À Magdebourg, une comédienne française dans le théâtre de la mémoire

Au club jeunesse du théâtre de Magdebourg, que vous ayez 17 ans, comme Joris, qui débarque à l’esbroufe avec des talons de drag-queen et ongles peints, ou 73 ans comme Marlies, cheveux blancs, et Roswitha, cheveux teints, peu importe, ce qui compte c’est d’aimer le théâtre, d’en faire, d’écouter et de savoir écouter…

À deux pas de la cathédrale gothique la plus haute de l’est de l’Allemagne, parmi dix autres amateurs, Joris, Marlies et Roswitha vont faire leurs armes sur scène avec deux spectacles sur la Première Guerre mondiale. Des spectacles ? Plutôt des lectures, mais quelles lectures ! Lettres de soldats, carnets de guerre, journaux intimes, listes de recettes de survie, un extrait d’un livre de cuisine de guerre et son appel contre le gâchis, des textes dénichés au fond d’archives centenaires, dans les réserves du Musée d’histoire culturelle, dans le tréfonds de la mémoire de 14-18, tout un ensemble de mots qui constituent une forme d’histoire populaire. De la liste des récoltes par temps de crise au journal d’un soldat juif auteur d’une lettre testamentaire, on passe du rire de soi à l’émotion la plus crue.

Mots Écrits, conçu par la comédienne française Sophie Bourel, fait sa première ce 13 septembre 2014, dans le cadre de la première Nuit de la culture de Magdebourg, ici au pays de Luther, fondateur de la Réforme protestante mais aussi sur la fin de sa vie auteur d’écrits antisémites… Un électrochoc symbolique dans l’ancienne cité des usines Krupp, une entreprise qui s’est enrichie durant la Première Guerre mondiale en s’imposant comme l’une des principales entités du complexe militaro-industriel allemand. Une ville alors forte de ses aciéries et de ses usines mécaniques. La famille de la Grosse Bertha (un canon de 42 tonnes, figure guerrière de 14) s’est par la suite ralliée au camp nazi. Une histoire pesante comme une fonderie.

Dans son aventure, un projet labellisé Centenaire 14-18, Sophie Bourel est confortée par des appuis de taille, comme le poète Yves Bonnefoy, qui lui a assuré : « Mots écrits se situe entre les deux tranchées ennemies, sur cette terre dévastée. » Pourquoi choisir Magdebourg, qui n’a pas le cachet artistique de Berlin et de Leipzig, sa voisine ? « Parce qu’Élaine le voulait » répond la comédienne française. Elaine Schmidt, responsable du département pédagogique du théâtre de Magdebourg, est une femme au tempérament énergique qui s’apprête à ouvrir la saison prochaine du club jeunesse avec deux cents inscrits. Pas moins. Pour elle Mots Écrits préfigure un autre projet à venir en lien avec… la Seconde Guerre mondiale (la ville où l’on fabriquait des machines-outils a été à deux tiers détruite par les bombardements anglais avant la fin 1941).

capture magdDans la salle de répétition du théâtre, Mots Écrits prend la forme de lectures avec ou sans pupitre, rythmées visuellement par des textes projetés. Les manuscrits sont en écriture Sütterlin, une graphie dérivée du gothique, anguleuse, qui n’est plus en vigueur aujourd’hui et qui rajoute force et vérité aux textes dits sur scène. « Elle vient de très loin, précise Sophie Bourel, comme si on était allé chercher les mots dans la terre, mélangés aux fils de fer barbelés.

Sur le fond d’écran les mots semblent traverser les corps blancs [les dix sont vêtus de blancs]. On peut y voir des visages mutilés ou des peintures de guerre. »

 « La peur c’est une énergie, il faut s’en servir pour la mettre dans les textes », est le conseil insolite mais salutaire de Sophie Bourel pour rassurer les acteurs d’un soir. Certains semblent se cramponner à leur brochure sur laquelle deux images symbolisent ce projet culturel sur la mémoire.

D’abord, un dessin de Pef, célèbre créateur du personnage de Motordu et auteur d’un livre magnifique, Ma guerre de cent ans (Gallimard), véritable succès populaire, un dessin conçu par Pef pour Mots Écrits  et devenu le logo du projet. Il représente un visage aux yeux écarquillés derrière des barreaux sous forme d’obus dressés alors qu’un quatrième barreau est un crayon. Un dessin pourrait-il tuer l’esprit de guerre ?

Seconde image : la reproduction d’une aquarelle signée Percy Rogge montrant le profil du soldat Johann Schuh, et appartenant au Musée d’histoire culturelle.

Étonnante la volonté du duo Sophie-Elaine, l’une en français, l’autre qui traduit en allemand. Remarquable, cette écoute qu’elles ont des voix et des corps. Après deux jours de répétitions intenses, c’est une véritable mise en scène qui est au travail. Lors de cet ultime filage, les amateurs font leur miel des formules de la comédienne : « Les mots, si tu leur donnes ta bouche, ils vont jouer eux-mêmes. »

À Magdebourg, les mots ne sont pas en guerre, ils racontent la guerre et sa souffrance. Et les bouches n’en font pas un vrac mais les délivrent.

Il y a le journal d’Ewald Schmengler, sa mobilisation, sa guerre dans la Somme Le temps passé dans les tranchées n’est comparable à rien : le silence est traître. Après une longue période de silence, l’artillerie ennemie tire pendant 7 jours et 7 nuits sans interruption, et de plus en plus. Le paysage est plein de blessés graves, de corps déchiquetés, de morts – on ne voit plus comment sortir vivant de cet enfer. Et en même temps, on tire soi-même, machinalement, sans imaginer le résultat, comme on exécute un travail. »)

Il y a la mort du brancardier Mädlow, la mort précoce des jumeaux Ziegler, la mort du professeur Hermann Glenewinkel, qui était parti au front transfiguré de bonheur.

Il y a cette scène d’anthologie, à la mise en scène efficace, où les lecteurs se déplacent et réagissent comme des pros, avec cette liste de tout ce qu’on peut ramasser, récupérer, réunir, des restes de cuisine, du marc de café, des fruits et des légumes sauvages, noix, graines, des cheveux de femmes, des os, du verre… une longue liste de survie.

Dans sa lettre de 1965, Otto Rohkohl se souvient du Front de l’est, des soldats des armées ennemies qui se font face, qui font connaissance et fraternisent à l’insu des chefs des guerres. Ils se rencontrent souvent, pendant des mois, et vont jusqu’à échanger des cadeaux, des vivres.

Ces textes sont une matière humaine bouleversante, des témoignages directs que la lecture va rendre avec haute intensité.

L’écoute est le grand secret de Sophie Bourel. Ne connaissant pas l’allemand, elle a suivi une formation Tomatis, initialement une méthode de thérapie sensorielle, pour développer ses capacités de perception des fréquences de la langue d’outre-Rhin. Elle sait comment l’autre doit placer sa voix, comment attaquer une phrase, comment le souffle doit circuler pour ne pas s’épuiser… Elle demande à l’une d’ar-ti-culer les mots, à une autre d’éclairer son visage, à l’autre encore de ne pas « jouer ». En retour, on l’écoute. Un travail que sa compagnie, La Minutieuse, a développé en France au contact des élèves migrants, qui eux-mêmes se situent entre plusieurs langues [Papalagui, 27/05/14]. Cette expérience a confirmé la primauté d’un théâtre du corps. Quand le corps s’installe dans l’acte de dire en public, la parole passe et incarne le texte. Le corps devient parlant, quelle que soit la langue.

Et quand la matière première est explosive ? Ainsi la lettre d’adieux de Friedel Müller, datée du 25 août 1918, à ses parents. La traductrice, Heinke Wagner, le détaille en français : « Il remercie ses parents pour tous les dons, pour tout l’amour qu’ils lui ont prodigué, pour tout le temps merveilleux qu’il a passé avec eux. Il va mourir pour la patrie. Après la mort de son frère, il s’efforce de consoler ainsi ses parents de sa mort prochaine, leur second et dernier enfant. Tous les deux ont été officiers, combattants loyaux, ce dont ils devraient être fiers. Les parents peuvent demander que la dépouille soit transférée. Sinon, Friedel Müller leur conseille d’aller à Stade [au nord du pays], près d’autres parents, pour ne pas rester seuls, et s’ils veulent, d’ériger une pierre tombale pour les enfants avec une épitaphe. Il se prépare aux derniers combats contre l’Angleterre. Adieux! »

« Un soldat juif écrit à ses parents. J’ai pleuré la première fois que j’ai lu la lettre, nous confie Sarah Drechsel, étudiante. Quand je la lisais, je ne pouvais plus parler. Ce garçon était réel. Il disait ‘je vais mourir’. » Sarah ne va pas trembler pendant les deux représentations du soir. En octobre, elle continuera le théâtre avec des textes de Dostoïevski.

« Sarah a pleuré, précise Elaine, car la lettre a été envoyée après sa mort à ses parents, qui avaient déjà perdu un fils. Elle était chargée de tout ce qu’il avait à leur dire dans la conscience de sa disparition prochaine. »

Premier rendez-vous avec le public dans l’immense salle Kaiser-Otto du Musée d’histoire culturelle. Les dix lecteurs entourent le public placé au centre. Un choix de mise en espace audacieux et risqué. Par son gigantisme, le hall est très impressionnant. Certains s’en sortent mieux que d’autres sous le regard d’une immense fresque et de la statue de l’empereur Otto Ier dit Otto le Grand, empereur du Saint-Empire romain germanique à partir de 962.

Pour Violaine Varin, directrice de l’Institut français de Saxe-Anhalt, « Même bilingue, il faut s’accrocher, mais c’est une proposition intéressante qui mériterait d’être présentée dans d’autres villes d’Allemagne. Il n’y a pas d’autre pays où les échanges culturels avec la France sont aussi forts. »

Avec elle, on revoit l’exposition à l’étage dans le même musée, consacrée à une famille allemande dans la Première Guerre mondiale : « Education à la Guerre. Société, système scolaire et famille entre 1900 et 1918 » Karine Grünwald, commissaire de l’exposition, Elaine Schmidt et Sophie Bourel ont sélectionné ensemble écrits, cartes postales, images, extraits de journaux intimes et lettres de front, listes, recettes, protocoles et souvenirs qui « de mots écrits sont devenus mots dits », comme Violaine l’écrit sur le site de l’Institut français de Saxe-Anhalt.

Dans son prolongement, une petite exposition sur l’engagement des soldats juifs dans le conflit. « C’est connu par les habitants de Magdebourg, explique Freya Paschen, attachée de presse du musée, mais ici ils apprennent les détails et l’étendue de cet engagement. Nous aimerions faire voyager cette exposition dans toute l’Allemagne. »

Le théâtre amateur réussit à mettre du liant dans cet ensemble muséal et réussit sur ses deux versants. Le fond d’abord avec ce nécessaire travail de mise en bouche de la mémoire et une réminiscence collective où se croisent les destins d’hier et les générations d’aujourd’hui. L’autre réussite est dans cette possibilité de rechercher la meilleure forme théâtrale possible.

« Lors de ces trois journées, j’ai beaucoup appris, résume Sophie Bourel. Sur le développement de l’imaginaire, le travail du vivant, la mise en scène, le pouvoir d’être écouté. »

Son bilan est concret : « Il faut se saisir des propositions inconscientes, comme si les gens savaient d’instinct ce qu’il faut faire. Donc prolonger et articuler cela. Être sur le plateau c’est comme dessiner quelque chose, presque une déclaration parallèle au texte. Cet espace est totalement libre. Je découvre un nouveau territoire de créativité. »

Et le fond ? « Les textes sont à la fois puissants et vierges. Il faut juste les faire entendre. Mais il n’est pas nécessaire d’être inventif, les textes le sont. Il faut juste se débarrasser de ses fantômes. Comment on en arrive là… à se tuer. Mon grand-père qui était dans l’infanterie disait que c’était un corps-à-corps. Je voudrais juste comprendre pourquoi ça existe dans la nature humaine, pourquoi ce recours à la destruction, comme si la patrie devenait à l’image de Médée une mère-patrie qui tue ses enfants…

Les dix lecteurs n’ont qu’une heure de battement avant la seconde représentation, à quelques dizaines de mètres, au théâtre de Magdebourg, Schauspielhaus. On travaille placements et enchaînements.

Lors de cette représentation, Joris, qui, à 17 ans, a déjà du talent, sera moins convaincant. Il n’a pas éclairé son pupitre et du coup il s’est renfermé sur son texte.

Marlies et Roswitha, policière à la retraite, quant à elles, n’ont pas tremblé. Du moins, cela ne s’est pas vu. Elles sont heureuses de leur prestation. À raison. Après trois jours de travail intense, Marlies Koprmeier est libérée : « J’ai fait personnellement l’expérience de la Seconde Guerre mondiale, alors cette fois c’était un voyage dans le passé. On raconte même comment on faisait la cuisine avec les moyens du bord. »

Après la représentation, une question du public : « Comment intéresser les jeunes à l’histoire ? » La réponse est tout entière dans la réussite de cette expérience théâtrale où des amateurs s’emparent de textes d’anonymes, exhument une histoire méconnue, incarnent une mémoire. Elaine se prépare déjà à ouvrir une nouvelle saison jeunesse où avec 300 euros un groupe écrit et monte une pièce. « En 2015, nous allons travailler sur le thème de l’Entnazifizierung [dénazification destinée à éradiquer le nazisme dans les institutions et la vie publique allemandes après la Seconde Guerre mondiale]. »

Lors du débat, les comédiens témoignent. Denis Neumann, entrepreneur : « Handicapé par ma dyslexie, j’ai réussi à me dépasser moi-même. » Sophie Handschuh : « La guerre a affecté plusieurs générations, alors le mélange des générations sur scène est intéressant. »

« Soixante personnes, en tout, ont vu Mots Écrits, récapitule Elaine Schmidt. Ce n’est pas rien sur l’ensemble de la Nuit de la culture, où il y avait une trentaine d’événements. »

Avant de s’embarquer pour d’autres Mots Écrits (dans le département du Nord, le 18 octobre à Marcq-en-Barœul, le 15 novembre à Lille), Sophie Bourel conclut ainsi cette belle expérience de théâtre mémoriel :

« Les mots sont presque des sculptures vivantes qui ne sont pas tout à fait les mêmes pour chaque corps, chaque lieu. Mais quand quelqu’un parle, s’il prend soin de la langue, il sera forcément entendu. »

Prolongements :

Roman graphique bilingue français-allemand, Des lignes du front, de David Möhring (scénariste) et Philip Rieseberg (illustrateur), éditions Warum (Berlin), inspiré de lettres réelles de soldats de la Première Guerre mondiale, dessine un magnifique testament d’un père adressé à son fils. Il a été réalisé d’après photo, le dessin noir et blanc parfois rehaussé de quelques aplats de gris. Il rappelle l’esthétique développée par Frank Miller pour la série Sin City.

La critique de Planète-BD

Il y a, un poème d’amour et de mort

Entendu ce soir à la Maison de la poésie, No Poet’s Land – Figures du poète en première ligne, où malgré l’interprétation, on a découvert quelques beaux textes, par exemple Ballade du pauvre macchabé mal enterré, de René Dalize ; Champ de bataille, de Augsut Stramm ; Verdun de Fritz von Unruh et retrouvé malgré tout avec plaisir cet

 Il y a

Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles
Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour
Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d’obus autour de moi
Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants
Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Gœthe et de Cologne
Il y a que je languis après une lettre qui tarde
Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour
Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
Il y a une batterie dont les servants s’agitent autour des pièces
Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l’Arbre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l’horizon dont il s’est indignement revêtu et avec quoi il se confond
Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T.S.F. sur l’Atlantique
Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils
Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico
Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
Il y a des croix partout de-ci de-là
Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour
Il y a un encrier que j’avais fait dans une fusée de 15 centimètres et qu’on n’a pas laissé partir
Il y a ma selle exposée à la pluie
Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours
Il y a l’amour qui m’entraîne avec douceur
Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos
Il y a des hommes dans le monde qui n’ont jamais été à la guerre
Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales
Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s’ils les reverront
Car on a poussé très loin durant cette guerre l’art de l’invisibilité

Guillaume Apollinaire

Il y a est un poème extrait de Calligrammes, sous-titré « Poèmes de la paix et de la guerre 1913-1916″ a été publié en 1918 au Mercure de France.

À noter :

1. L’illustrateur Laurent Corvaisier, qui a illustré l’édition Rue du monde (couverture au début de ce billet) était l’invité du Festival Le goût des autres, au Havre, en janvier 2014 :

2. le poète autrichien Georg Trakl, mort en 1914 à l’âge de 27 ans, a aussi écrit un poème qui commence par la répétition d’ Il y a, au cœur du projet théâtral de la compagnie Zéro théâtre Mots Dits de Benoît Théberge et Sophie Bourel.

De Profundis

Il y a un champ de chaumes, dans lequel tombe une pluie noire.
Il y a un arbre brun qui est là, seul, debout.
Il y a un vent qui siffle et qui cerne des cabanes vides –
Comme ce soir est triste.
Près du hameau la douce orpheline
Ramasse encore en passant de rares épis.
Ses yeux paissent ronds et dorés dans le crépuscule
Et son sein attend le céleste fiancé.
Au retour
Les bergers ont trouvé son tendre corps
Pourri dans le buisson d’épines.
Je suis une ombre loin de sombres villages.
Le silence de Dieu
Je l’ai bu dans la fontaine du hallier.
Sur mon front passe du métal froid.
Des araignées cherchent mon coeur.
Il y a une lumière qui s’éteint dans ma bouche.
La nuit je me suis trouvé sur une lande,
Pétrifié par les excréments et la poussière des étoiles.
Dans le taillis de noisetiers
Résonnaient à nouveau des anges de cristal.
Georg Trakl
Traduction Guillevic
Editions Obsidiane

Merveille de la guerre… le comble du malheur, le comble du bonheur

Je reçois par la poste un petit bonheur d’édition, Merveille de la guerre, poème de Guillaume Apollinaire, extrait d’« Obus couleur de lune », lui-même inclus dans Calligrammes, poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916), édité à Rochefort par Les Petites allées, éditions typographiques artisanales. Le titre est de couleur rouge sang. Le reste est imprimé au plomb sur 12 pages (oui un livre de douze pages !). Du plomb pour la guerre… Mais point de calembour, Dieu gît dans les détails, c’est bien connu. Qu’on range nos émotions avec précision comme en typographie on range les casses bien alignées dans un casier en bois.

Le livre – livret conviendrait mieux –  se présente sous la forme d’un petit format posté. Vous l’achetez avec son enveloppe en beau papier vergé. Le tout sous cellophane. Nathalie Rodriguez, éditeur-imprimeur, a écrit sur un marque-page (eh oui !) : « … une enveloppe assortie permet de le conserver ou de l’envoyer à qui vous voudrez. Le tout pèse 28 grammes et coûte 7,50 €. »

[Première précision de contexte (première digression) : j’étais à peine revenu de la première édition du Salon du livre océanien de Rochefort, de cette entreprise qui réunit il y a quelques jours quelques figures des lettres du Pacifique, de l’Australien Philipp McLaren au Néo-Zélandais Witi Ihimaera, en passant par les amis français de Calédonie et de Polynésie. Le trait d’union entre Rochefort et Océanie a du sens. D’ailleurs Les Petites allées, qui ne sont pas que fondues du plomb, en avait profité pour publier le livre éponyme de ce jumelage littéraire, Rochefort-Océanie justement. Sans parler (digression dans la digression) du seul poème en bichelamar qui ait jamais été édité en France, mais ça c’est une autre histoire.

Donc, j’étais à peine revenu de Rochefort et d’une soirée de poésie inouïe dans la bibliothèque du Musée de la Marine, enveloppés que nous étions par 25 000 volumes traitant qui de la pharmacopée qui des mœurs insulaires des peuples du Pacifique fréquentés au XVIIIe siècle par les explorateurs Lesson, natifs rochefortais. À Paris, je vais visiter l’exposition formidable de Jean-Pierre Guéno, Entre les lignes et les tranchées au Musée des lettres et manuscrits (deuxième digression, mais quelle digression tant l’expo remue tripes et méninges avec la lecture des lettres de deux prêtres-fantassins, Joseph et Loys Roux et leurs photographies (voir l’affiche ci-dessous), de deux généraux, Duplessis et Galliéni, d’un soldat amoureux, de peintres, d’écrivains, des rapports de tranchées du capitaine Charles de Gaulle). Et de quelques belles trouvailles iconoclastes, comme ces ordres de mobilisation pour les hommes d’une part, pour les chevaux et mulets d’autre part, imprimés en… 1904, soit dix ans avant le début officiel de la Grande Guerre.]

Dans ce contexte, que peut représenter Merveille de la guerre ? Un concentré dense comme un trou noir : la Grande guerre en micro-format. C’est vrai que dans le genre, les éditions Bruno Doucey nous ont gratifié il y a peu du recueil En pleine figure, Haïkus de la guerre de 14-18, une anthologie établie par Dominique Chipot, que l’éditeur présentait comme « la fulgurance du fragment face au désastre de la guerre » [Papalagui, 11/11/13].

Merveille de la guerre est un poème d’Apollinaire, figure majeure qui n’est pas absente de l’exposition Entre les lignes et les tranchées. Mais l’édition par Les Petites allées réussit à apporter sa pierre à l’édifice. D’abord, le coup de cœur de l’éditeur est dit en quelques mots simples : « Guillaume Apollinaire est mort de la grippe espagnole comme beaucoup des combattants de la Grande Guerre : le virus, comme l’armée, aimait les hommes jeunes et forts. Nous aimons Apollinaire et les millions d’hommes broyés entre 1914 et 1918, mais détestons la guerre, la mort, et la grippe espagnole. »

Voici le début de Merveille de la guerre :

Que c’est beau ces fusées qui illuminent la nuit
Elles montent sur leur propre cime et se penchent pour regarder
Ce sont des dames qui dansent avec leurs regards pour yeux bras et cœurs

J’ai reconnu ton sourire et ta vivacité

C’est aussi l’apothéose quotidienne de toutes mes Bérénices dont les chevelures sont devenues des comètes
Ces danseuses surdorées appartiennent à tous les temps et à toutes les races
Elles accouchent brusquement d’enfants qui n’ont que le temps de mourir

etc.

Le reste vous prend crescendo dans cette tenaille de beauté et d’effroi, alliant l’éphémère de la grâce et la certitude de la fin. Inutile de publier l’intégralité du texte ici. Il est sur Internet, par exemple sur le site Un jour un poème. Mais sur le web, on peut glaner ce reportage des confrères de France 3 Atlantique, qui dit tout le savoir-faire d’une édition artisanale au plomb. Diffusé en octobre 2013, et qui prend justement pour exemple la composition et l’impression de Merveille de la guerre :

 

Merveille de la guerre : titre par antiphrase, que le TLF définit ainsi : « Figure par laquelle, par crainte, scrupule ou ironie, on emploie un mot, un nom propre, une phrase, une locution, avec l’intention d’exprimer le contraire de ce que l’on a dit. »

[On se souvient (troisième digression), toujours dans Calligrammes, de cette métaphore exemplaire de la démarche poétique, de la démarche surréaliste : « Ta langue, le poisson rouge dans le bocal de ta voix. »]

Monique Jutrin a consacré une belle étude à Apollinaire (Que Vlo-Ve ? Série 1 No 5 janvier 1975 pages 27-42 Calligrammes :  Une Poésie « engagée »?) Extrait :

« Fondé en poésie », Apollinaire a pour tâche de célébrer tout ce qui existe, il a charge de réalité. Même si la guerre est horrible, il se doit de la réciter, donc de la créer. Et, chantée, la guerre devient « belle », parce qu’écrite, « calligraphiée », devenue calligramme, bel écrit et beau chant : Calligrammes est le récit de cette transmutation réciproque des valeurs de la guerre et de la poésie. C’est un art poétique qui se redéfinit à tout instant. Art poétique fait de mouvements antithétiques, synthèse entre passé et avenir, mort et renaissance, lyrisme et ironie.

Elle cite l’essayiste Pierre-Marcel Adéma, qui dans Guillaume Apollinaire 1e mal-aimé. (La Table ronde, 1968) souligne : « L’aspect essentiel des Calligrammes, mise à part l’utilisation des dessins-poèmes, c’est l’expression lyrique de la guerre. Chanter les « merveilles de la guerre » sans tomber dans le poncif cocardier, est une gageure que seul a su réussir Apollinaire. […] Dans sa pitié de l’homme qu’il exprime de façon si poignante […] jaillit le cri fraternel du poète au soldat. « 

Ailleurs, certains se demandent si la guerre est une fête. Cette question pour un examen de BTS inclut le poème Merveille de la guerre à côté du parallèle établi par Roger Caillois entre L’Homme et le sacréet le théâtre de la guerre dans Candide, de Voltaire.

Sur Apollinaire, on lira avec profit le passage que lui consacre François Bon dans Voleurs de feu, une anthologie, Hatier, 1996, épuisée, mais repris dans remue.net.

Encore ce mot d’Apollinaire, sur la nécessité du poème, cité Par Monique Jutrin : « Rien ne vient donc sur terre, n’apparaît aux yeux des hommes s’il n’a d’abord été imaginé par un poète. L’amour même, c’est la poésie naturelle de la vie, l’instinct naturel qui nous pousse à créer de la vie, à reproduire. Je te dis cela pour te montrer que je n’exerce pas le métier de poète pour avoir l’air de faire quelque chose et de ne rien faire en réalité. Je sais que ceux qui se livrent au travail de la poésie font quelque chose d’essentiel, de primordial, de nécessaire avant toute chose, quelque chose enfin de divin, » (Lettre à Lou du 18 janvier 1915.)

Et bien sûr, on enverra soi-même le poème dans la version des Petites allées, une merveille d’édition, tout simplement. Imaginez… Au lieu d’envoyer une lettre d’amour (qui écrit encore des lettres d’amour ?), au lieu d’envoyer un courriel, de textoter quelques mots (les SMS sans émoticônes supportent mal la métaphore ou le second degré), envoyer un livre de 28 grammes…

Car l’amour est léger même en poste restante.

 

 

Au casse-pipes, des haïkus inouïs et sublimes

En ce jour de commémoration de l’Armistice, de fin de Grande Guerre avec ses 9 millions de morts et ses 20 millions de blessés, ses 60 millions de soldats engagés, il est littéralement inouï de tomber sur des poèmes minuscules réunis dans ce petit livre, En pleine figure, Haïkus de la guerre de 14-18, une anthologie de 176 pages établie par Dominique Chipot, aux éditions Bruno Doucey, dont certains sont inédits.


Inouïe et émouvante cette rencontre à fragmentation entre la Grande Boucherie et le petit poème par excellence, le haïku (en trois lignes de 17 pieds pour la forme standard), poème à bout touchant dans « la fulgurance du fragment face au désastre de la guerre », résume avec justesse l’éditeur Bruno Doucey, qui nous offre une anthologie aussi belle qu’inédite. Des haïkus introduits en France par Paul-Louis Couchoud, médecin et philosophe, dont la Fondation Kahn a financé un voyage au Japon entre septembre 1902 et mai 1904. Qui l’eut cru ?

« La photographie alors était lourde, malcommode avec ses plaques de verre, et ne permettait pas le reportage de guerre. Ces micro-poèmes sont ainsi des clic-clac, des petits faits que le cerveau enregistre et plie en quelques mots, souligne Jean Rouaud dans la préface. Ils nous livrent des instantanés sur lesquels auraient glissé des projets épiques, préoccupés de se mettre au diapason de l’Histoire. Ces instantanés, ce qu’ils relatent, on n’en trouve mention nulle part ailleurs.  Ceci, par exemple [cité par l’auteur des Champs d’honneur, Prix Goncourt en 1990] :
Au seuil des banques
On remplace les nègres
Par des poilus. »

[Ce haïku signé Jean-Paul Vaillant est un signe de « reconnaissance » des poilus en 1923… au détriment d’autres humains, qui rappelle ce mot de Balzac, exactement un siècle auparavant : « Les pauvres ne sont-ils pas les nègres de l’Europe ? »]

Et l’on feuillette ce livre comme on va sur les traces d’une mémoire intime… mais sur la pointe des pieds.

Avec les haïkus célestes de Maurice Betz :

À un nuage qui bougeait au fond d’une mare
J’ai crié : Qui va là ?
Il était déjà loin.

ou encore, du même auteur :

Un trou d’obus
Dans son eau
A gardé tout le ciel.

Avec ce haïku à l’ironie cinglante de René Druart, au lieu-dit Ferme du choléra :

Cul en l’air,
Sept ou huit tanks
Répètent leur numéro clownesque.

qui côtoie ce haïku nature de Maurice Gobin :

Les rafales crépitent.
Brusque silence.
L’appel de la perdrix !

Mais il ne s’agit pas de masquer l’essentiel, comme l’écrit Marc-Adolphe Guégan (on pense à ce titre de Marie Depussé, Dieu gît dans les détails – encore faut-il savoir les voir et les mettre en poème, les détails) :

Une œuvre d’art, la poignée
De ce sabre fier.
Comme on embellit le crime.

Ce crime où le rapprochement agit comme une loupe :

L’homme s’ouvre et perd ses entrailles.
Le bidon crève et perd son vin.
Jusqu’au bout ce compagnonnage.

Une loupe que le ciel décuple :

Le canon
Télescope qui déchiffre
Le sort, dans les astres,
De ces prochaines victimes.

Guégan souligne par un trait d’humour funeste la danse macabre d’un animalcule :

Survie
Est-ce une pensée ultime
Qui, dans son œil, bouge ?
Non. C’est la première larve.

C’est un haïku de René Maublanc qui donne le titre au recueil :

En pleine figure,
La balle mortelle.
On a dit : au cœur – à sa mère.

auquel suit de peu cette plainte lugubre d’Albert de Neuville :

C’est trop de cadavres d’hommes,
Croassent les corbeaux,
Nous sommes lourds, nous sommes
Lourds comme des tombeaux.

Finalement, pas de haine haineuse dans ces haïkus entre hommes,
tel celui d’Albert de Neuville :

L’ennemi
Sur sa couche funéraire
Pour toujours endormi,
Je regarde mon ennemi
Et je reconnais un frère.

tels ceux de Julien Vocance, poète de grand talent :

Avec la terre
Leurs corps célèbrent des noces
Sanglantes.

Dans la postface, Dominique Chipot [voir son blog Le temps d’un instant] rend justice à Julien Vocance, dont les haïkus sont les plus nombreux de l’anthologie :
« Grâce à Vocance, le haïku français n’est pas cantonné à devenir un pâle pastiche du haïku japonais, et il n’est plus le poème des seules saisons, mais celui de tous les instants. En s’écartant des cerisiers en fleurs, Vocance s’est rapproché des hommes. En toute simplicité, avec l’humilité de celui qui revient de loin (il pensait mourir des suites de sa blessure), il a su dire la souffrance du front et l’horreur des tranchées, la peur et le désespoir, l’atrocité et la futilité de la guerre, et il n’a pas présenté les combattants comme des super-héros, mais comme des êtres humains, téméraires et faibles à la fois.

Dans un trou du sol, la nuit,
En face d’une armée immense,
Deux hommes.

Haïku qui est la marque même de la fraternité et du sublime.