Rentrée aux ateliers Varan : « Ça c’est la modernité »

Salle comble pour cette rentrée en quatrième saison. Les Dimanches de Varan, à Paris, ont ce dimanche plus que jamais donné une allure de centrifugeuse, de bouillon de culture ciné, à leurs réflexions sur le documentaire.

Avec le programmateur, Federico Rossin (nom familier aux amateurs du festival Cinéma du réel au Centre Pompidou ou aux rencontres de Lussas en Ardèche), c’était la cinquantième séance de ces causeries (pour le prix de 5 euros, cafés croissants compris) et leur vingt-deuxième thème pour ce qui constitue à écouter Claude Guizard, directeur de Varan et grand ordonnateur de ces séances à nulles autres pareilles, « Une histoire du cinéma documentaire ».
Aujourd’hui cette affiche : « Quand le documentaire s’interroge sur son bien-fondé », on a pu vérifier une fois de plus qu’on avait une bonne raison de zapper la messe du dimanche matin.
Plus qu’une causerie, la démarche de Federico Rossin est celle d’un cours très illustré, très démonstratif et très stimulant.
Que cherche-t-il a démontrer ? À travers cinq exemples, il évoque cinq situations qui illustrent « comment le cinéma se raconte ». Quelques notes prises au cours de ce premier Dimanche de Varan de la saison 2015-2016.

imageserver

Michael Snow
1969
54.6 x 44.4 x 1.4 cm with integral frame
 instant silver prints (Polaroid 55) and adhesive tape on mirror in metal frame
. Acheté en 1969
, National Gallery of Canada (no. 15839)

La réflexion sur cette mise en abyme, ce méta-langage, part pour le critique Federico Rossin d’une œuvre de Michael Snow, Authorization, une photo de l’artiste dans un miroir, elle-même photographiée plusieurs fois, le tout disposé dans un ensemble rectangulaire sur ledit miroir. « Un dispositif qui renvoie à l’écriture de soi où le spectateur, l’auteur et l’œuvre dont partie de l’œuvre, ça c’est la modernité. » Mais « le miroir obscurcit, pour se rendre visible, on s’obscurcit, la traversée d’une illusion qui au fur et à mesure, se brise. »

Cinq exemples de documentaire et / ou de fiction dans le documentaire

1. Raconter un échec avec Pasolini, figure majeure de l’expression de soi avec le film Sopralluoghi in Palestina per il vangelo Matteo (Repérages en Palestine pour L’Évangile selon Saint Matthieu) 54’, Italie, Arco Film, 1963. Réflexions, surprises et déceptions ; parti sur les traces du Christ, Pasolini cherche dans les lieux revisités et leurs habitants la confirmation du fait historique. Pasolini au travail, préparant l’écriture de L’Évangile selon Saint-Matthieu. « Le film se raconte en abyme, il montre ses traces de tournage. Pasolini fait le film pour raconter son échec (il cherche le lieu de l’Évangile), il ne pourra trouver l’Évangile que dans la fiction. »

2. L’autobiographie avec Marilú Mallet, Journal inachevé. Autobiographie = acte naïf, où pacte autobiographique montre des mises à nu, auteur, personnage principal et narrateur sont la même personne.

Mallet affiche elle-aussi le dispositif pour raconter sa crise (personnelle, conjugale) mais le documentaire ne lui suffit, le film est troué. Dans un extrait présenté, une scène conjugale. Son mari s’exprime en anglais, elle en français. Lui apparaît comme donneur de leçons sur le cinéma, elle veut chercher sa propre voie. Elles font en larmes…en anglais.

« En contestant, dans le champ du langage, l’idée d’un documentaire refermé sur lui-même à partir d’une narration universelle et concise, Journal inachevé défend la carence et la fragmentation comme des facteurs constituants de notre expérience. Une “appropriation féministe du langage” est ainsi constituée, représentant “la mort des narrations modèles qui ont organisé tant d’autres histoires en d’autres temps.» Pick, Zuzana M., “Chilean cinema: ten years of exile (1973-83)”, Jump cut, s/v., n. 32, 1987. Nichols Bill, The ethnographer’s tale, in Taylor Lucien (org.), Visualizing theory. Selected essays from VAR 1990-1994, p. 75.
cité par Ivan Lima Gomes, « Genre et mémoire dans Journal inachevé de Marilú Mallet (1982-1983) », Cinémas d’Amérique latine, 22 | 2014, mis en ligne le 01 octobre 2014, consulté le 27 septembre 2015. URL : http://cinelatino.revues.org/920

3. L’autofiction avec Luc Moullet et Antonietta Pizzorno dans Anatomie d’un rapport (1975). « Pour Moullet, se raconter c’est forcément passer par une fiction jusqu’à assumer la prise de conscience d’une vanité. »

4. Une forme d’autoportrait : Stephen Dwoskin, Outside in, 1981. Pas de récit, pas de chronologie pas de linéarité mais un aspect fragmenté, associatif. Un moment. «Un Buster Keaton sur béquilles. Le spectateur est kidnappé par le regard caméra. Dwoskin incarne le dispositif. Il est la caméra. désir scopique de voir, provoqué jusque dans des limites presque perverses. On n’est plus dans la question fiction / documentaire mais dans la peau du film. Le registre burlesque remet en question le regard pervers du film. Le documentaire comme tissu de rêves. »

5. La fiction prend le relais du documentaire : Avi Mograbi, Eich Hifsakti L’fahed V’lamadeti L’ehov et Arik Sharon, Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon (1997) – Israël – 61 minutes.
Lire la critique de Critikart.

Sapiens est par définition un migrant…

« Sapiens est par définition un migrant, émigrant, immigrant. Il a essaimé comme cela, pris le monde comme cela et, comme cela, il a traversé les sables et les neiges, les monts et les abîmes, déserté les famines pour suivre le boire et le manger. Il n’est frontière qu’on n’outrepasse. » Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Quand les murs tombent : L’identité nationale hors la loi Galaade Editions), une parole singulièrement salutaire à l’heure des grands exodes… entendue lors de la présentation des manuscrits d’Édouard Glissant au ministère de la justice, le 21 septembre 2015, après leur classement comme Trésor national avant leur achat par la Bibliothèque nationale de France. Voir site de l’Institut du Tout-monde.

Il y a 40 ans disparaissait Saint-John Perse

Il y a 40 ans, le 20 septembre 1975, disparaissait Saint-John Perse, à l’âge de 88 ans. Ce diplomate et poète français était né à Point-à-Pitre (Guadeloupe), lauréat du prix Nobel de littérature en 1960. Il était descendant de colons français établis aux Antilles depuis la fin du XVIIe siècle. Son œuvre a été au programme de l’agrégation.

« Saint-John Perse a édifié, à l’écart des milieux littéraires, une œuvre poétique monumentale par la noblesse de son ambition et la splendeur de son langage. Indifférente à toute transcendance, elle exprime pourtant, à travers le foisonnement de ses images, l’ampleur de ses visions et la grandeur de ses mythes, une persistante nostalgie du sacré.
Véritable inventaire du monde, son œuvre en traduit la beauté luxuriante dans une langue riche en vocables rares et en métaphores étranges et précieuses. Dans la forme du verset claudélien et de la litanie, elle s’élève spontanément au ton de l’épopée. » (Le Grand Robert).

Voyons comment Perse est enseigné aujourd’hui. Par exemple dans une classe de première du lycée Montebello à Lille, sous l’autorité de Sylvain Dournel :

Vents, I-1

C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde,
De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte,
Qui n’avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille,
En l’an de paille sur leur erre… Ah ! oui, de très grands vents sur toutes faces de vivants !

Flairant la pourpre, le cilice, flairant l’ivoire et le tesson, flairant le monde entier des choses,
Et qui couraient à leur office sur nos plus grands versets d’athlètes, de poètes,
C’étaient de très grands vents en quête sur toutes pistes de ce monde,
Sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses…

Et d’éventer l’usure et la sécheresse au coeur des hommes investis,
Voici qu’ils produisaient ce goût de paille et d’aromates, sur toutes places de nos villes,
Comme au soulèvement des grandes dalles publiques. Et le coeur nous levait
Aux bouches mortes des Offices. Et le dieu refluait des grands ouvrages de l’esprit.

Car tout un siècle s’ébruitait dans la sécheresse de sa paille, parmi d’étranges désinences : à bout de cosses, de siliques, à bout de choses frémissantes
comme un grand arbre sous ses hardes et ses haillons de l’autre hiver, portant livrée de l’année morte;
Comme un grand arbre tressaillant dans ses crécelles de bois mort et ses corolles de terre cuite –
Très grand arbre mendiant qui a fripé son patrimoine, face brûlée d’amour et de violence où le désir encore va chanter.

» Ô toi, désir, qui vas chanter… » Et ne voilà-t-il pas déjà toute ma page elle-même bruissante,
Comme ce grand arbre de magie sous sa pouillerie d’hiver : vain de son lot d’icônes, de fétiches,
Berçant dépouilles et spectres de locustes; léguant, liant au vent du ciel filiales d’ailes et d’essaims, lais et relais du plus haut verbe –
Ha ! très grand arbre du langage peuplé d’oracles, de maximes et murmurant murmure d’aveugle-né dans les quinconces du savoir

Saint-John Perse, Vents, Gallimard.

Comment lire les poèmes de Saint-John Perse ? (Colette Camelin, L’information littéraire, 2006/3 (Vol. 58), pp 23-27, Les Belles lettres, Cairn.Info.

Au Japon, des ateliers d’écriture initient à la poésie de Saint-John Perse.

Site Saint-John Perse, le poète aux masques.

Femmes et fruits, Place des Fêtes

Au marché du dimanche de la Place des Fêtes à Paris, sous la pluie, des femmes accortes, engagées auprès de réfugiés, hébergés dans le lycée Jean-Quarré tout proche, quêtent des fruits de saison. Un passant ordinaire dépose des reines-claudes, prunes de saison, pensant que les migrants sont des rois.  Un autre des pommes ou des bananes. Les cagettes se remplissent.

Un tract, forcément mouillé, est distribué. Le collectif « Solidarité migrants Place des Fêtes » demande une solution pérenne à une situation tolérée qui repose pour l’instant sur le bénévolat. Il en appelle à la Ville de Paris, à la Préfecture. Pour l’heure, on espère que la collecte du marché sera abondante.

Et on peut toujours s’associer. Voici l’adresse : pdfsolidaire@gmail.com

Du Congo, Sony Labou Tansi, un fleuve de poésie

69806Croyez-moi sur parole, j’ouvre au hasard ce gros livre de 1 252 pages, à la finesse de papier bible, ce Sony Labou Tansi, Poèmes, édition critique, coordonné par Claire Riffard et Nicolas Martin-Granel, en collaboration avec Cécile Gahungu, « la première édition critique d’un des plus grands poètes du XXe siècle », cinquième ouvrage de la collection « Planète libre » (« qui entend réserver aux auteurs majeurs de la francophonie un traitement égal à celui accordé aux grands corpus français : une édition critique exigeante », critique c’est-à-dire accompagné de textes, de commentaires, d’analyses, de critique en somme…) après ceux consacrés à L.S. Senghor, J.J. Rabearivelo, A. Césaire, A. Memmi, édité par l’Item (Institut des textes et manuscrits modernes) – CNRS, donc le voici ouvert presque en son milieu, et là je lis, extrait de « L’Autre rive du quotidien » :

Premier janvier 75
Je brosse mon petit titre
De mammifère —
Et quel mammifère…
Je m’appuie tout contre
Mon petit cœur de poète
Mais quel poète —
L’Afrique a vendu sont monde
À
Trente deniers —
Blasphémateur
Pas par méchanceté — Oh Messieurs
Par un simple petit tour de passe-passe —

Quel poète
Forgeron des points cardinaux
Ramasseur d’anus
Fer à scier l’horizon
Et — j’ai sucé la mamelle flambante
Des étoiles —
Et ça s’appelait vivre de coups fourrés —

On foutait le monde par terre
On réparait les Dieux
Mais moi — je me rappelle
J’ai dit Joyeux Noël aux gens
Avec toutes mes fuites
Fuite de sang
Fuite de cerveau
Fuite de sexe
Courbatures
J’ai dormi
Sur le seul mot de la langue
que j’ai trouvé têtu : OH !
J’étais moi le OH ! le plus OH ! du monde
Germé de la viande
Et l’orgueil était vaniteux —

et là je fais une pause pour dire que je lis çà et que je suis page 582, et que je n’ai pas fini de lire SLT (1947-1995), mort il y a tout juste vingt ans, qu’on a envie de distribuer à la terre entière, que les heureux éditeurs de ce monument présentent ainsi : « Au commencement, donc, le poème. À la source du fleuve Sony, le poète, « car pour moi, on n’est écrivain qu’à condition d’être poète ».
Oui, donc je suis au bord, sur la rive de ce « flux torrentiel » de « notre béant trésor océanique ».

Au-delà du poète et de l’homme de théâtre, divers amis de SLT nous donnent rendez-vous lors d’événements préparés pour le vingtième anniversaire de sa disparition. A lire sur le site de l’ITEM, sur le site de la Maison de la poésie, etc.

Au policier qui m’a frappé à la frontière entre la Macédoine et la Grèce…

Notre identité meurtrière – هويتنا القاتلة

est le récit poème de Majd Adlik, présenté comme « activiste syrien », originaire de Douma, dans la banlieue de Damas, aujourd’hui réfugié politique, sur le site Médiapart qui publie son texte, le 26 août 2015. Fuyant la Syrie fin 2014, il est frappé par un policier à la frontière entre la Macédoine et la Grèce, il lui dédie son texte :

انت يا ايها الشرطي … يا من  ضربتني على الحدود المقدونية اليونانية

(« Au policier qui m’a frappé à la frontière entre la Macédoine et la Grèce… »)

Majd Adlik l’invite à laisser sa matraque, à lui donner la main et à faire le voyage retour vers la Syrie. Frontières, mer, raids aériens… il le place devant un dilemme :

« A toi de voir… Tu as le choix entre une mort par noyade, mais en un seul morceau. Ou une mort sous un baril, avec tes membres récoltés dans un drap avant d’être jetés dans une fosse commune, avec le risque qu’ils se mélangent à ceux du pilote qui a balancé le baril. Après une courte réflexion, tu opteraspour la noyade. Le froid est préférable à la fournaise. »

 

 

Ô Syrie, ô Syriens ! et nous lecteurs oisifs, que sont nos rêves devenus ?

Ô Syrie, ô Syriens ! et nous lecteurs oisifs, que sont nos rêves devenus ?

Plus de 70 migrants retrouvés morts dans un camion en Autriche.
C’est à Vienne, la capitale de ce pays d’Europe centrale, que réside Franz Ritter, musicologue orientaliste et insomniaque, héros du roman Boussole, empreint d’une nostalgie extraordinaire et d’un rêve d’Orient qui façonna des êtres et des vies, longues ou brèves, celles des orientalistes.
Leur désir d’Orient était le moteur d’une quête éperdue qui les consuma tout entier. Ils ont produit des œuvres, de la « carte postale » (le haïku du voyageur en Arabie) à la symphonie, de la traduction grandiose de registre universel (Ah les Nuits que Proust dévorait pour sa Recherche !) aux nuits d’extase dans un « désert glacé d’étoiles », nous raconte avec une empathie sans mesure Mathias Enard dans un roman emporté et encyclopédique. Pour l’auteur de Zone (2013),  roman méditerranéen à la longue phrase de 300 pages, prix du Livre Inter, l’Orient est un sentiment océanique.
Son héros ne se love pas dans sa love story orientale : il souffre d’insomnie et ses tourments nocturnes alimentent sa nostalgie. Pendant sa nuit viennoise il laisse travailler sa mémoire,  amoureux de Sarah (l’amour est un moteur puissant), elle aussi arabisante, une mémoire d’insomniaque qui se déploie comme une machine à remonter le temps, ce temps qui lui fuit entre les doigts comme le sable du désert.
Nous nous sentons plus que jamais « lecteur oisif », comme écrivait déjà Cervantès en préambule de son Quichotte, nous errons avec lui dans sa remémoration infinie, éperdue, qui carbure aux éclats de nostalgie.

Soudain un camion sur cette route. On croise ce camion qui remonte vers le Nord, nous qui partons vers l’Orient. Entouré d’« une terrible odeur de mort », immatriculé en Hongrie, le camion portait encore le logo d’une entreprise de volailles de Slovaquie.
« Parmi les 71 personnes, il y avait 59 hommes, huit femmes et quatre enfants, dont une fillette âgée d’un ou deux ans », a déclaré le porte-parole de la police, Hans Peter Doskozil. Il a précisé que des documents de voyage syriens avaient été retrouvés, et que le groupe étaient « probablement » constitué de réfugiés syriens.

Que peut la littérature devant un camion en bord d’autoroute chargé de cadavres de migrants, que deviennent nos rêves d’Orient ? L’Arabie n’a jamais été aussi malheureuse. Et que deviennent les rêves de ces migrants, ces rêves engloutis non pas en Méditerranée cette fois mais sur une autoroute autrichienne ?
Le magnifique roman de Mathias Enard est dédié (c’est son tout dernier mot après 378 pages, « Aux Syriens »). Après Calais, après cette autoroute autrichienne, comment peut-on laver sa langue de ce mot « beau comme un camion » ?