Par ses dialogues, le théâtre est souvent un duel d’acteurs. Et quand la société impose des masques à deux personnages de l’élite du XVIIIe siècle, le jeu d’acteurs devient doublement profond et révélateur. C’est le cas avec la pièce d’Alain Foix, Duel d’ombres où deux grands escrimeurs, le Chevalier Saint George et le chevalier d’Éon doivent composer avec leur origine : l’un est musicien et fils d’esclave, l’autre est espion et cache sa véritable identité sexuelle. Le Guadeloupéen Alain Foix a écrit sa tragicomédie sur un duel qui devient duo entre un chevalier travesti et un compositeur mulâtre, une double hybridité qui attise les jeux d’images et d’apparences. Son écriture en alexandrins lui donne un ton raffiné et fait passer avec subtilité des questions graves sur les rôles que chacun se donne pour exister en société.
Fem / Around Lucy (Cie Tétradanse de La Réunion)
Rencontre avec la compagnie réunionnaise Tétradanse lors d’une performance de rue, après leur création au Festival d’Avignon 2014. Around Lucy et Fem sont à la Chapelle du Verbe incarné jusqu’à fin juillet.
Avec une pièce en deux volets Around Lucy et Fem, créé pour Avignon, les danseuses réunies par Valérie Berger nous ont offert une belle création qui joue sur les assignations imposées aux femmes, sous le voile, la capuche ou la robe, trois motifs imposés par la société, trois motifs exploités sur scène par un DJ passablement déjanté au rock.
Festival d’Avignon, jour de grève mais jour de répétition pour les danseurs calédoniens
Lors du premier jour du festival d’Avignon, le 4 juillet, jour de grève, jour d’annulation des deux spectacles d’ouverture du « In », il y a au moins trois positions différentes des artistes et techniciens. Ceux du festival « In » ont voté un jour de grève. Ceux de la coordination nationale, les plus radicaux, emmené par la CGT-spectacles, ont déposé un préavis de grève d’un mois, ceux du festival « Off » venus de très loin pour jouer, et qui n’ont même pas le statut d’intermittents, comme les danseurs calédoniens. Dans la rue et sur scène, voici leur première journée.
Avignon jour J, jour de grève
Premier jour du festival d’Avignon, premier jour de grève voté par une partie du personnel du « In ». Pour son premier festival Olivier Py, son directeur, est contraint d’annuler les deux premiers spectacles d’ouverture.
La 68e édition d’Avignon, le plus grand rendez-vous de théâtre de l’année, marque le début des festivals de l’été. De nombreuses compagnies du Off, y compris les 17 qui viennent d’outre-mer,
jouent leur année à venir : il leur faut intéresser le public comme les professionnels – dont les programmateurs – qui achèteront ou non leur pièce en la voyant sur les tréteaux des théâtres de la Cité des papes.
C’est pourquoi le président du Off, le Guadeloupéen Greg Germain, a déclaré lors d’une soirée très mouvementée : « Faire grève ce n’est pas se tirer une balle dans le pied, c’est ce tirer une balle dans la tête ».
Enjeu important : dans le Off, plus de 1300 spectacles sont programmés.
Lors de l’accueil des compagnies à la mairie d’Avignon d’autres intermittents se sont invités pour jouer… un coup d’éclat.
Poème limule 185
Qu’elle me laisse bouche bée
Amolli que je suis
Dans la fièvre de ses lèvres
Sur la crête d’un baiser
Quand infuse
Sa parole
Dans le silence
D’un corps en suspens
Un soir, fil-de-fériste à la surface du désir
Un autre, papillon d’illusion
Fêtu qui se cogne au feu d’un silex
Braise enfouie dans la cendre
Un autre encore, puiseur qui s’essouffle
Malheur des gouffres amers
Suspendu à la virgule de ses vocalises
Largué comme voile sans mât
Alors s’en va, s’abîme, s’arrime
Au tic-tac de sisyphe.
Deux étrangers obliquent
L’un est dans les affres
Ô solitude !
L’autre dans la transe
Sublime déchéance
Non ! triste distance
Des corps évanescents
Ki Uid, Poèmes limules, éditions tonales.
L’homme aux 800 langues

Jean-Pierre Minaudier est un amateur de langues comme il en existe peu. Dans son livre « Poésie du gérondif », il raconte l’origine de sa passion, comment il a appris des langues comme l’estonien ou le basque et comment il regarde l’évolution des langues tant outre-mer que dans le vaste monde. Il connait 800 langues, non pas qu’il les parle, mais en sait les singularités et leur vision du monde. C’est à Saint-Malo au cours du festival « Etonnants voyageurs » et à Paris dans sa bibliothèque aux 1500 grammaires que nous avons rencontré Jean-Pierre Minaudier.
Ce passionné de langues depuis le plus jeune âge offre avec « Poésie du gérondif » une œuvre encyclopédique et drôle dans laquelle les langues sont, comme toujours pour lui, objets de curiosité et d’émerveillement.
Ce bloc de présence sensuelle et froide qui peu à peu devient pensif

Under the skin est un film sur le mystère de l’étrangeté, nous ? l’autre ?, où le cinéaste Jonathan Glazer entend « se départir de toute familiarité, rendre le monde étrange » (…) pour montrer « l’humanisation d’un ange insensible et désaffecté, sa descente sur terre. » (Mathieu Macheret, Les Cahiers du cinéma du mois de juin 2014).
Under the skin est un film puissant où les images, les scènes et le peu de dialogue nous marqueront longtemps, où le vecteur des questions sur l’humain est une extraterrestre vide et belle, une beauté dans un monde d’anonymes, en Écosse, qui chasse les hommes et les fait disparaître dans une soupe d’encre, elle qui marche sur cette soupe d’encre, ses talons claquent, leur reflet et leur enveloppe restante, une entêtante beauté interprétée par Scarlett Johansson.

« On arrête avec ça ! »
Ça, un charmant chuchotis ?
Ça, une voix cajoleuse ?
Ça, un regard nénuphar ?
Ça, une licence poétique ?
Ça, une affinité élective ?
Ça, un presque-début ?
Ça, une tendre fragilité ?
Ça, une femme sève ?
Ça, un courage résolu ?
Ça, un imprévisible ?
Ça, une intrépide ?
Ça, un implacable ?
Ça, un risque ?
Ça, un trop ?
Ça, un effet de friandise ?
Ça, un séisme des sens ?
Ça, ses répliques ?
Ça, une séance tenante ?
Ça, une indécence sans sursis ?
Ça, sens décodé ?
Ça, ce je-ne-sais-quoi ?
Ça, une amouracherie ?
Ça, une amicalité ?
Ça, un soubresaut ?
Ça, une entente infaillible ?
Ça, une complicité ?
Ça, une confiance aveugle ?
Ça, un trouble vain ?
Ça, une foudre faible ?
Ça, l’élan ?
Ça, l’allant ?
Ça, l’expéditif ?
Ça, ce qui envahit ?
Ça, une effraction délicieuse ?
Ça, un vol ?
Ça, ce qui suspend ?
Ça, cette arête dans le poisson ?
Ça, une crête sans crainte ?
Ça, une guerre ?
Ça, on arrête une guerre mondiale ?
Ça, on arrête une passion incréée ?
Ça, on souffle un esprit papillon ?
Ça, cet excès de ça ?
Ça, c’est bien ça ?
Ça, un baiser ?
Ah, ça !
Ishttar et Lõrinc, L’Assurance des ruines par temps de folie, Puszta (Mésopotamie hongroise) 2015.
Il y a, un poème d’amour et de mort

Entendu ce soir à la Maison de la poésie, No Poet’s Land – Figures du poète en première ligne, où malgré l’interprétation, on a découvert quelques beaux textes, par exemple Ballade du pauvre macchabé mal enterré, de René Dalize ; Champ de bataille, de Augsut Stramm ; Verdun de Fritz von Unruh et retrouvé malgré tout avec plaisir cet
Il y a
Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles
Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour
Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d’obus autour de moi
Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants
Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Gœthe et de Cologne
Il y a que je languis après une lettre qui tarde
Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour
Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
Il y a une batterie dont les servants s’agitent autour des pièces
Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l’Arbre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l’horizon dont il s’est indignement revêtu et avec quoi il se confond
Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T.S.F. sur l’Atlantique
Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils
Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico
Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
Il y a des croix partout de-ci de-là
Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour
Il y a un encrier que j’avais fait dans une fusée de 15 centimètres et qu’on n’a pas laissé partir
Il y a ma selle exposée à la pluie
Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours
Il y a l’amour qui m’entraîne avec douceur
Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos
Il y a des hommes dans le monde qui n’ont jamais été à la guerre
Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales
Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s’ils les reverront
Car on a poussé très loin durant cette guerre l’art de l’invisibilité
Guillaume Apollinaire
Il y a est un poème extrait de Calligrammes, sous-titré « Poèmes de la paix et de la guerre 1913-1916″ a été publié en 1918 au Mercure de France.

À noter :
1. L’illustrateur Laurent Corvaisier, qui a illustré l’édition Rue du monde (couverture au début de ce billet) était l’invité du Festival Le goût des autres, au Havre, en janvier 2014 :
2. le poète autrichien Georg Trakl, mort en 1914 à l’âge de 27 ans, a aussi écrit un poème qui commence par la répétition d’ Il y a, au cœur du projet théâtral de la compagnie Zéro théâtre Mots Dits de Benoît Théberge et Sophie Bourel.
De Profundis
Il y a un champ de chaumes, dans lequel tombe une pluie noire.
Il y a un arbre brun qui est là, seul, debout.
Il y a un vent qui siffle et qui cerne des cabanes vides –
Comme ce soir est triste.
Près du hameau la douce orpheline
Ramasse encore en passant de rares épis.
Ses yeux paissent ronds et dorés dans le crépuscule
Et son sein attend le céleste fiancé.
Au retour
Les bergers ont trouvé son tendre corps
Pourri dans le buisson d’épines.
Je suis une ombre loin de sombres villages.
Le silence de Dieu
Je l’ai bu dans la fontaine du hallier.
Sur mon front passe du métal froid.
Des araignées cherchent mon coeur.
Il y a une lumière qui s’éteint dans ma bouche.
La nuit je me suis trouvé sur une lande,
Pétrifié par les excréments et la poussière des étoiles.
Dans le taillis de noisetiers
Résonnaient à nouveau des anges de cristal.
Georg Trakl
Traduction Guillevic
Editions Obsidiane
« Même un livre qui a été écrit en chinois a été fait pour toi » (C. Pavese)
Au Palais de Tokyo, un dimanche à 23h, à la veille de la fermeture de l’exposition Flamme éternelle de Thomas Hirschhorn. Des couloirs de pneus, des fauteuils recouverts d’adhésifs d’emballage, les pneus eux-mêmes servant de supports à des milliers de tracts personnels, graffitis ou aphorismes de circonstance. Et au bar, un couple boit une bière. Au-dessus d’eux une immense citation de Pavese (1908-1950) …
– Comment un ouvrier comme moi pourra comprendre quelque chose aux livres et savoir si ce qu’il lit, on l’a vraiment écrit pour lui ?
– En lisant et en réfléchissant. En se trompant et en recommençant. Même pour nous qui les écrivons, il n’y a pas d’autres voies. Dans ce monde, personne n’a rien pour rien […]. Il faut avoir la patience d’apprendre ces modes, comme on apprend les langues étrangères. Et alors, peu à peu, il t’arrivera de rencontrer partout l’homme et le camarade, de même qu’on réussit à discuter avec un Chinois ou un Turc. De toute façon, il faut être patient. Plus tu fréquentes un ami, plus tu apprends à le connaître. C’est la même chose pour les livres. Et n’est-ce pas beau d’arriver à connaître un homme qui pendant trente ans, pendant toute sa vie, a essayé de parler avec toi ? […]
– Ce sont des livres pour nous ?
– Ce sont des livres pour qui veut les lire. Tu saurais me dire, toi, pour qui est fait un livre ? Méfie-toi des livres qui sont faits pour un tel ou un tel. Même un livre qui a été écrit en chinois a été fait pour toi. Il s’agit toujours d’apprendre les paroles d’un autre homme. Tous les livres qui valent quelque chose ont été écrits en chinois, et on ne sait pas toujours les traduire. Vient toujours un moment où tu es seul devant la page, comme était seul l’écrivain qui l’a écrite. Si tu as de la patience, si tu ne prétends pas que l’auteur te traite comme un enfant ou un demeuré, tu vas rencontrer un autre homme et te sentir plus homme toi aussi. Mais c’est dur, Masino, cela demande de la bonne volonté. Et beaucoup de patience.
Cesare Pavese, Littérature et société suivi de Le mythe, Gallimard, 1999, trad. de l’italien et préfacé par Gilles de Van.

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En arabe, خفقان (khafqān) = palpitation.






