Le Booker arabe au premier roman du Tunisien Chokri Mabkhout

Le prix Booker du roman arabe ou « Booker arabe », l’un des prix littéraires les plus influents du monde arabe, a récompensé le Tunisien Chokri Mabkhout, président de l’université de la Manouba pour son premier roman Ettaliani (« L’Italien »), éditions Dar al-Tanweer.
Décerné le 6 mai à Abu Dhabi (Émirats arabes unis) par un jury présidé par le poète palestinien Mourid Barghouti, il est doté de 50 000 dollars (44 340 euros) et d’une traduction prochaine en anglais.
Choisi parmi 180 romans de 15 pays arabes, Ettaliani raconte la vie d’un certain Abdel Nasser, celui qui est surnommé « L’Italien » pour sa belle allure, pendant les deux dictatures de Bourguiba et Ben Ali.
Le jury l’a distingué car il « dépeint avec brio les troubles à la fois de ses personnages comme de la nation entière. »
Chokri Mabkhout a affirmé que l’idée lui est venue après les événements du Printemps arabe.
Curieusement, le Booker arabe a été remis au lauréat dans un pays qui a interdit à ses librairies de vendre Ettaliani. Sans raison connue.

Valentine Goby et la mémoire coloniale : un roman plus efficace qu’un essai

Avec La fille surexposée, édité par Alma, Valentine Goby pratique l’effet de loupe historique qui brûle les ailes du souvenir, un tissage romanesque qui vaut bien des essais savants. Une petite-fille de militaire colonial ouvre la boîte de Pandore de la mémoire familiale sous forme de bribes de papier, parmi lesquelles une « Khadija, femme mauresque ». Une photographie, une image à double détente, pour usage personnel et pour inscription dans l’archétype collectif des rapports coloniaux, dominants-dominés. Une pute d’avant les effluves et volutes romantiques d’un David Hamilton, une femme pour les étrennes de quelque militaire colonial, en somme, une bête de somme sexuelle. La petite-fille porte un nom qui donne des ailes à la mémoire, Isabelle. Elle croise sur son chemin de curiosité un artiste marocain à la créativité enragée, une rencontre, un entrecroisement où le fil de trame n’est jamais perdu… Une écriture un pas en avant, aimantée par la curiosité, un pas en arrière dans le rétroviseur mental. Le lecteur  est captif de ces rets d’images façon Épinal du Sud méditerranéen, façon bordels de la mémoire coloniale.

Présentation par l’éditeur :

De 1900 à 1950 se multiplièrent les cartes postales coloniales : femmes-objets « couleur locale » ou costumées selon les standards aguicheurs du moment. Aujourd’hui l’artiste marocain Miloudi Nouiga balafre de peinture ces photos dans un geste doublement provoquant dénonçant à la fois le colonialisme d’hier et la censure présente des intégristes musulmans.

Valentine Goby s’inspire de cette révolte. Elle raconte le voyage d’une carte postale. L’image passe successivement du photographe qui prend le cliché dans les années 1920 à la prostituée marocaine qui pose, au soldat français qui achète la carte dans une boutique de Casablanca, années 1940 puis enfin à la petite fille française du militaire qui la retrouve aujourd’hui dans les papiers d’un héritage.
Que voit-on vraiment ? De quoi, de qui parle-t-on ? Valentine Goby poursuit ainsi sa quête romanesque où le corps tient une place primordiale.
La carte postale représentant la « fille surexposée » s’est projetée dans une peinture de Miloudi. Elle figure en couverture de ce livre et dans le musée imaginaire des révoltes de Valentine. On retrouve dans ce texte envoûtant la passion de celle-ci pour « les multiples mensonges de l’image » depuis sa construction voici cent ans jusqu’à sa reconstruction aujourd’hui en passant par toutes les métamorphoses de l’histoire.

La fille surexposée est le septième volume de la collection « Pabloïd ». Inspirée d’une idée de Pablo Picasso, cette série comprend : Le baiser peut-être de Belinda Cannone, Au début de François Bégaudeau, Moi, j’attends de voir passer un pingouin de Geneviève Brisac, Chacune blesse, la dernière tue d’Anne Rabinovitch, La montre de l’Amiral de Dominique Pagnier et American gothic de Xavier Mauméjean.

Deux divas pour un divan littéraire, champagne !

C’est à écouter sur la 1ère.fr, l’émission qui réunit à la même table de grande causerie Jean-Marie G. Le Clézio et Patrick Chamoiseau. C’est rare, et même exclusif : le festival Étonnants voyageurs qui s’était transporté à Rabat (Maroc) les avait invités tous deux. Dominique Rœderer à la tête de l’émission hebdomadaire Paris-sur-Mer en a profité. Il a bien fait. Comme souvent. Pour ce divan littéraire [de l’arabe dīwān qui signifie « réunion »], Rœderer peut déboucher le champagne !

Édouard Glissant, ce qu’il nous lègue (Samia Kassab-Charfi)

« Ce qu’il nous lègue est le soleil d’une conscience nouvelle, mûrie sur plus de cinquante ans : celle qu’incarne la nécessité pour les peuples anciennement dominés de connaître ce qu’il appelait, en 1956, dans un de ses plus beaux poèmes, Les Indes, « et l’une et l’autre face des choses ». Cette exigence drue le liait en fraternité à Kateb Yacine, le « vagabond sublime de Kabylie » dont il partagea un temps la destinée littéraire et politique, elle lui faisait porter la voix de poètes et d’artistes d’Amérique du Sud, de la Caraïbe, d’Afrique.(…)

Mais ce qu’il nous lègue presque au même moment que cette lucide réappropriation de notre Histoire commune, c’est aussi la générosité de la penser dans un futur qui ne soit pas pris en otage par le ressentiment, c’est un dépassement de la conscience éclairante vers ce qu’il appelait une poétique de la Relation : tout le contraire d’une riposte procédurière et grinçante.(…)

C qu’il nous lègue est aussi une façon différente de concevoir les poétiques et les esthétiques, un autre rapport au paysage, à l’écriture, où la répétition n’est plus un défaut mais une singularité accumulative – ce qu’il nommait « entassement » –, d’autres manières de narrations, des mangroves d’histoires mêlées de toute la violence de leurs nœuds. C’est aussi une sensibilité accrue aux mondes composites, aux archipels tenaces, aux créolisations jouées non seulement dans la Caraïbe mais en tous lieux du Tout-monde.(…)

Ce que je lui dois personnellement, c’est que du jour où j’ai rencontré son œuvre, sa pensée, je n’ai plus rien lu comme avant.

Honneur et respect à son opacité, en ce jour.

Samia Kassab-Charfi, Université de Tunis, le 3 février 2011.

Lire l’intégralité du texte dans Afrik.com et le monument-Timoune.

Glissant, la révolution tunisienne et les périphéries-centres (Abdelwahab Meddeb)

« Vu de France, la francophonie est perçue comme l’espace de la périphérie, le centre étant la métropole et les multiples lieux desquels émane une parole en langue française, qu’il s’agisse du Maghreb, du Machrek, de l’Afrique subsaharienne ou des Antilles qui est le lieu d’émission d’Édouard Glissant, ou de la vie, tous ces lieux sont perçus comme étant des périphéries par rapport à la métropole.

Or, cette vision là est une vision qui est révolue, qui a disparu avec le colonialisme et l’évolution du monde tel que nous le vivons est tout autre. Elle montre que le monde se fait polycentrique, et que désormais toute périphérie est un centre.

Lorsque je parle, en partie en français, de ma mémoire maghrébine, je parle en l’émettant à partir du Maghreb comme centre et non pas d’une périphérie soumise à l’autorité d’une métropole.

Il en est de même pour ce qui concerne Édouard Glissant lorsqu’il parle à partir des Antilles ou à partir de sa Martinique natale. Et la révolution du jasmin illustre à la perfection cette idée que toute périphérie est devenue un centre puisque c’est de la périphérie, Sidi Bouzid, ce lieu complètement perdu en Tunisie, et qui perçu par rapport à centralité tunisienne comm étant une périphérie qu’a démaré cette révolution qui est en train de faire bouger l’intégralité du monde arabe. »

Extrait de l’entretien de Abdelwahab Meddeb (né à Tunis en 1946) sur Médi1 Radio, signalé par Thomas Spear (Île en île).

Abdellah Taïa, le Roi de la syncope, prix de Flore 2010

Oui Le Jour du Roi d’Abdellah Taïa est un « roman en guerre ». Oui c’est bien plus qu’une tempête sous un crâne, une forme marocaine et moderne d’un To be or not to be.

En 1987, entre Rabat et Salé, dans l’attente du cortège du roi Hassan II, les deux jeunes amis Omar et Khalid vont jouer leur vie. Dans son écriture précipitée, aux phrases courtes, coupées-décalées, aux temps télescopés, Taïa déroule une partition syncopée d’une grande richesse de sens, volontairement perturbée, perturbante dès l’incipit : « Je suis devant lui. Je rêve. mais je ne rêve pas. C’est lui. Vraiment lui. Un homme que je connais bien. Trop bien. »

Omar rêve qu’il rencontre le Roi, qu’il doit lui baiser la main, « cette main historique ».

Ces phrases au sujet coupé sont à prendre au pied de la lettre : le culte de la personnalité s’oppose au sujet libre. Style coupé-décalé pour un anti-héros en plein « rêve-réalité », « rêve-cauchemar.

Abdellah Taïa : « Au Maroc, on vit dans la fiction », interview à Bladi.net, en 2008, après la sortie d’Une mélancolie arabe, réédité en poche très prochainement.

Le livre lauréat 2010 du prix de Flore, Le jour du roi d’Abdellah Taïa (Seuil), a été choisi au 2e tour de scrutin par 7 voix contre 5 à Ann Scott pour A la folle jeunesse (Stock).

L’ENS veut « rompre avec la perception postcoloniale de la francophonie »

Pendant la semaine de la francophonie, du 15 au 21 mars, l’École normale supérieure (Paris) s’ouvre à la francophonie, à la francophonie-monde devrait-on écrire, tant la manifestation intitulée sobrement « Semaine de la francophonie », entend se placer dans un « un décentrement salutaire ».
La semaine de cette école d’enseignement supérieure parmi les plus prestigieuses de France prend la posture de « combattre le discrédit majeur dont souffre la francophonie en France », écrivent les membres du bureau de l’association Francophonie-ENS, dont le président est Tristan Leperlier.
« Par son ampleur,  il s’agira sans conteste de la plus grande manifestation de ce type à l’ENS depuis longtemps, et  la plus importante de l’année dans un établissement universitaire parisien. », soulignent ses membres.
Parmi les invités, relevons les noms de Dany Laferrière (le 15 à 19h15), Ana Moï (le 16 à 18h), Kossi Efoui (le 17 à 18h), Michel Le Bris (le 18 à 14h30), Mike Ibrahim (en concert le 18), Hubert Freddy Ndong Beng (le 19 à 19h30), Souleymane Bachir Diagne (le 20 à 17h), Salim Bachi (le 20 à 19h30), Pierre Bergounioux (le 21 à 18h).
À rebours des critiques d’élitisme qui lui sont adressées (lire l’essai de Pierre Veltz, Faut-il sauver les grandes écoles ? De la culture de la sélection à la culture de l’innovation, Paris, Seuil, 2007), l’ENS affiche son ambitieuse intention de… critique de la francophonie.
« Nous voulons rompre avec la perception postcoloniale de la francophonie : un francophone est pour nous quelqu’un « capable de s’exprimer en français », et non simplement un ancien colonisé à qui le Français moyen concède avec plus ou moins de condescendance l’usage d’un bien qui appartiendrait au seul « centre » hexagonal. Le français est une langue mondiale. Avant que d’être français, Proust est un écrivain francophone, et nous espérons que notre public, acceptant ce décentrement salutaire, ne considèrera plus dégradant de se dire tel, à égalité avec 200 milions de personnes dans le monde.

Mais ce sont également les préjugés entourant la francophonie qu’il convient d’attaquer. Les cinq tables rondes interdisciplinaires que nous organisons (linguistique,  littérature,  histoire,  sociologie, géopolitique, philosophie, sciences politiques…) tentent de montrer  la  complexité irréductible de la francophonie. Les détracteurs voisineront avec les promoteurs de la francophonie, afin que chacun prenne conscience qu’elle ne sera que ce que notre génération en fera.

Venez réveiller le francophone en vous. »

Clou de la semaine : le 20 à 20h30 est prévu un match d’improvisation entre l’équipe universitaire royale de Belgique contre les Nimprotequois (Ulm, Sciences-po, Médecine) Réservation obligatoire sur http://www.nimprotequoi.com. Entrée 4 euros.

Sur la Semaine de la francophonie à l’ENS, consulter le Dossier de presse.