Cartier-Bresson, la source africaine

Ce soir je revois comme un aveugle ébloui l’exposition Henri Cartier-Bresson (1908-2004) au Centre Pompidou. Elle est classique dans sa chronologie, superbe dans son parcours, le parcours d’un homme qui a fait son œil au contact des peintres à Paris et dans son premier voyage en Afrique. A Paris, en 1925, il rencontre René Crevel, Max Jacob et Elie Faure. Il est attiré par le surréalisme. Il prend des photos, qu’il détruira pour la plupart, sauf une plage de Dieppe, que l’on considère comme sa première photographie, en 1926 :

L’année suivante, il étudie la peinture dans l’atelier d’André Lhote. Et en 1931, à 23 ans, il part à l’aventure en Côte d’Ivoire, où la maladie aurait pu l’emporter. Il prend des photos. De retour en France, il se consacre à la photographie. La découverte d’un instantané du Hongrois Martin Munkacsi, représentant trois enfants noirs courant vers les vagues, au Congo, est une « révélation ». C’est aussi l’unique photo qu’il accroche dans son appartement.

En 1931, Henri Cartier-Bresson découvre cette photo de Martin Munkacsi dans Arts et métiers graphiques, représentant trois enfants noirs courant se jeter dans les vagues du Tanganyika. Tout dans l’image le subjugue : le contraste des corps sur l’écume, leur harmonie dans l’espace, leur dynamique. Elle lui rappelle non seulement son expérience de l’Afrique, mais elle lui montre surtout ce qu’il est possible de faire avec un appareil photo. « J’ai soudain compris que la photographie peut fixer l’éternité dans l’ instant, dira-t-il plus tard. C’est la seule photo qui m’ait influencé. Il y a  dans cette image une telle intensité, une telle spontanéité, une telle joie de vivre, une telle merveille, qu’elle m’éblouit encore aujourd’hui. La perfection de la forme, le sens de la vie, un frémissement sans pareil… » Il renonce alors à la peinture pour se consacrer à la photo. Il décide de reprendre la route, cette fois-ci pour photographier : Europe de l’Est, l’Italie, le Sud de la France, l’Espagne.

[Source : dans la collection Découvertes de Gallimard, Henri-Cartier-Bresson, Le tir photographique,  de Clément Chéroux (commissaire de l’exposition au Centre Pompidou, l’écouter sur France-Culture).]

Le mouvement saisi par Martin Munkacsi (1896-1963) qui influença Cartier-Bresson est-il aussi celui que peint en 1909-1910 Henri Matisse (1898-1967) avec La Danse, (Saint Petersbourg, Musée de l’Hermitage) ?

et plus près de nous dans le temps, non plus le mouvement mais un regard commun, vers quoi ? de ces trois garçons photographiés par Caroline Blache à Pointe-Noire (Congo) :

photo que l’auteur a voulu nommer, en hommage à HCB, « L’instant décisif » :

 

Exposition Henri Cartier-Bresson, jusqu’au 9 juin 2014, de 11h00 à 23h00 Galerie 2 – Centre Pompidou, Paris.

La palette de ses yeux bleus

À 300 km/h, le TGV dessine d’un trait sa trajectoire dans la plaine jetée comme un immense drap, à travers les bois épars et les champs jaunes de colza mûr. Un ciel gris de blancs laisse entrevoir les couleurs d’une trace de vitesse irréelle. Imaginer ce qui pourrait advenir de cet horizon qui se dégage dans les lointains. En voiture-bar, une fillette joue avec son grand-père. Elle essaie de nommer les couleurs qui défilent dans la palette de ses yeux bleus. Les nommer c’est essayer de les retenir, essayer de garder en soi la vitesse de la lumière.

L’agnel et le loup (pastiche)

Merci à MN Sarante qui me signale
Ernestine écrit partout, Tome 3 : « Anthologie de la poésie jardinière et primesautière, tout à la fois. Correspondances 2000-2005 », Paris, Ginkgo éditeur, 2005,  par Ernestine Chasseboeuf.
et de laquelle j’extrais, p. 151, ce pastiche :

L’agnel et le loup

Un agneau se désaltérait
Dans le courant d’une onde pure.
C’est pas maintenant que ça arriverait,
C’est pollué aux hydrocarbures.
Un loup survint à jeun,
Borgne comme une vieille bique.
Montre-moi ton label,
Dit cet animal plein de rage.
Mes papiers, dit l’agnel,
Sont restés sur l’herbage.
Encore un sans-papiers,
Dit le loup en colère,
Cette viande toxique
A fait mourir grand-mère,
Je n’en mangerai pas.
Et comme dans la fable,
Sans autre forme de procès,
Le loup l’emporte et puis le nique.

Jean-René de la Dondaine (1603-1699)

Contrôleur des recettes des chasses au remelu du duché de Merdincourt en Argonne, Jean-René de la Dondaine profitait de ses longs loisirs pour torcher des poésies animalières, quelquefois grivoises, très recherchées sous le Roi-Soleil. Il mourut très âgé, d’une maladie qui eût été bénigne pour bien d’autres.

à comparer à l’original de Jean de La Fontaine (1621-1695) :

Le Loup et l’Agneau
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
 Nous l’allons montrer tout à l’heure.

Un Agneau se désaltérait

Dans le courant d’une onde pure.

Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité.

– Sire, répond l’Agneau, que votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;

Mais plutôt qu’elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d’Elle,

Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l’an passé.

– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?

Reprit l’Agneau, je tette encor ma mère.

– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

– Je n’en ai point.

– C’est donc quelqu’un des tiens :

Car vous ne m’épargnez guère,

Vous, vos bergers, et vos chiens.

On me l’a dit : il faut que je me venge.

Là-dessus, au fond des forêts

Le Loup l’emporte, et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

La survie des tubemen de la Jamaïque

Lecture ce dimanche de Pâques 2014, d’un article de Romain Cruse, avec les photographies de Romain Philippon, Voyages croisés à la Jamaïque, extrait de la revue de voyage, « L’autre voie », n°10, d’avril 2014. Il est question du le voyage des « tubemen » de Portland, proche de la capitale Kingston, anciennement huppée, et que les cyclones successifs ont dévasté. Des squatts ont poussé en bord de mer. Les voyageurs ici sont autant les auteurs de l’article que ces « tubemen » qui pêchent sur des chambres à air de camion, appelées « tube ».

Extrait :
La survie de ces jeunes dans de telles conditions relève du
miracle. On comprend avec eux la foi inébranlable qu’ont
les Jamaïcains dans leurs religions respectives. Quand le
poisson est abondant, on en vend une partie pour acheter du
riz et quelques légumes. Pendant la saison, on achète parfois
un nouveau jean et une chemise à une « vendeuse à la valise »
qui passe de temps à autre dans le quartier. En saison morte – la
moitié de l’année – les rares poissons sont vendus pour acheter
du « dos de poulet » bon marché (« chicken back », autrement
appelé « ghetto steak », en fait le ventre du poulet) et de la farine
pour faire les « dumplin » (épaisses galettes de farine de maïs et
de blé qu’on fait bouillir). Quand l’un n’a rien, il compte sur la
solidarité des autres. Quand personne n’a rien, on ne mange pas.
Dans les chambres, on dort à deux dans un lit, tête-bêche. Ceux
qui sont de passage dorment à même le sol ou sur un rebord de
muret.
Si la misère est criante, à l’image de cet évier improvisé dans
une vieille glacière ramassée sur la plage, il y a là une immense
richesse culturelle. Ce sont les lieux que l’écrivain martiniquais
Patrick Chamoiseau appelle les « mangroves urbaines ».

Cette survie rappelle le roman d’anticipation de l’Américain Paolo Bacigalupi, Les ferrailleurs des mers, traduit en 2013 par Sara Doke au Diable Vauvert, livre palpitant — et hautement recommandé —, un roman d’anticipation pour adolescents qui rêvent d’un ailleurs à la fin du XXIe siècle, de beaux clippers et d’une morale de vie dans une Louisiane dévastée par les chamboulements climatiques et les tempêtes tueuses de villes.

De Romain Cruse, lire un article dans Le Monde diplomatique, « Dancehall, chronique d’un rêve jamaïcain » et un essai universitaire Géopolitique d’une périphérisation du bassin craibéen, aux Presses de l’université du Québec.

Miracle ! La terre mange un enfant en direct !

C’est un livre découvert par hasard qui résonne encore bien longtemps après sa lecture, La fête sauvage, d’Annie Mignard, grand prix SGDL de la nouvelle 2013. Le conte cruel de nos passions télévisuelles pour l’effroi en direct.

Dans l’air flottait cette info récente. Au début de ce mois d’avril, à Roubaix, dans le Nord, d’un petit garçon de 8 ans qui est resté 4h30 dans un cube de béton destiné à éviter les vols de cuivre. Il a pu être dégagé par les pompiers, qui ont utilisé deux marteaux-piqueurs et une scie à béton. Une dépêche nous précisait que « le garçonnet jouait à cache-cache. Il serait alors monté sur un bloc de béton d’environ un mètre de haut, placé sur un autre plus petit, aux pieds du pylône pour empêcher d’accéder aux câbles électrique, et serait tombé à l’intérieur. Les pompiers ont tenté de l’enduire de savon pour le faire glisser dans le tube, mais ont renoncé face à la douleur de l’enfant. L’enfant a été emmené, conscient, sur une civière dans un véhicule des pompiers, sous les applaudissements et les cris de joie de ses parents et des badauds. »

Donc, je découvre La fête sauvage, une nouvelle d’Annie Mignard, aux éditions du Chemin de fer, accompagnée par les dessins d’Emmanuel Tête (2012).
Annie Mignard s’est elle-même inspirée librement d’un fait-divers. En Italie, juin 1981.      « Non loin de Rome, un enfant de six ans tombe dans un puits et reste bloqué à plus de vingt mètres de profondeur. La foule accourt pour assister aux secours qui, pour la première fois, sont retransmis en direct à la télévision pendant dix-huit heures d’affilée, faisant entrer l’information dans l’ère du spectacle. »

Dans la nouvelle d’Annie Mignard, le lecteur n’a pas trop le choix. Il suit pas à pas la tentative de sauvetage, entre la terre ogresse et la foule ogresse attirée par des télés ogresses. Qui est l’ogre ? La terre qui engloutit l’enfant ? La foule et son voyeurisme morbide ? Les télés et leur proximité obscène ? Mais le lecteur sait aussi que le suspens formidable tel que le développerait des infos en continu sur une chaîne en continu, que ce suspens n’est pas le seul sujet ou le vrai sujet du livre.

Qui est l’ogre ? La terre qui engloutit l’enfant ? Page 12 de la La fête sauvage, Emmanuel Tête a dessiné cette danse macabre de trois squelettes joyeux portant chapeau pointu de couleur. Page 13, nous lisons : « Dès qu’on sut où il était, ce fut la ruée. La foule accourut de très loin. Parce que si les parents, les voisins, les carabiniers avaient cru au siècle d’aujourd’hui, la foule, elle, ne s’y trompa pas. Sa mémoire remonte à la nuit du monde. Elle comprit tout de suite qu’il s’agissait d’un sacrifice humain, d’un très vieux rite, et qu’il fallait venir. Miracle ! La terre mange un enfant un direct ! Elle l’a happé de sa bouche vorace, elle est en train de le déglutir tout cru. »

Qui est l’ogre ? La foule et son voyeurisme morbide ? Les télés et leur proximité obscène ?
« Et la foule, là-haut, se jetait à genoux dans des messes improvisées et on ouvrait les pique-niques. C’est le grand divertissement de l’envie de vivre. Les images de l’affluence qui sont passées à la télévision comme un appeau ont fait affluer d’autres curieux. Maintenant ils sont des milliers. Un écran géant les accueille en bordure du terrain pour tenter de les retenir à distance du centre. Il montre en gros plan le trou fascinant où l’enfant a disparu et où il doit forcément réapparaître. Les badauds s’arrêtent, s’attroupent devant l’écran, prêts à être fascinés. (La fête sauvage, page 26.)

Qui est l’ogre ? Que la foule fasse écran, c’est une certitude. Certitude d’une descente aux enfers en direct, d’un conte d’une cruelle beauté qui nous plonge dans un tourment abyssal tel son objet, ce « petit garçon de cinq ans, bondissant, léger comme un bouchon », enfant qui joue au ballon dans l’aride garrigue et ploc ! un trou, une chute dans un terrier de la terre, débaroule au fond d’un long tunnel que seul son petit et minuscule corps peut traverser, qu’aucun sauveteur n’atteindra facilement ou n’atteindra peut-être pas du tout, seule certitude que la littérature peut nous dire il faut du temps du temps du temps pour songer à se sauver soi-même de quoi ? de l’effroi que de jeunes années empêchées, contrites dans la concrétion de la terre, dans l’estomac d’un trou profond ne sauraient jamais être délivrées sans une once de grâce. Seule la grâce d’un geste… ou d’une enfant, elle aussi bondissante, comme l’écriture radicale, profonde et bondissante d’Annie Mignard, qui répond au nom d’Efroia.

Lire sur le site d’Annie Mignard, « C’est physique, écrire ».

Si Écrire, c’est physique était une personne ou un personnage, qui serait-il ? lui demande le site publie.net. Réponse : « Ce serait Christophe Colomb (griffonnant son carnet de bord). »

Merveille de la guerre… le comble du malheur, le comble du bonheur

Je reçois par la poste un petit bonheur d’édition, Merveille de la guerre, poème de Guillaume Apollinaire, extrait d’« Obus couleur de lune », lui-même inclus dans Calligrammes, poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916), édité à Rochefort par Les Petites allées, éditions typographiques artisanales. Le titre est de couleur rouge sang. Le reste est imprimé au plomb sur 12 pages (oui un livre de douze pages !). Du plomb pour la guerre… Mais point de calembour, Dieu gît dans les détails, c’est bien connu. Qu’on range nos émotions avec précision comme en typographie on range les casses bien alignées dans un casier en bois.

Le livre – livret conviendrait mieux –  se présente sous la forme d’un petit format posté. Vous l’achetez avec son enveloppe en beau papier vergé. Le tout sous cellophane. Nathalie Rodriguez, éditeur-imprimeur, a écrit sur un marque-page (eh oui !) : « … une enveloppe assortie permet de le conserver ou de l’envoyer à qui vous voudrez. Le tout pèse 28 grammes et coûte 7,50 €. »

[Première précision de contexte (première digression) : j’étais à peine revenu de la première édition du Salon du livre océanien de Rochefort, de cette entreprise qui réunit il y a quelques jours quelques figures des lettres du Pacifique, de l’Australien Philipp McLaren au Néo-Zélandais Witi Ihimaera, en passant par les amis français de Calédonie et de Polynésie. Le trait d’union entre Rochefort et Océanie a du sens. D’ailleurs Les Petites allées, qui ne sont pas que fondues du plomb, en avait profité pour publier le livre éponyme de ce jumelage littéraire, Rochefort-Océanie justement. Sans parler (digression dans la digression) du seul poème en bichelamar qui ait jamais été édité en France, mais ça c’est une autre histoire.

Donc, j’étais à peine revenu de Rochefort et d’une soirée de poésie inouïe dans la bibliothèque du Musée de la Marine, enveloppés que nous étions par 25 000 volumes traitant qui de la pharmacopée qui des mœurs insulaires des peuples du Pacifique fréquentés au XVIIIe siècle par les explorateurs Lesson, natifs rochefortais. À Paris, je vais visiter l’exposition formidable de Jean-Pierre Guéno, Entre les lignes et les tranchées au Musée des lettres et manuscrits (deuxième digression, mais quelle digression tant l’expo remue tripes et méninges avec la lecture des lettres de deux prêtres-fantassins, Joseph et Loys Roux et leurs photographies (voir l’affiche ci-dessous), de deux généraux, Duplessis et Galliéni, d’un soldat amoureux, de peintres, d’écrivains, des rapports de tranchées du capitaine Charles de Gaulle). Et de quelques belles trouvailles iconoclastes, comme ces ordres de mobilisation pour les hommes d’une part, pour les chevaux et mulets d’autre part, imprimés en… 1904, soit dix ans avant le début officiel de la Grande Guerre.]

Dans ce contexte, que peut représenter Merveille de la guerre ? Un concentré dense comme un trou noir : la Grande guerre en micro-format. C’est vrai que dans le genre, les éditions Bruno Doucey nous ont gratifié il y a peu du recueil En pleine figure, Haïkus de la guerre de 14-18, une anthologie établie par Dominique Chipot, que l’éditeur présentait comme « la fulgurance du fragment face au désastre de la guerre » [Papalagui, 11/11/13].

Merveille de la guerre est un poème d’Apollinaire, figure majeure qui n’est pas absente de l’exposition Entre les lignes et les tranchées. Mais l’édition par Les Petites allées réussit à apporter sa pierre à l’édifice. D’abord, le coup de cœur de l’éditeur est dit en quelques mots simples : « Guillaume Apollinaire est mort de la grippe espagnole comme beaucoup des combattants de la Grande Guerre : le virus, comme l’armée, aimait les hommes jeunes et forts. Nous aimons Apollinaire et les millions d’hommes broyés entre 1914 et 1918, mais détestons la guerre, la mort, et la grippe espagnole. »

Voici le début de Merveille de la guerre :

Que c’est beau ces fusées qui illuminent la nuit
Elles montent sur leur propre cime et se penchent pour regarder
Ce sont des dames qui dansent avec leurs regards pour yeux bras et cœurs

J’ai reconnu ton sourire et ta vivacité

C’est aussi l’apothéose quotidienne de toutes mes Bérénices dont les chevelures sont devenues des comètes
Ces danseuses surdorées appartiennent à tous les temps et à toutes les races
Elles accouchent brusquement d’enfants qui n’ont que le temps de mourir

etc.

Le reste vous prend crescendo dans cette tenaille de beauté et d’effroi, alliant l’éphémère de la grâce et la certitude de la fin. Inutile de publier l’intégralité du texte ici. Il est sur Internet, par exemple sur le site Un jour un poème. Mais sur le web, on peut glaner ce reportage des confrères de France 3 Atlantique, qui dit tout le savoir-faire d’une édition artisanale au plomb. Diffusé en octobre 2013, et qui prend justement pour exemple la composition et l’impression de Merveille de la guerre :

 

Merveille de la guerre : titre par antiphrase, que le TLF définit ainsi : « Figure par laquelle, par crainte, scrupule ou ironie, on emploie un mot, un nom propre, une phrase, une locution, avec l’intention d’exprimer le contraire de ce que l’on a dit. »

[On se souvient (troisième digression), toujours dans Calligrammes, de cette métaphore exemplaire de la démarche poétique, de la démarche surréaliste : « Ta langue, le poisson rouge dans le bocal de ta voix. »]

Monique Jutrin a consacré une belle étude à Apollinaire (Que Vlo-Ve ? Série 1 No 5 janvier 1975 pages 27-42 Calligrammes :  Une Poésie « engagée »?) Extrait :

« Fondé en poésie », Apollinaire a pour tâche de célébrer tout ce qui existe, il a charge de réalité. Même si la guerre est horrible, il se doit de la réciter, donc de la créer. Et, chantée, la guerre devient « belle », parce qu’écrite, « calligraphiée », devenue calligramme, bel écrit et beau chant : Calligrammes est le récit de cette transmutation réciproque des valeurs de la guerre et de la poésie. C’est un art poétique qui se redéfinit à tout instant. Art poétique fait de mouvements antithétiques, synthèse entre passé et avenir, mort et renaissance, lyrisme et ironie.

Elle cite l’essayiste Pierre-Marcel Adéma, qui dans Guillaume Apollinaire 1e mal-aimé. (La Table ronde, 1968) souligne : « L’aspect essentiel des Calligrammes, mise à part l’utilisation des dessins-poèmes, c’est l’expression lyrique de la guerre. Chanter les « merveilles de la guerre » sans tomber dans le poncif cocardier, est une gageure que seul a su réussir Apollinaire. […] Dans sa pitié de l’homme qu’il exprime de façon si poignante […] jaillit le cri fraternel du poète au soldat. « 

Ailleurs, certains se demandent si la guerre est une fête. Cette question pour un examen de BTS inclut le poème Merveille de la guerre à côté du parallèle établi par Roger Caillois entre L’Homme et le sacréet le théâtre de la guerre dans Candide, de Voltaire.

Sur Apollinaire, on lira avec profit le passage que lui consacre François Bon dans Voleurs de feu, une anthologie, Hatier, 1996, épuisée, mais repris dans remue.net.

Encore ce mot d’Apollinaire, sur la nécessité du poème, cité Par Monique Jutrin : « Rien ne vient donc sur terre, n’apparaît aux yeux des hommes s’il n’a d’abord été imaginé par un poète. L’amour même, c’est la poésie naturelle de la vie, l’instinct naturel qui nous pousse à créer de la vie, à reproduire. Je te dis cela pour te montrer que je n’exerce pas le métier de poète pour avoir l’air de faire quelque chose et de ne rien faire en réalité. Je sais que ceux qui se livrent au travail de la poésie font quelque chose d’essentiel, de primordial, de nécessaire avant toute chose, quelque chose enfin de divin, » (Lettre à Lou du 18 janvier 1915.)

Et bien sûr, on enverra soi-même le poème dans la version des Petites allées, une merveille d’édition, tout simplement. Imaginez… Au lieu d’envoyer une lettre d’amour (qui écrit encore des lettres d’amour ?), au lieu d’envoyer un courriel, de textoter quelques mots (les SMS sans émoticônes supportent mal la métaphore ou le second degré), envoyer un livre de 28 grammes…

Car l’amour est léger même en poste restante.

 

 

Zaina Meresse (1940-2014) : ni tricoteuse ni pétroleuse, mais chatouilleuse

Avec la disparition à Mayotte de Zaina Meresse, c’est une figure emblématique du mouvement des chatouilleuses qui s’en va. Ces « commandos » de femmes s’étaient illustrés par un procédé insolite à la fin des années pour que Mayotte reste française. La départementalisation de l’île aujourd’hui officielle s’inscrit dans cette histoire. D’ailleurs le Préfet de Mayotte a salué sa mémoire en ces termes : « Avec elle disparaît une des figures emblématiques et charismatique de Mayotte, personnification de l’engagement pour Mayotte et pour la France. » Un quotidien titre sur la disparition de Zaina Meresse par la formule célèbre : « La France reconnaissante ».
Entre tricoteuses et pétroleuses, quelle est la véritable place des chatouilleuses dans le mouvement féministe ? Un livre en cours apporte quelques éléments de réponse.

CHATOUILLEUSES. n. f. pl. À Mayotte, dans les années 60, des femmes qui ne veulent pas entendre parler d’indépendance, contrairement aux trois autres îles des Comores, manifestent en pratiquant les chatouilles. Leurs « commandos » non-violents ciblent les hommes politiques comoriens en visite qui, morts de rire, interrompent leur discours et doivent rentrer chez eux.
Symbole du pouvoir des femmes dans cette île musulmane et animiste, mais matriarcale depuis l’époque des sultans des Comores, le mouvement des chatouilleuses a duré une décennie, pour s’interrompre à l’indépendance des Comores et à la réalisation de leur rêve en 1976 : « Mayotte française ».
Exit ce mouvement d’activistes féministes bien moins connu que les militantes seins nues ukrainiennes des Femen ou que les Pussy Riot, groupe de punk-rock russe. Dans le cas des Chatouilleuses de quel féminisme s’agit-il ?
Au départ, c’est une lutte des femmes contre la faim. En 1961, l’Etat français décide de transférer la capitale du territoire des Comores de Djaoudzi (île de Mayotte) à Moroni (île de Grande-Comore). Le déménagement devient effectif en 1966 et déclenche les premières protestations des chatouilleuses.
Les ministres et hauts fonctionnaires étant partis, leur personnel aussi (tous des hommes), les femmes se retrouvent sans ressources. C’est une Comorienne de Madagascar, Zéna M’Déré (1917-1999) qui va les aider à s’organiser et leur transmettre une pratique malgache selon la légende, la chatouille.
La démarche pragmatique de survie se double d’une démarche politique.
La colère des chatouilleuses sera exploitée par le Mouvement populaire mahorais (MPM) qui enrôle ces femmes, gardiennes du foyer, gardiennes de la terre. Elles sont une soixantaine. Parmi elles, Zaïna Meresse (1940-2014), adjointe de Zéna M’Déré : « On s’est dit : ‘On va être esclave des Anjouanais et des Grands Comoriens, vaut mieux être esclaves des Français!’ On a décidé de se mettre debout, se souvenait-elle. Dès qu’un avion approche de l’aéroport, à Petite Terre, avec à son bord un leader indépendantiste, l’action s’organise : «  On avait notre signal ‘Yououou, Yououou…’ et tout le monde arrivait. »
« La première victime des Chatouilleuses est le ministre comorien Mohamed Dahalane, relate Le Quotidien de la Réunion (13/04/2014) « On était une cinquantaine de bonnes femmes, on s’est mis à le chatouiller pour le faire partir », se confie-t-elle. Le ministre titillé, taquiné, gratouillé jusqu’à perdre sa veste, reprend l’avion, humilié. De retour à Grande-Comore, il raconte sa mésaventure. L’entourage s’en amuse. « Un autre dit : “ Moi, je vais y aller ”. Et, on le chatouillait aussi » ! Ce qui valut à cette grande dame un jour deux mois de détention pour « fait de rébellion ».

« Nous voulons rester Français pour être libre », affichaient les banderoles des manifestants. Martial Henry, l’un des fondateurs du MPM, chapitrait ses troupes avant de descendre dans la rue : « Attention, nous disait-il, raconte Echat Sidi, l’une des chatouilleuses, ne bloquez pas les routes, la France n’aime pas ceux qui empêchent la libre circulation. »
Ce procédé insolite a l’avantage d’être légal (aucune loi n’a jamais réprimé les chatouilles) mais éloigne les chatouilleuses des pétroleuses de la Commune de Paris en 1871. Les amazones de l’océan Indien n’étaient pas révolutionnaires et ne maniaient pas l’allumette.
Légalistes, les chatouilleuses se rapprochent davantage des tricoteuses de la Révolution française de 1789, ces femmes qui assistaient aux assemblées populaires, spectatrices privilégiées du supplice de la guillotine, invention révolutionnaire.
À deux siècles de distance, ces féministes activistes ont pour point commun d’être sorties des rôles sociaux fixés par la société. Elles ont investi l’espace public dominé par les hommes. Sans doute est-ce l’une des raisons de l’ingratitude de la société à leur égard : les chatouilleuses deviennent des héroïnes après le référendum de 1976 mais resteront des icônes du passé, sans rôle politique important, faute de parler français. Comme les sultans batailleurs, expression de l’histoire coloniale, l’imagerie semble apprécier les mots aux sonorités et à la grâce mignonne pour désigner ces réalités historiques insolites et très éloignées.
Comme les tricoteuses avaient été célébrées par Chateaubriand dans Mémoires d’outre-tombe, un dramaturge mahorais de talent, Alain-Kamal Martial, a fait de l’une de ses compatriotes son égérie, dans Zakia Madi, la chatouilleuse, tuée lors d’une manifestation le 13 octobre 1969. Le fantôme de son héroïne investit le corps des femmes d’aujourd’hui pour inspirer leur révolte et leurs chatouilles : « Vous vous laissez acheter, vous vendez votre terre et sa mémoire et vous osez parler de progrès et de développement là où les inégalités génèrent le paupérisme, la misérable vie de vos administrés. » (p. 87)
Pourtant le mouvement contre la vie chère qui a bloqué l’île de Mayotte pendant 44 jours fin 2011 n’a pas, semble-t-il l’accord des chatouilleuses de l’époque, si l’on en croit Echat Sidi : « Votre vie chère d’aujourd’hui, n’est pas comparable à la situation d’hier, ce n’est pas une raison suffisante pour mettre à mal la départementalisation. Faites attention mes enfants, les indépendantistes sont toujours parmi nous !  »
© Extrait Du ralé-poussé dans la coutume, Les mots-pays de l’Outre-mer, Christian Tortel (à paraître).

Car il s’agit de ça : apprendre l’oubli

 

Le personnage : Opérateur de fabrication, Shangaï (Femme)

Tu t’assois
Tu allumes une lampe de poche et tu commences à calligraphier
Dans le bruit des duchesses victoriennes, des geishas, des vampires, des mandarins, des pirates, des sorcières, des guerrières, des cow-boys, des pharaons, des dragons qui dansent dans le carnaval organisé par le département ressources humaines pour atténuer les effets de la dernière vague de suicide dans l’entreprise /
Tu as oublié Chan
Tu as oublié sa respiration sur ton cou
Tu as oublié son corps aspiré par la terre
Tu as oublié l’usage de mots
Tu as oublié de compter jusqu’à 16
Tu as oublié qu’il ne faut pas rompre la chaîne
Tu as oublié qu’on allait tous disparaître en particules /
Car il s’agit de ça : apprendre l’oubli.

extrait de la pièce d’Alexandra Badea, Pulvérisés, L’Arche éditeur.

Pièce très réussie, vue il y a tout juste une semaine au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Il est question d’êtres pulvérisés par la mondialisation (comment la façade corporate socialisée, lissée, marketée, est pulvérisée, comment l’intime explose). Quatre personnages, deux hommes, deux femmes, interprétés avec justesse par Stéphane Facco et Agathe Molière. Mise en scène sobre et très efficace d’Aurélia Guillet et Jacques Nichet, sons et lumières au cordeau.

Tous sont à féliciter : scénographie Philippe Marioge musique originale Nihil Bordures création vidéo Mathilde Germi création lumières Jean-Pascal Pracht costumes Elisabeth Kinderstuth assistante à la mise en scène Ariane Boumendil régie générale et vidéo Pierrick Lenormand photographies projetées de Alfredo Caliz / Rea, Denis Darzacq / Agence Vu, Toru Ukai construction des décors et réalisation des costumes Ateliers du TNS production et administration Scènarts / Rémi Jullien, Louise Jullien-Tamisier

Pour eux, et malgré les temps de crise, ou justement à cause de ces temps de crise, on espère une belle tournée.

Lire la critique du bout des lèvres de Brigitte Salino du Monde : « Le spectateur, qui aimerait entendre chaque mot de cette pièce qu’il découvre, doit tendre l’oreille pour suivre les monologues, interprétés par Stéphane Facco et Agathe Molière. Les deux comédiens se partagent les quatre rôles. Ils sont en noir, peu éclairés et semblent petits sur le plateau, tandis que les personnages qu’ils incarnent apparaissent en grand sur les murs du décor, sous la forme de quatre photos de visages des quatre coins du monde, qui attirent le regard. Cet effacement de la chair devant l’image est sûrement destiné à faire entrer directement les spectateurs dans la tête des protagonistes de Pulvérisés. Il va dans le même sens que le jeu avec le son et la vidéo, très travaillé, qui tire volontairement la représentation vers la performance. Certes, c’est souvent beau, et prenant. Mais c’est insuffisant pour rendre compte de l’écriture d’Alexandra Badea, prisonnière d’une union périlleuse entre le théâtre et les arts plastiques. »

« Eza nini ? » demande la foule devant la performance de Julie Djikey

Djikey YJulie Djikey au tout récent festival Ravy de Yaoundé (Cameroun). DR

Julie Djikey, performeuse de rue des capitales d’Afrique. Membre du Collectif Kisalu Nkia Mbote (Kinshasa), elle était invitée récemment au festival RAVY (Rencontres d’arts visuels de Yaoundé). Djikey est son propre permis de créer. Elle fend la foule, qui devient son public béant, puis final de compte s’interroge : la bagnole, qu’est qu’elle pollue en nous ? Et nous rappelle aussi un bon moment aux Ateliers Sahm (Brazzaville, septembre 2013) où nous avions examiné au filtre de la critique cette création, Ozonization.

Voici la performance filmée dans les rues de Kinshasa et la critique de Sigismond Kamanda Ntumba Mulombo, par ailleurs sculpteur à Brazzaville :

 

Ozonisation : une performance mise à nu
Allusion est faite à l’ozone, la couche protectrice de l’atmosphère terrestre et ancienne appellation d’un quartier de Kinshasa, lieu de la performance de Julie Djikey. Corps enduit d’une mixture d’huile de moteur et de la cendre de pneus brûlés. Lunettes solaires. « Soutien-gorge » en boîtes de conserve. Réservoir de véhicule porté en bandoulière. Corps en exergue. Identité dissimulée.
Muette, Julie « conduit » un véhicule tout terrain, en réalité un jouet, assemblage hétéroclite d’objets récupérés. Ni tout à fait nue, ni réellement folle, elle met à nu la folie des personnes sensées. L’Homo sapiens dilapide son héritage, l’environnement. Loin d’Al Gore, auteur d’Une vérité qui dérange, elle exhibe ses atouts : son propre corps, telles les Femenes, ces militantes féministes aux seins nus.  Prise de risque assumée : la femme, cet obscur objet du désir,  selon un film de Luis Buňuel, suscite voyeurisme et curiosité. Spectacle assuré.
Le Kinois s’interroge : « Eza nini ? » (Qu’est-ce que c’est ?). Subtile implication dans cette expression minimaliste convoquant l’ici et l’ailleurs, l’éphémère et l’intemporel, le traditionnel et le contemporain. Naguère, au Kasaï, la femme adultère repentie, faisait amende, Tshibawu, en arpentant nue le village. Dans l’ethnie mongo, au terme d’une longue réclusion, la primipare, Wala, paradait enduite de ngola, pigments végétaux. La patiente atteinte de maladie psychosomatique, Zebola, procédait mêmement. Julie s’inscrirait-elle dans cette lignée ?

Sigismond Kamanda  Ntumba Mulombo