« Souvent la beauté n’est pas perçue parce qu’elle est dans un désert »

brigitta-couv« Souvent la beauté n’est pas perçue parce qu’elle est dans un désert, ou parce que l’œil qui pourrait l’apprécier ne s’est pas présenté – souvent elle est vénérée et portée aux nues alors qu’elle n’existe pas ; mais jamais elle ne doit manquer là où un cœur frémit d’ardeur et de ravissement, ou bien là où deux âmes se consument l’une pour l’autre ; car sans elle le cœur se tait, et l’amour entre les âmes se meurt. » Adalbert Stifter, Brigitta, traduit de l’allemand par Marie-Hélène Clément et Silke Hass, Cambourakis, 90 pages

Les enfants prennent la parole, sur les migrants, sur la Syrie, sur l’avenir…

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« Quand les enfants parlent, on les entend, mais on ne les écoute pas souvent », écrit Alain Serres, l’éditeur de Rue du monde et qui a eu l’idée de ce livre Lettres ouvertes à tous les Terriens.
Les enfants prennent la parole dans ces lettres issues d’ateliers d’écriture dans les classes ou les bibliothèques.
Sur Palmyre et Daesh, il y a Gwenaël qui écrit une lettre « Au monsieur qui s’occupait des monuments antiques de Syrie et qui est mort pour rien », et pour qui il souhaite que l’on construise « un temple pour honorer [sa] vie ».
Sur les migrants, il y a Alicia qui écrit : « Si j’étais un super-héros, je soulèverais vos bateaux qui coulent sous l’eau et je vous ramènerais sur la terre. »
Sur l’avenir, c’est Willy qui écrit : « Parfois, sur mon vélo, je pense que je roule vers l’avenir. Ça me fait bizarre. Je pédale moins vite. »
Lettres ouvertes à tous les Terriens ou quand « les enfants prennent la parole », droits d’auteurs reversés à l’UNICEF. Laurent Corvaisier illustre leurs lettres. C’est magnifique.

Se faire une toile à Varan…

Entre le regard du spectateur et le tableau, le cinéma documentaire a-t-il sa place ? Quand le regardeur est transporté par l’œuvre, dans ce transport contemplatif, voire amoureux, le cinéaste vient-il se surajouter ? Peut-il trouver sa juste place ? À quelles conditions le triangle film-tableau-spectateur peut-il prendre sens ? Quelle est la place du spectateur entre le travail du cinéaste, le travail du peintre et le travail à l’œuvre entre ces trois ? Autant de questions que les Dimanches de Varan ont décidé de prendre en compte. Se faire une toile n’a jamais eu autant de sens.

Dans la famille « Peinture et cinéma », la palette est large, Rembrandt et Van Gogh en têtes d’affiche. Pour L’Homme à l’oreille coupée par exemple, on peut choisir sa star, entre Kirk Douglas (1956) et Jacques Dutronc (1991). Côté documentaire, Clouzot et son « Mystère Picasso » sont au sommet (Papalagui, 9/09/13), Resnais et son Guernica, semble une gageure confite dans son époque survitaminée de grandiloquence : deux films vus ce matin aux Ateliers Varan.
Oui, les Dimanches de Varan ont entamé un cycle de trois séances consécutives « Peinture et cinéma » avec Alain Jaubert en son atelier, connu ses cinquante numéros télévisés de la série « Palettes » (La Sept puis Arte de 1988-2003). (Il vient de publier un roman « Casanova, l’aventure » chez Gallimard, il est l’auteur de « Val Paradis », prix Goncourt du premier roman en 2004.)
À Varan, ce dimanche matin, Jaubert a eu la trop grande modestie de ne nous montrer qu’une petite minute de son film consacré à Pierre Bonnard, « L’Atelier au mimosa ». Une minute magnifique dans la salle de bain du peintre où l’artiste a peint son épouse, Marthe, qui aimait y passer des journées entières (La baignoire, 1937). Selon les différents moments, la lumière de la salle de bain change, comme sa couleur ou son orientation, une hypothèse qui lui est venue en allant filmer sa maison du Cannet (Alpes-Maritimes).

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Dans son Bonnard, Alain Cavalier et son commentaire en sympathie balade sa caméra en un plan séquence long et superbe au plus près de cette baignoire et de son contenu, une femme alanguie, figée, pourtant baignée de couleurs vibrantes et ondoyantes. Voir le film.

Une fois de plus les Dimanches de Varan ont tenu leur promesse, celle de faire de quelques échanges sur le cinéma documentaire une fête de l’esprit. Cela vaut bien une messe.
Alain Jaubert a tenté de dresser une typologie des rapports « Peinture et cinéma ». « Est-il légitime de comparer peinture et cinéma ? se damande-t-il. Oui, sans doute,. Quatre obsessions des peintres au cours de l’Histoire se retrouvent chez les cinéastes : cadre, scénario, lumière, mouvement. »
Sur le cadre, il y aurait beaucoup à citer… Lire Bazin, Godard, Comolli ici même il y a deux ans qui nous régalait de sa causerie. (Papalagui, 3/11/12)

Hors cadre, Alain Rennais a réalisé en 1950 un Guernica qui surajoute un texte de Paul Eluard dit par Maria Casarès. Il prend appui sur d’autres œuvres du maître pour sources explicatives. C’est d’une grandiloquence…  Il vise les dimensions impossibles de la toile (3,5 m x 7,8 m) pour un format 4/3 et sa grandeur, mais échoue, forcément. Le film n’a jamais excédé le tableau qui le dépasse de trop. Comment faire un film sur une toile géante et gigantesque ?

En revanche, la justesse est dans le regard d’Alain Cavalier sur Bonnard, artiste au plus près d’un autre artiste, artiste filmeur auprès d’un artiste peintre, regard d’auteur et regard d’amateur de peinture mêlées.
Puis vint le film « Rembrandt, le retour du fils prodigue », un documentaire de Marcel Teulade dans collection la « Les enthousiastes », une série proposée par Jean Frapat (France, 1982, 26mn).
Découvrant pour la première fois en mai 1981 l’original du « Retour du fils prodigue de Rembrandt », un aumônier, Paul Baudiquey, pose un regard à la fois ému et passionné sur une œuvre au musée de l’Ermitage de l’ex-Leningrad dont une reproduction l’avait bouleversé vingt ans plus tôt, à tel point qu’il en projetait des diapositives. Aujourd’hui, avec l’original, il est subjugué par « la chair de l’œuvre », qu’aucune reproduction n’était parvenue à lui révéler.
Entre deux notations, il dit simplement « c’est beau… » et parmi ses remarques cette parole : « Chacun a le droit de délirer sur ce qu’il aime » Faut-il être prêtre pour parler ainsi de cet amour d’un père pour un fils déchu ?

Dans cet échange entre le regard de l’amateur éclairé et du tableau, le cinéaste occupe lui aussi une juste place. Il respecte l’émotion et les silences. Il ne souligne rien, il accompagne. Cet échange sur la toile de Varan prend sa juste place dans un lieu où l’échange est une ligne de vie du dimanche matin entre cinéphiles du documentaire.
Dans le film, le spectateur du film est transporté par le regard plein d’empathie de Paul Baudiquey pour la scène et pour le tableau tout à la fois, par sa parole émue et vibrante. Il glisse sur le tableau comme une larme d’émotion. Il s’attache aux personnages puis aux détails. A la matière, à la « chair » dit-il dont il sait l’importance, lui fils d’ébéniste. Dans cette relation père-fils, l’aumônier évoque la « miséricorde ». Disons compassion.

Ce film s’inscrit dans une série produite par l’INA pour Antenne 2 alors que François Mitterrand accédait au pouvoir en mai 1981.
Le documentaire comptait dans les 30 heures que la chaîne de télévision publiques devaient acheter à la direction de la production et de la création de l’INA dirigée par Claude Guisard, aujourd’hui responsable des Dimanches de Varan.
A l’issue de la projection chacun est convaincu que Rembrandt a trouvé son spectateur, Paul Baudiquey, qui incarne tous ceux qui sont passés devant la toile. Et donc nous-mêmes aujourd’hui en dialogue avec le maître du XVIIe siècle par l’entremise d’un regard juste.
Ce film qui fait l’éloge de « l’admirable tremblement du temps » est un appel à la beauté.

Prochaines séances :

Après « Pourquoi filmer l’art ? » (29/11/15), « Les artistes deviennent cinéastes » (6/12) et « Quand l’artiste devient héros de fiction » (13/12), aux Ateliers Varan.

Liens :

Vincent Amiel, Unité et fragmentation dans Van Gogh et Guernica d’Alain Resnais, in Dominique Bluher, François Thomas, Le Court-métrage français de 1945 à 1968, p. 111-117, Presses universitaires de Rennes, 2005

L’Art en Question 5 : Le Retour du fils prodigue de Rembrandt.

L’art de la conversation tous azimuts entre Syriens, Libanais et Français…

L’art de la conversation tous azimuts entre Syriens, Libanais et Français lors des séances du samedi en « Échange linguistique » à l’INALCO (Paris). Ça part dans tous les sens et tchatche à tout va de tout et de rien en tandem, trio, quatuor, quintette. Ça se tricote des fils de langues et des passerelles. C’est un « Salon » improvisé, non pas au sens où on l’entendait dans les « salons littéraires » des siècles mondains. Une traversée où l’enjeu est tout autre. Quand on a passé dix ans dans les geôles syriennes, on a envie de se changer les idées, on se la raconte pas. On parle, c’est tout. Dans toutes qualités de langues.
« Échange linguistique تبادل لغوي », c’est le samedi à l’INALCO, autrement dit « Langues’O ». Ouvert à tous.

Fatima : la barrière de la langue est un beau film

La barrière de la langue peut être un obstacle social (une expérience douloureuse, vécue comme une honte) et mental (Frantz Fanon l’avait analysé magnifiquement dans un cadre colonial). Le cinéma de Philippe Faucon l’atteste avec délicatesse, pudeur et poésie. Avec le rôle-titre de Fatima interprété par Soria Zeroual (une révélation) et les jeunes comédiennes Zita Hanrot et Kenza Noah Aïche, c’est un hommage aux combattantes de l’ombre dont le seul horizon n’est pas limité aux murs de leur cité. Ce souffle s’insinue malgré tout dans la langue maternelle (l’arabe algérien qui est dans le film comme une source d’émotions rarement exposées ainsi), se diffuse dans le parler français de la rue, de la bourgeoisie ou de l’université et s’ouvre sur une génération de filles qui incarnent l’énergie puissante d’une dignité retrouvée.

Se promener à Alep en 2015 avec Niroz Malek

nmVient de terminer le roman de Niroz Malek, Le promeneur d’Alep (Le Serpent à plumes), et recommande la lecture de ce livre écrit sur place, dans cette ville syrienne prise dans l’étau, parmi les vivants et les morts, entre la soldatesque rieuse gardienne de multiples barrages et les zombies errants, entre un enfant nu dans les rues qu’un « peuple aveugle » ne peut plus voir et un père accablé par les dessins morbides de sa fille, dans un appartement à l’électricité aléatoire mais à la bibliothèque fournie et un jardin public où les tombes ont remplacé les balançoires.

Sur le chemin de son café favori, Malek c’est Edgar Poe sous les bombes, en quête de lumières, admirateur de Chagall et d’une Nuit étoilée de Van Gogh, un nouvelliste hors pair, servi par un traducteur, auteur lui-même, Fawaz Hussain, qui vous emmène loin dans la nostalgie d’un temps révolu et la douce et trompeuse mélancolie des amours d’enfance.

Prix Goncourt 2015 (2e sélection)

Prix Goncourt 2015, voici la deuxième sélection par ordre alphabétique d’auteurs :

– Nathalie Azoulai « Titus n’aimait pas Bérénice » (P.O.L.)

– Mathias Enard « Boussole » (Actes Sud)

– Hédi Kaddour « Les Prépondérants » (Gallimard)

– Simon Liberati « Eva » (Stock)

– Alain Mabanckou « Petit piment » (Seuil)

– Tobie Nathan « Ce pays qui te ressemble » (Stock)

– Thomas B. Reverdy « Il était une ville » (Flammarion)

– Boualem Sansal « 2084 » (Gallimard).

La dernière sélection du Goncourt sera annoncée le 27 octobre depuis le musée du Bardo à Tunis, cible d’un attentat meurtrier le 18 mars dernier.

Le jury du Goncourt se compose de Bernard Pivot (président), Paule Constant, Pierre Assouline, Régis Debray, Françoise Chandernagor, Didier Decoin, Edmonde Charles-Roux, Philippe Claudel, Patrick Rambaud et Tahar Ben Jelloun.

André Miquel, La Fontaine à Bagdad, le 11 octobre à l’IMA

Miquel La Fontaine

André Miquel présentera sa traduction La Fontaine à Bagdad, fables arabes d’Ibn al-Muqaffa’ dans une édition illustrée par Baya à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, le 11 octobre 2015. Considéré comme l’un des plus grands arabisants actuels, ce professeur honoraire au Collège de France, ancien administrateur de la Bibliothèque de France, est le traducteur des deux plus grandes œuvres du monde arabo-musulman, Les Mille et une nuits dans la collection de Gallimard, 2005, traduit avec Jamel Eddine Bencheikh et Le Livre de Kalila et Dimna.

[Kalila et Dimna sont deux chacals vivant à la cour du lion, roi du pays. Si Kalila se satisfait de sa condition, Dimna en revanche aspire aux honneurs, quels que soient les moyens pour y parvenir. Chacun des deux justifie sa position en enchaînant des anecdotes, qui mettent en scène des hommes et des animaux, et délivrent des préceptes et des morales. C’est le thème d’une exposition à l’IMA jusqu’au 3/01/2016).

Ibn al-Muqaffa’ est un savant persan du VIIIe siècle, l’un des premiers traducteurs d’œuvres persanes et indiennes vers l’arabe (Al-Adab al-kabîr, soit Grand Adab), premier essai de formulation explicite du concept d’adab (dans la littérature arabe classique, concept qui définit à la fois l’éthique de l’homme de cour cultivé et la littérature en prose qui l’accompagne), et Kalîla wa Dimna, traduction et adaptation des Fables de Bidpaï, « une œuvre royale, pleine de sagesse et d’humour à destination des petits comme des grands ».

Rendez-vous le 11 octobre 2015, à 16h, salle du Haut Conseil, 9ème étage. Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Source : communiqué Orients éditions (Ysabel Saïah Baudis)

Vous avez des nouvelles d’Alep ?

– Vous avez des nouvelles d’Alep ?
– Oui, elle est vidée.
France-Culture, La Grande table, Caroline Broué, 2/10/2015.

Fawaz Baker, musicien. En concert à la Maison des cultures du monde, le 9 octobre et à l’Institut du monde arabe le 4 juin 2016 « Voix soufies d’Alep » avec son groupe Wajd.

Le Festival de l’imaginaire, de la Maison des cultures du monde s’ouvrira le 9 octobre avec « Musiques de l’exil » des artistes syriens Waed Bouhassoun, Ibrahim Keivo, Hamam Khairy et son ensemble.