« Et balancez mes cendres sur Mickey », une pièce d’une belle force tellurique

C’est d’abord une forte odeur d’éther, combustible pour un feu qui va glisser le long de cordes descendant des cintres. Les cordes sont reliées au cou des deux personnages masculins, debout de part et d’autre de la scène. Pendant que le feu fait son office de glisser sur les cordes et de s’arrêter à temps, preuve d’un bon réglage, un texte est débité posément dans un cadence inéluctable. Il s’agit de « confusion des genres » en matière de commerces qui ont l’air de tous se ressembler : « Si tu as un restaurant, il doit ressembler à un magasin de chaussures. Si tu as un magasin de chaussures, il doit ressembler à un magasin où on vend des lampes hors de prix. » Commence ainsi la description satirique des travers de la société de consommation prise dans sa logique implacable selon la pièce de Rodrigo García « Et balancez mes cendres sur Mickey ».

Preuve d’une scénographie bien pensée : les deux personnages masculins qui se tiennent en vis-à-vis, de profil pour nous spectateurs, laissent toute sa place au texte projeté sur l’écran de fond de scène en grands caractères. Texte dit en espagnol (l’auteur et metteur en scène, Rodrigo García, est argentin), texte écrit en français. Le théâtre apparaît pour ce qu’il est dans sa forme nue : un texte sur scène, ostensiblement.

Pourtant la scène impose sa partition euphorique. Des corps nus cherchent la meilleure position pour l’amour, un coiffeur tond réellement une femme en débitant des phrases sur les automatismes de la langue en situation d’oppression, une famille extatique cherche à se protéger du monde en se calfeutrant dans une voiture. Seule fausse note : un aquarium de torture dans lequel un personnage plonge tour à tour deux cochons d’Inde jusqu’au bord de la noyade et les récupère in extremis, une dénonciation de l’absence d’aide entonnée par « Rares sont les occasions où l’on a vraiment besoin d’aide »

Les effluves d’éther ont fait place à une forte odeur de miel versé de grands bocaux par un homme qui s’est entre-temps mis à nu, puis par une acolyte, les deux étant aidés par un comparse qui les englue généreusement. Sur un corps sont collées des tranches de pain de mie comme si le bougre emmiellé était devenu un sandwich géant, un bien de consommation passé par la logique de l’industrie agro-alimentaire.

Et l’odeur de miel sera à son tour emportée par une odeur d’un grand liquide blanc, visqueux comme un ciment à peine fait, grand camembert très fait et coulant. Nos trois personnages vont éprouver un grand plaisir à s’y plonger et s’en éclabousser à qui mieux mieux, balayant tout sur leur passage, jusqu’à la voiture des passagers tranquilles. Seules deux grenouilles captives filmées en gros plan par avance essaient de s’en tirer.

Pièce jouissive d’une belle force tellurique, « Et balancez mes cendres sur Mickey » ne permet aucun endormissement, même passager, comme si nous étions tous embarqués dans un train roulant à tombeau ouvert, prisonniers d’un grand toboggan, un cauchemar vécu que Rodrigo García présente ainsi : « Il est vrai que le texte invite à se promener dans un territoire futuriste dévasté, ravagé et désolant. La ville comme terre en friche. Chaque adolescent comme terre brûlée. Chaque famille comme un champ stérile. Chaque école comme un désert maladroit et injuste. Chaque emploi, chaque travail, comme un bourbier. Chaque zone de la nature comme un coin dénaturé, manipulé à tout de bras et mal interprété. Je me suis efforcé de créer ce monde apocalyptique à partir de réalités et rien d’autre. »

Extrait :
« Toute ma vie j’ai rencontré ce genre de gens, de tristes magiciens qui faisaient disparaître dans des tours prévisibles, de mauvais tours de passe-passe, des moments vrais, des moments qui promettent de la beauté. Ces instants réclamaient de l’audace mais personne n’avait les couilles pour ça. Parce que la beauté faisait toujours et exclusivement son apparition dans l’incertitude. La beauté s’insinuait, attendait, nous réclamait. Tant de fois on nous a appelés et nous n’avons pas écouté ces voix, ou nous n’avons pas voulu les écouter parce qu’elles n’étaient pas des voix reconnaissables, alors nous avons fait l’autruche. Nous avions une occasion unique de nous promener, déboussolés, et nous choisissions de fuir. Partir nous réfugier, comme d’habitude, dans le familier. Nous interdisions à notre prochain pas d’être un faux pas. Alors qu’un pas qui a du sens, un véritable pas, est un faux pas. Le pas qui nous conduit vers le métro, qui nous conduit jusqu’au parc ou chez nous… on ne peut pas appeler ça un mouvement ou une vérité, on ne saurait dire qu’il y a là un horizon ! On a tous nos occupations, mais qui a sa propre vie ? »

Rodrigo García, Et balancez mes cendres sur Mickey, Les Solitaires intempestifs, 2007. Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers jusqu’au 15 février, écrit et mis en scène par Rodrigo García avec Nuria Lloansi, Juan Loriente, Gonzalo Cunill.

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