Des papillons, les ailes du désir

Fort d’Aubervilliers
J’ai rencontré
Une enfant, une liseuse
Des papillons plein les yeux
Elle était sur un mur…
Un mur qui se dépliait
Comme un livre leporello
Tout en accordéon de notes rouges
Se déployant dans l’alentour
Tout autour de la Terre
Bleue comme une orange
Sautillant de lignes en murs
Image rêvée
Désir d’envol
Sur des ailes de papillon.

Fort d’Aubervilliers
J’ai rencontré
Une enfant, une liseuse
Des papillons plein les yeux
Elle était sur un mur…

read dream jeff aerosolCréation au Fort d’Aubervilliers par Jef Aérosol (juillet 2014). (c) Photo Jean-Paul Etchegaray.

… Un mur qui se dépliait
Comme un livre leporello
Tout en accordéon de notes rouges
Se déployant dans l’alentour
Tout autour de la Terre
Bleue comme une orange
Sautillant de lignes en murs…

… Image rêvée
Désir d’envol…

écrit Lamartine en 1823 dans son poème Le papillon, publié Dans les Nouvelles méditations poétiques :

Naître avec le printemps, mourir avec les roses,
Sur l’aile du zéphyr nager dans un ciel pur,
Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses,
S’enivrer de parfums, de lumière et d’azur,
Secouant, jeune encor, la poudre de ses ailes,
S’envoler comme un souffle aux voûtes éternelles,
Voilà du papillon le destin enchanté !
Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose,
Et sans se satisfaire, effleurant toute chose,
Retourne enfin au ciel chercher la volupté !

… Sur des ailes de papillon.

ou d’un ange qui tombe amoureux d’une trapéziste comme dans Les ailes du désir, film de Wim Wenders (1987)

 

Öyöyagl ! « Eh, toi, viens ici ! »

Il est encore des mots réfractaires à la googlisation. Prenez le mot « Öyöyagl ». Il nous vient d’une île du nord du Vanuatu, archipel du Pacifique voisin, de la Nouvelle-Calédonie, l’île de Hiw. Le linguiste Alexandre François (ses travaux qui ont inspiré l’article de Wikipédia consacré à la langue hiw) a dénombré 280 locuteurs de cette langue océanienne. Ce chercheur a appris la langue au risque de se faire moquer comme le raconte le film Le salaire du poète, d’Eric Wittersheim. Plus qu’un mot « Öyöyagl ! » n’est-il pas un symbole ? Sa traduction : « Eh, toi, viens ici ! »

E comme écoute, E comme escaliériste

Quand on pense au métier exercé par le père de Jacques Chancel, mort à l’âge de 86 ans – ce métier d’escaliériste (ou escaliéteur), menuisier spécialiste en escaliers – on se dit que le producteur-confident de Radioscopie, à France Inter, et du Grand Échiquier, à Antenne 2, (deux médias de service public) avait de qui tenir, lui qui savait gravir les marches de l’écoute, question après question.

Entendez-vous le cliquetis des claviers d’Afrique…

Quel est l’avenir de la littérature ? demande en fin d’interview Anne-Françoise Hivert, correspondante en Suède de Libération à Henning Mankell (Libé, 20-21/12/2014, p. 23). Réponse de l’auteur de la série Kurt Wallander, qui vit entre l’Europe et le Mozambique :

« Je me souviens du début des années 60, quand la littérature d’Amérique du Sud est arrivée et nous a submergés, modifiant notre conception de ce que sont un être humain et ses conditions de vie. Nous en sommes au même point aujourd’hui : cette fois, le tsunami va venir d’Afrique. Si vous vous asseyez quelque part sur le continent africain et ne faites aucun bruit, vous entendrez le cliquetis des claviers : partout, les gens sont en train d’écrire leur histoire. »

D’autres claviers ne sont pas menés pas des « cliquetis » mais agités de soubresauts kalachnikoviotes tel celui de Fiston Mwanza Mujila, aux commandes de sa « littérature-locomotive ou littérature-train ou littérature-tram ou littérature-rails ou littérature-chemin de fer ou littérature-lignes de fer » (p. 145) dont un échantillon nous est vociféré dans une rue africaine de Paris comme il est montré dans le reportage infra. Après cette dégustation, on fera fricoter l’extrait en se promenant entre les pages 168 et 169 de Tram 83 (éditions Métailié) :
« Toutes les nuits n’avaient pas la même chronologie de la bière, de la musique, de la danse, des filles-mères de la première fraîcheur, des brochettes à base de chien et de la folie. Ceux qui sortaient la nuit connaissaient l’intrigue, disons la prosodie des événements, la convulsion des circonstances, les lugubres processions vers l’inconnu. Parfois, ils débutaient avec les filles-mères frelatées, ils enchaînaient la danse poétique sur les grabats du bordel Vis-à-vis chez grand-mère Corps à corps, ils prolongeaient avec du jazz, ils préfaçaient avec du vin chaud, ils dégustaient du ragoût de chat aux olives, etc. »

Un siècle et demi après Flaubert qui passait ses phrases à l’épreuve du gueuloir, la tonitruance de la littérature africaine ne sera plus confinée à une case dans une arrière-cour mais ouverte dans le Tout-monde de la circulation.

[Flaubert : « Je vois assez régulièrement se lever l’aurore (comme présentement), car je pousse ma besogne fort avant dans la nuit, les fenêtres ouvertes, en manches de chemise et gueulant, dans le silence du cabinet, comme un énergumène ! » (Lettre à Madame Brenne, 8 juillet 1876.)]

Fabienne Kanor, Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde

Fabienne Kanor est lauréate du 25e Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde pour son roman Faire l’aventure (Jean-Claude Lattès, 2014).

Mentions spéciales à Yanick Lahens pour Bain de lune (Sabine Wespieser, prix Fémina 2014) et à Louis Sala-Molins auteur de Esclavage réparation. Les lumières des capucins et les lueurs des pharisiens (Éditions Lignes, 2014).

Voir la sélection des titres.

Contre Kamel Daoud, une curieuse « fatwa »

En Algérie,  une fatwa menace l’écrivain Kamel Daoud, journaliste et écrivain connu pour son roman finaliste du prix Goncourt Meursault, contre-enquête, édité par Barzakh en 2013, Actes Sud en 2014, inspiré de L’Étranger d’Albert Camus.
Décrit comme étant un « obscur salafiste » par le quotidien Le Matin, Abdelfattah Hamadache, un des « fondateurs d’un parti non agréé, le Front de la Sahwa islamique salafiste libre » a appelé à l’assassinat de l’intellectuel.
Dans une pétition, le journaliste Adlène Meddi, rédacteur en chef de Le Watan week-end, a réagi dans une pétition pour que « les ministres de la Justice et de l’Intérieur [enclenchent] des poursuites contre ces appels aux meurtres ».
Dans sa chronique quotidienne, Kamel Daoud réplique : « De quoi cela est-il le signe ? Du déni : rues sales, immeubles hideux, dinar à genoux, Président malade, une dizaine de migrants tués dans un bus sur la route du rapatriement, dépendance au pétrole et au prêche, niveau scolaire misérable, armée faiblarde du Golfe à l’océan, délinquances et comités de surveillance du croissant, corruption, viols, émeutes. Rien de tout cela ne gêne. Sauf le genou de la femme, l’avis de Kamel Daoud, le film « l’Oranais », dénoncer la solidarité assise et couchée avec la Palestine, l’Occident en général, le bikini en particulier et l’affirmation que je suis Algérien ou le cas d’Israël comme structure des imaginaires morbides.
Pourquoi cela existe ? Pourquoi l’âme algérienne est-elle encerclée par une meute de chiens aigus et des ogres pulpeux ? », conclut-il.

Des lignes qui rappellent Les ennemis, du nouvelliste syrien Zakaria Tamer :

الخطر
سُئِلَ عالِمٌ عَمّا سَيَحْدُثُ فِي المُسْتَقْبَلِ فَقَالَ دُونَ تَرَدُّدٍ :
– سَيَمُوتُ الكِبَارُ. سَيَمُوتُ الصِغارُ. سَتَمُوتُ القِطَطُ وَ الطُّيُورُ وَ الأَزْهارُ.

« Le danger. On interrogea un savant au sujet de ce qui se passerait dans l’avenir ;  il répondit sans hésiter : « Les adultes mourront. Les enfants mourront. Les chats, les oiseaux et les fleurs mourront. Les maisons et les livres seront brûlés. On mettra le feu aux écoles et aux photos. Le napalm effacera les rires, la langue arabe et les champs. Les hôpitaux seront détruits. Les usines seront anéanties. Les femmes marcheront dans la rue sans voile. » Lorsque cela fut écrit dans les journaux, tous ceux qui étaient dévoués à la nation tombèrent d’accord pour condamner ce qui arriverait à la femme ;  ils demandèrent aux gens de lutter pour repousser ce danger loin de la nation. »
extrait de la nouvelle « Les ennemis », fragment du recueil « Les Tigres, le dixième jour » (1978), de Zakaria Tamer, écrivain syrien, traduction du passage par Luc-Willy Deheuvels (Manuel d’arabe moderne, volume 2, P. 19, 2011).

Une présence radicale

A Paris, un quai du métro République, ligne 8 direction Balard.

Près d’une poubelle un homme est assis. Il est entouré d’un amoncellement de sacs énormes et de valises pleines.

Il a deux livres posés à côté. Posés sur des journaux.

L’homme a la tête enfouie dans son manteau qui le masque entièrement aux yeux du monde. Dessous s’agitent quelques mouvements qu’on devine.

Sur le quai la foule attend la rame sans possibilité de fuite. Un mur sépare les deux voies. Sur cette paroi très proche (on la touche des yeux) une publicité pour une marque de vêtements.

L’image montre un éléphant adulte tenant dans sa trompe un paquet cadeau suspendu par un bolduc. Un bébé éléphant tend la trompe vers sa mère.

Pour les besoins de la publicité les éléphants sont placés debout dans la neige. Quelle drôle d’idée.

La légende dit : « Le très grand Noël ».

La rame de métro arrive mais délivre-t-elle vraiment cette foule prisonnière entre une publicité ratée, cette injure, et l’homme dans sa très grande misère qui ne cessera de nous hanter ? Une foule et chacun pris dans un étau.

Il y a ainsi des hommes assis, immobiles, au visage dissimulé dont l’existence s’impose à tous. Leur présence radicale fixe une image qui nous arrête tel un caillot dans une artère et empêche toute véritable circulation, toute fluidité, toute vie réelle.

L’antisémitisme de Kandinsky, la lettre de Schoenberg, le film de Straub-Huillet

Introduction à la « Musique d’accompagnement pour une scène de film » de Arnold Schoenberg », réalisé en 1972 par Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (DVD aux éditions Montparnasse), installe dans ses 15’ la lecture angoissante de deux lettres de Schoenberg à Kandinsky, deux lettres implacables qui dénoncent l’antisémitisme, année du putsch raté d’Hitler, en 1923, dix ans avant son arrivée au pouvoir. « Aux Cahiers [du cinéma], on l’appelait « le petit Schoenberg » se souvient Narboni, corédacteur en chef de la revue avec Jean-Louis Comolli en 1968.

Pour ce dimanche des ateliers Varan, intitulé « Musiques en de sombres temps », Jean Narboni a présenté Richard Strauss, les Quatre derniers lieder (1989, 90′), de Claude Ventura et un « film vu un nombre incalculable de fois, d’une force et d’une densité extraordinaire », densité due à la violence des lettres, à la littéralité des traductions en sous-titres, au dispositif de lecture dans un appareil dominant (un studio de radio allemand).

« Danger menaçant, peur, catastrophe », telles sont les indications données par Schoenberg sur sa musique d’accompagnement pour une scène de film. « N’est-ce pas ce que le compositeur ressentait de l’Allemagne ? », se demande Narboni.

Les deux tenants de l’abstraction – en musique comme en peinture – marquent ainsi leur rupture en amitié, Schoenberg, compositeur, inventeur de l’atonalisme et du système dodécaphonique, Kandinsky, peintre russe, l’un des fondateurs de l’art abstrait.
« Danger menaçant, peur, catastrophe » : sans soute est-ce là ce qu’il éprouvait en 1923 lorsqu’il écrivit une lettre à Kandinsky pour refuser d’aller au Bauhaus car, comme juif, il ne se sentait accepté nulle part. Narboni note la conscience politique de Schoenberg qui dès 1923 pressentait qu’Hitler était une menace pour la démocratie.
Au cœur du film, Danièle Huillet apparaît caressant son chat et citant Brecht en 1935 « rectifiant » les propos de Kandisky en critiquant le capitalisme. « Dans le film, c’est une critique de la critique marxiste de la société qui faisait passer la lutte des classes avant tout, avant même le racialisme des nazis. »

Après la lecture de ces deux lettres, le film se clôt sur le compte rendu de journaux à propos du procès contre les architectes d’Auschwitz qui ont construit les chambres à gaz et les fours crématoires. N’étant pas jugés directement responsables de l’extermination, le tribunal les acquitte.

Jean Narboni note les temps séquencés de la construction du film : en 1923, Schoenberg dit la radicalité de l’antisémitisme, en 1935, Brecht « rectifie cette radicalité au nom de la lutte des classes », puis viennent les Communards et le la guerre du Vietnam avec ses bombes au napalm. Au final Auschwitz est le thème qui s’impose.
Un film d’où émane la musique. Scandée en rapport avec son découpage, comme le duo piano / forte, elle nous propose  » une dilatation à l’image de la diastole du cœur et de sa systole…  »

Prochains dimanches de Varan, les 14 et 21 décembre 2014 avec le cycle « Les innovations musicales et sonores du cinéma documentaire », avec François Porcile, auteur de « Vive le son ! Un florilège sonore du film documentaire ».

Guernica, un regard

Durant la Seconde Guerre mondiale, Picasso, qui vivait à Paris, reçut la visite d’Otto Abetz, l’ambassadeur nazi. Ce dernier lui aurait demandé devant une photo de la toile de Guernica (alors conservée à New York au MoMA) : « C’est vous qui avez fait cela ? », Picasso aurait répondu : « Non… vous »