour le Dieu des petits riens, ont en quelques années conquis la scène littéraire mondiale ? se demande Ève Charrin, auteure de l’Inde à l’assaut du monde, (Paris, Grasset, 2007, rééd. Poche Pluriel, 2009.) dans le numéro d’août-septembre 2010 de la revue Esprit.

Vikram Seth, Amitav Ghosh, Jhumpa Lahiri, Kiran Desai, Aravind Adiga, Suketu Mehta, Lavanya Sankaran, Pankaj Mishra, Tarun Tejpal, Abha Dawesar, et d’autres : que faire de ces plumes qui ont émergé, à peu près en même temps que l’Inde, depuis le tournant du siècle ?

Bien sûr, il faut les lire, avant toute chose. Ces auteurs ont amplement mérité leur succès critique, leur reconnaissance mondiale, leurs traductions, leur moisson de prix littéraires prestigieux, Pulitzer et Booker compris. Mais ce n’est pas par goût de l’exotisme qu’il faut les lire : à cette aune on serait parfois déçu, et de toute façon ce serait un malentendu. Certes, ces écrivains parlent de l’Inde, toujours, que ce pays constitue ou non le lieu de leurs récits.

Mais d’où qu’on la regarde, l’Inde n’est plus (seulement) exotique, en tout cas elle n’est plus du tout périphérique : elle est devenue centrale. Il faut donc lire Lahiri, Desai, Adiga, Mehta et les autres, parce qu’ils n’ont pas leur pareil pour dire le monde d’aujourd’hui, un monde de déplacements, un monde de mobilité et de résistances, à la fois géographiques et sociales. Ils parlent d’émigration, d’ambitions sociales, de fuite, de révolte, de survie, d’échappées. Ils parlent, mieux que personne, de mondialisation. Ce n’est donc pas un hasard si, justement, on ne sait pas où les mettre. »

Rappel : plusieurs articles de référence sont en accès libre sur le site d’Esprit, de Paul Riœur (Le scandale du mal, juillet 2005), Michel Foucault (Luttes autour des prisons, novembre 1979), Claude Lévi-Strauss (Réponses à quelques questions, novembre 1963), Léopold Sedar Senghor (Le français, langue de culture, novembre 1962), Albert Memmi (Portrait du colonisé, mars 1957) et Frantz Fanon (Antillais et Africains, février 1955).

Bradury, jeune révolutionnaire de 90 ans

Ray Bradbury qui aura 90 ans le 22 août appelle les Etats-Unis à la révolution. Dans un entretien au Los Angeles Times , il dénonce : « Il y a trop de gouvernement aujourd’hui. Il faut rappeler que le gouvernement devrait être celui du peuple, par le peuple et pour le peuple. »

Il en veut à Obama d’avoir arrêté la conquête de la lune : « Nous n’aurions jamais dû renoncer à cela. Nous devrions aller sur la Lune et y installer une base, pour y lancer une fusée à destination de Mars, puis aller sur Mars et la coloniser. Une fois que nous aurons fait cela, nous vivrons pour l’éternité », a-t-il affirmé au quotidien californien.

Le LA Times rappelle l’avanie que l’auteur qui a sa plaque sur Hollywood Boulevard avait adressé à Clinton en 1981, alors qu’il était l’un des auteurs les plus prisés d’Hollywood. Une semaine spéciale est organisée à l’auteur culte.

L’admirable auteur des Chroniques martiennes et de Farenheit 451 serait-il le dernier révolutionnaire ?

Le paradoxe minoritaire (Pap Ndiaye)

Invité dans le cadre du mois de l’histoire des Noirs à Montréal, l’historien Pap Ndiaye a répondu aux questions de Touki Montréal à l’issue d’une rencontre à la librairie Olivieri (« L’histoire des Noirs est-elle en train de changer ? ») :
« On essaie d’imaginer des pistes pour faire de telle sorte que dans un avenir pas trop lointain  les personnes en question apparaissent comme socialement invisibles tout en étant culturellement visibles. Voilà le paradoxe minoritaire, celui de l’invisibilité sociale et celui de la visibilité culturelle. »Voir Papalagui , 8/09/09.