Pas de temps pour tout
Le jour se remplit, se remplit…
Souffle court, court, court…
Nathacha Appanah, une rencontre littéraire à Carolles (Manche, Normandie)
Haïku de printemps
هايكو الربيع
صدف على الشاطئ
أسير خفيفاً كأني إحدى القصائد
تحت الماء في السُّحُب اللانهائيّة الشكل
على البحر يفيض من الجسد
Coquillages sur la plage
Je marche léger comme un poème
Sous l’eau des nuages aux formes infinies
Sur la mer qui déborde du corps.
Bientôt les barbecues
Mot du jour : BARBECUE, mot d’origine taïno d’Haïti selon Le Robert, partenaire de La Semaine de la langue française (14-22 mars), un partenaire qui met l’accent sur « les mots qui voyagent ».
Pour Le Grand Robert « barbecue » est un mot qui vient de l’anglais de 1697, venu lui-même de l’espagnol du Mexique « barbacoa », qui lui-même l’a emprunté au haïtien.
Contrairement au Robert, le TLF (Trésor de la langue française) situe l’origine de « barbecue » chez les Arawaks, précisant « le terme est parvenu aux USA par les États du sud qui l’ont emprunté à l’hispano-américain « barbacoa » attesté, au sens de « dispositif pour faire rôtir les viandes en plein air », en 1518 (…) d’origine arawak.» [Arawaks : famille linguistique qui compte parmi elle les Kali’na de Guyane et d’autres pays d’Amérique latine].
Dans un communiqué des éditions Le Robert, publié à l’occasion de la Semaine de la langue française, apprécions ces mignardises pour la langue :
« Les grands rendez-vous avec l’histoire ont laissé leur empreinte en français : l’arabe au Moyen Âge (alambic, alchimie, algèbre, chiffre, coton, élixir, zéro…), les langues d’Amérique au retour des voyages de découverte (cacao, maïs, tabac, tomate…), l’italien à la Renaissance (altesse, artisan, bandit, banque, courtisan…), l’arabe à nouveau au cours de la colonisation (barda, baroud, bled, clebs, flouze, guitoune…) et, plus récemment, l’anglais (biopic, blog, buzz, cougar, cupcake, selfie, sex toy…). »
Quelques origines inattendues : « crevette » est un mot qui vient du normand, « caviar », du turc, et « banane » du bantou.
Haïku 72
على شفاتها
اِنْعِكاس الابتسامة
خمر أحمر
Sur ses lèvres
le reflet d’un sourire
vin rouge
« On devrait interdire de se gausser de qui s’aventure dans une langue étrangère »
« On devrait interdire de se gausser de qui s’aventure dans une langue étrangère. Un matin, en sortant du métro, je me suis rendu compte que je m’étais trompé de station : à peu près la même couleur bleue, presque le même nom que la sienne, j’ai téléphoné de la rue et je lui ai dit : je presque arrive. Dans le même temps, je me suis douté que j’avais lâché une bêtise, car ma professeur m’a demandé de répéter ma phrase. Je presque arrive… c’était probablement le mot presque qui posait problème. Oui mais voilà au lieu de me signaler l’erreur, elle me l’a fait répéter, répéter, répéter, et là-dessus a éclater de rire, un rire en cascade, du coup j’ai raccroché. En me voyant sur le pas de sa porte, elle a eu une nouvelle crise, mais plus sa bouche essayait de la réprimer, plus tout son corps était convulsé de rire. Elle a fini par me dire qu’elle avait compris que j’arrivais petit à petit, d’abord le nez, puis une oreille, puis un genou, une plaisanterie que je n’ai pas trouvé tellement drôle. »
Ce texte de Chico Buarque est extrait de Budapest (Gallimard, 2005), traduit par Jacques Thériot, placé en ouverture du recueil de nouvelles Brésil 2000-2015, ouvrage présenté et coordonné par Luiz Ruffato pour les éditions Métailié, dans la collection Suites, en préfiguration du Salon du livre de Paris (20-23 mars 2015) où le Brésil est l’invité d’honneur.
Il est difficile d’être un dieu
À voir le film d’Alexeï Guerman, Il est difficile d’être un dieu, film russe sorti en 2013. C’est l’adaptation du roman du même nom d’Arcadi et Boris Strougatski paru en 1964.
Tellement atypique que le critique François Forestier, se demande si c’est un chef d’œuvre ou un délire ?
Cendrars voyage de tout repos
« Je veux, moi aussi, une littérature exultatrice de la Vie, quand en réalité je la méprise supérieurement, la vie, impuissant, voluptueux, frileux et délicat. Donc, des milliers de chiens se jetteront en clamant dans ma voie, voudront stupidement vivre mes rêves, réaliser mes pensées. Les brutes ! Ils seront tous anéantis, consumés, et mon œuvre est déjà illuminée, mes pages rougeoient sombrement à cette flambée des damnés de l’enfer ! »
Blaise Cendrars, Mon voyage en Amérique suivi de Le Retour (L’Imaginaire, Gallimard, février 2015)
« Et balancez mes cendres sur Mickey », une pièce d’une belle force tellurique
C’est d’abord une forte odeur d’éther, combustible pour un feu qui va glisser le long de cordes descendant des cintres. Les cordes sont reliées au cou des deux personnages masculins, debout de part et d’autre de la scène. Pendant que le feu fait son office de glisser sur les cordes et de s’arrêter à temps, preuve d’un bon réglage, un texte est débité posément dans un cadence inéluctable. Il s’agit de « confusion des genres » en matière de commerces qui ont l’air de tous se ressembler : « Si tu as un restaurant, il doit ressembler à un magasin de chaussures. Si tu as un magasin de chaussures, il doit ressembler à un magasin où on vend des lampes hors de prix. » Commence ainsi la description satirique des travers de la société de consommation prise dans sa logique implacable selon la pièce de Rodrigo García « Et balancez mes cendres sur Mickey ».
Preuve d’une scénographie bien pensée : les deux personnages masculins qui se tiennent en vis-à-vis, de profil pour nous spectateurs, laissent toute sa place au texte projeté sur l’écran de fond de scène en grands caractères. Texte dit en espagnol (l’auteur et metteur en scène, Rodrigo García, est argentin), texte écrit en français. Le théâtre apparaît pour ce qu’il est dans sa forme nue : un texte sur scène, ostensiblement.
Pourtant la scène impose sa partition euphorique. Des corps nus cherchent la meilleure position pour l’amour, un coiffeur tond réellement une femme en débitant des phrases sur les automatismes de la langue en situation d’oppression, une famille extatique cherche à se protéger du monde en se calfeutrant dans une voiture. Seule fausse note : un aquarium de torture dans lequel un personnage plonge tour à tour deux cochons d’Inde jusqu’au bord de la noyade et les récupère in extremis, une dénonciation de l’absence d’aide entonnée par « Rares sont les occasions où l’on a vraiment besoin d’aide »
Les effluves d’éther ont fait place à une forte odeur de miel versé de grands bocaux par un homme qui s’est entre-temps mis à nu, puis par une acolyte, les deux étant aidés par un comparse qui les englue généreusement. Sur un corps sont collées des tranches de pain de mie comme si le bougre emmiellé était devenu un sandwich géant, un bien de consommation passé par la logique de l’industrie agro-alimentaire.
Et l’odeur de miel sera à son tour emportée par une odeur d’un grand liquide blanc, visqueux comme un ciment à peine fait, grand camembert très fait et coulant. Nos trois personnages vont éprouver un grand plaisir à s’y plonger et s’en éclabousser à qui mieux mieux, balayant tout sur leur passage, jusqu’à la voiture des passagers tranquilles. Seules deux grenouilles captives filmées en gros plan par avance essaient de s’en tirer.
Pièce jouissive d’une belle force tellurique, « Et balancez mes cendres sur Mickey » ne permet aucun endormissement, même passager, comme si nous étions tous embarqués dans un train roulant à tombeau ouvert, prisonniers d’un grand toboggan, un cauchemar vécu que Rodrigo García présente ainsi : « Il est vrai que le texte invite à se promener dans un territoire futuriste dévasté, ravagé et désolant. La ville comme terre en friche. Chaque adolescent comme terre brûlée. Chaque famille comme un champ stérile. Chaque école comme un désert maladroit et injuste. Chaque emploi, chaque travail, comme un bourbier. Chaque zone de la nature comme un coin dénaturé, manipulé à tout de bras et mal interprété. Je me suis efforcé de créer ce monde apocalyptique à partir de réalités et rien d’autre. »
Extrait :
« Toute ma vie j’ai rencontré ce genre de gens, de tristes magiciens qui faisaient disparaître dans des tours prévisibles, de mauvais tours de passe-passe, des moments vrais, des moments qui promettent de la beauté. Ces instants réclamaient de l’audace mais personne n’avait les couilles pour ça. Parce que la beauté faisait toujours et exclusivement son apparition dans l’incertitude. La beauté s’insinuait, attendait, nous réclamait. Tant de fois on nous a appelés et nous n’avons pas écouté ces voix, ou nous n’avons pas voulu les écouter parce qu’elles n’étaient pas des voix reconnaissables, alors nous avons fait l’autruche. Nous avions une occasion unique de nous promener, déboussolés, et nous choisissions de fuir. Partir nous réfugier, comme d’habitude, dans le familier. Nous interdisions à notre prochain pas d’être un faux pas. Alors qu’un pas qui a du sens, un véritable pas, est un faux pas. Le pas qui nous conduit vers le métro, qui nous conduit jusqu’au parc ou chez nous… on ne peut pas appeler ça un mouvement ou une vérité, on ne saurait dire qu’il y a là un horizon ! On a tous nos occupations, mais qui a sa propre vie ? »
Rodrigo García, Et balancez mes cendres sur Mickey, Les Solitaires intempestifs, 2007. Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers jusqu’au 15 février, écrit et mis en scène par Rodrigo García avec Nuria Lloansi, Juan Loriente, Gonzalo Cunill.
Mahmoud Darwich, un poème, deux traductions
« Je peux parfaitement imaginer un être qui passerait sa vie dans un aéroport, quand l’ordre international et le droit international sont incapables de lui assurer l’accès à quelque pays que ce soit, quand la liberté d’entrer et de sortir est conditionnée par un tampon officiel sur une feuille de papier. Par la détention d’un papier frappé d’un tampon. C’est la vie moderne ! L’individu n’y a d’autre identité que celle que lui assigne le ministère de l’intérieur.
Cet être, un aéroport l’enverra dans un autre qui l’embarquera à destination d’un troisième, qui l’expédiera vers un quatrième. Tel un colis postal dont les adresses du destinataire et de l’expéditeur seraient perdues.
C’est ce qui m’est arrivé il y a quelques années : un aéroport parisien a gracieusement fait don de ma personne à un aéroport belge qui en fit de même à l’intention d’un aéroport polonais qui, pour finir, me vida dans un aéroport allemand, sans que j’aie à aucun moment le droit de discuter le droit, n’ayant moi-même aucun droit dans aucun aéroport.
Il ne m’a guère fallu plus dix minutes pour écrire à bord d’un avion mon court poème l’Aéroport d’Athènes, un peu comme j’aurais inscrit mes observations sur le temps qu’il fait… » (Le Monde diplomatique)
Lire la suite sur le blog J’apprends l’arabe.
