« Paysages partagés » : Un théâtre au-dessus des normales de saison

Le cri des cigales, ça déchire ! Le sonomètre marque 80 décibels. 

C’est le bruit d’une rue très animée voire celui du passage d’un train. 

Il est 14h30. Une pinède au dessus du cimetière de Pujaut, commune du Gard, à l’ouest d’Avignon, par-delà le Rhône.

Sieste, soleil de plomb, silence troué de cigales. 

De son XVIIe siècle, le poète japonais Bashô me chuchote dans l’oreillette ce haïku imparable :

閑さや岩にしみ入蟬の聲

shizukasa ya 

iwa ni shimiiru 

semi no koe

Le cri des cigales

vrille la roche –

quel silence ! 

(traduction Atlan et Bianu, 2002)

Hâte de participer à une expérience de théâtre qui sort des sentiers battus. C’est « Paysages partagés ». La dernière représentation au festival d’Avignon, avant Berlin à la fin de l’été. Près de sept heures de théâtre en sept pièces courtes et intermèdes musicaux, « entre champs et forêts ». Les cigales nous accompagneront jusqu’à la tombée de la nuit.

Que peut-on dire en 7h qu’on ne peut dire en 17 syllabes ?

Du théâtre en temps de cigales… La presse, les radios et les télés du jour titrent  « 45° et plus… Europe, Etats-Unis, Japon, Chine : une inquiétante vague de chaleur s’abat sur l’hémisphère Nord » (Libération). À Pujaut, 34°C… seulement.

« L’été 2023 est marqué, en France comme dans le reste du monde, par des températures anormalement élevées, très au-dessus des normales de saison, un des signes les plus directs du changement climatique selon les scientifiques. » (Le Monde)

Au loin, le Mont Ventoux a le sommet noyé dans une brume de chaleur…

On a besoin de beauté

Des questions affluent, bien entendu. À quoi bon théâtre et poésie par temps de crise ? Crises majeures qui éloignent presque les grandes questions trop longtemps ressassées. Parmi les réponses – simples mais essentielles – que l’épidémie de COVID nous ont enseigné : On a besoin de beauté. À ces questions, les initiateurs de « Paysages partagés », Caroline Barneaud (Théâtre Vidy-Lausanne) et Stefan Kaegi (Rimini Protokoll) en ajoutent d’autres :

« Et si le paysage était un théâtre? Et si l’art ne représentait pas l’environnement mais nous permettait d’en faire une expérience collective? Qu’est-ce qui se joue aujourd’hui dans notre relation à la « nature » et ses représentations, dans les relations entre ville et campagne alors que climat et ressources entraînent une nouvelle conscience des fragilités et des interdépendances ? »

Il est bientôt 15h. Un homme vient poser un extincteur au pied d’un pin qui porte déjà deux panneaux : « Attention au feu » et « Interdiction de fumer ».

— Attention, restez pas là, vous êtes assis sous un nid de frelons. 

— … !?

Des papillons jaunes virevoltent en nombre dans l’air surchauffé. Ils alternent des vols planés et d’autres, frénétiques. Ils semblent jouir d’un silence nourri des stridences des seules cigales.

Précédant le groupe de spectateurs qui viendra d’Avignon dans des bus loués par le Festival, un couple arrive en éclaireur. Ils sont de Pujaut et me racontent qu’il y a plus de quatre cents ans la plaine était un étang qu’il a fallu assécher pour s’y installer et planter des vignes. Ils ont célébré cet anniversaire en 2012 avec « les amis de l’étang », amis qui signent une belle table d’orientation qui domine les falaises et… un paysage qui ouvre l’horizon. Sur le plateau, ce panneau d’avertissement : « Risque de chute au-delà de cette limite », risque bien réel au-dessus des anciennes carrières. La falaise n’est pas qu’une métaphore. Au loin des parapentistes jouent les papillons jaunes dans les brumes qui enveloppent la plaine.

Le groupe de spectateurs arrive. Distribution de couvertures (pour s’asseoir) et de casques audio, disponibles en français et en anglais (le festival d’Avignon est international).

Bouche-à-oreille avignonnais

Dans la pinède, à flanc de colline, deux à trois cents amateurs s’installent au fur et à mesure de l’arrivée des bus.

© Christophe Raynaud de Lage

Le casque isole du bruit des cigales. Une voix enfantine dit à l’oreille : « Bienvenue à Paysages partagés. Veuillez trouver un endroit entre les arbres et vous asseoir sur votre couverture. La première pièce va commencer dans une demi-heure, alors s’il vous plaît détendez-vous. » Musique planante. Rhombe entre les oreilles. Les cigales sont oubliées.

C’était sans compter sans les voisins de colline. Alors que certains s’oublient dans un repos réparateur, d’autres se racontent les pièces déjà vues au festival. Racontar audible malgré le casque.

  • Est-ce que vous avez vu « Angela » ? [« Angela (A Strange Loop) », conte futuriste où Susanne Kennedy met en scène une influenceuse sur TikTok, en proie à une crise existentielle.]
  • Oui, à Bruxelles.
  • C’était bien ?
  • Quand tu as compris le dispositif, c’est toujours la même chose.

À Avignon, cela s’appelle le bouche-à-oreille. Pas besoin de sonomètre. [sur Angela, voir le reportage d’Arte]

Ambiance pique-nique, sieste, selfie. Une femme mange des tomates crues. Un homme enlève ses espadrilles. Le public s’est placé de lui-même en vis-à-vis sur les deux versants à l’aplomb d’un petit val.

L’ enjeu est-il de faire-commun, de se constituer en public, d’affirmer un être-ensemble ? Dans quatre heures, on sera à touche-touche.

Ça commence.

« Allongez-vous. »

S’ensuit une conversation entre quatre personnes, dont une fillette de 8 ans et demi. Il y a un météorologue, un psychanalyste, un garde-forestier. Deux hommes, une femme. La femme est ukrainienne. C’est une conversation enregistrée qui semble réelle. Nous sommes dans l’ère de la guerre en Ukraine, une guerre commencée le 24 février 2022.

La fillette aime poser des questions : « Tu parles aux arbres ? Qui a dormi dans une forêt ? De quoi tu as peur ? »…

… et quelquefois y répondre :

  • Qu’est-ce que la magie ?
  • La magie, c’est un moment qu’on passe ensemble.

Impression d’être dans une émission de France-Culture. Le son est bon. Mais… si je suis dans une émission de radio, je ne suis pas « entre champs et forêts » ? La pinède ne serait-elle qu’un simple décor ?

Questions prises au sérieux 

Pourtant, le programme annonce que « les artistes proposent des pièces qui postulent que le paysage n’est pas une toile de fond, invitant à s’immerger à l’intérieur, à entrer en relation autrement et collectivement, à déplacer les perspectives habituelles, à mettre en lumière l’invisible et quelques-unes des fictions qui gouvernent nos perceptions de la nature. »

La femme chante une chanson d’Ukraine. C’est très beau. « J’ai commencé à chanter le 25 février. J’ai chanté dans la rue. Les passants me donnaient des pièces. Je n’en voulais pas. Mais j’ai continué à chanter. J’ai accepté les pièces. L’argent à servi à aider les hommes de chez moi qui sont partis combattre. »

Le scientifique : « Entre vingt et quarante ans, ces arbres n’ont pas le temps de développer leurs racines, ils tombent. »

Il y a beaucoup de questions. Chacune est prise au sérieux. Chacun y répond, selon ses connaissances ou son point de vue. Certains spectateurs consultent leur dépliant de présentation, « une cartographie » des lieux et des propositions théâtrales. Il y est écrit : « Nous sommes dans une immersion sonore qui renverse les perspectives ».

Fin de la première pièce, signée Stefan Kaegi.

Le public se lève et se répartit en groupes de couleur : bleu, rose, vert. On suit un porteur, une porteuse de fanion. Pour la prochaine pièce, le public est donc réduit au tiers.

Avec le groupe bleu, direction une toile ajourée entre des arbres. Elle représente un littoral entre des rochers. Une toile qui surplombe le vide de la vallée. Pas besoin de casque audio. Une voix dit : « Choisissez une place… le monde n’est pas immobile mais choisissez de le rester. Prendre position, c’est important. » Prendre position… belle expression, une nouvelle forme d’engagement ? Je me souviens de Marc de Gouvenain, traducteur, éditeur, qui m’avait montré lors d’une randonnée dans les Alpilles (c’est à une centaine de kilomètres plus au sud) comment s’allonger au bord d’une falaise, la tête en bas, et observer le paysage à l’envers. C’est forcément… renversant.

« Maintenant, concentrez-vous sur les détails… ce gris aiguisé transperce le ciel… comment ce serait de se laisser rouler le long de la pente… quel est ton paysage ? Il existe une infinité de manières de le traverser, alors que tu es là à le regarder… » Cette démarche poétique, philosophique, signée Marco D’Agostin et Chiara Bersani est convaincante, beaucoup plus qu’une autre qui sera assénée plus tard, entre chien et loup.

Très haut, les parapentistes évoluent dans le bruit explosif des cigales. Seraient-ils des figurants convoqués par le dieu Hasard ? C’est beau. Bashô toujours, cette fois traduit par René Sieffert :

Ah le silence

et vrillant le roc

le cri des cigales 

« Il y a le corps d’un·e artiste en situation de handicap choisi·e dans la communauté artistique locale ; il y a les corps des spectateur·rice·s, à qui l’on demande de se positionner et de se repositionner ; il y a le corps de quelqu’un qui est parti si loin qu’on ne peut plus que l’imaginer », écrit la cartographie.

« Bientôt, quelqu’un partira, quelqu’un restera. »

On partage le thé avec Guillaume, Marseillais, tétraplégique. On l’applaudit d’avoir joué son propre rôle.

© Christophe Raynaud de Lage

« Le paysage est une image au bord de laquelle se trouve le corps », dit la voix.

Fin de la deuxième pièce.

Toujours les cigales qui écrasent tout. 

Entre les pièces sans comédiens (c’est du land art performatif, me souffle-t-on dans l’oreillette) mais où son et paysage occupent les rôles principaux, les musiciens de Ari Benjamin Meyers proposent leur partition. Tantôt allongés, tantôt debout, volontiers espiègles.

Ailleurs, un duo de voix, Sofia Dias et Vitor Roriz, demande au public qui a retrouvé le casque sur les oreilles de se disposer en deux grands cercles concentriques. On se prend par la main, on s’offre une branchette, une pierre, on essaie de s’imaginer en élément du paysage. C’est détendu. On a pour consigne de « se tourner jusqu’à rencontrer les yeux de quelqu’un ». On devient miroir l’un de l’autre. On veut nous faire entendre « les bruits de notre paysage corporel ». 

Humus suisse et sèche Occitanie

À la pause repas, on échange nos impressions. Plutôt bonnes. On fait connaissance. Tiens ! un visage reconnu, c’est la curatrice qui passe par là, chargé d’un plateau repas qu’elle veut remettre à une personne qui n’en a pas. Caroline Barneaud : « Nous ne sommes pas en Suisse [où la pièce a été créée]. On sentait l’humus entre les doigts. Ici, c’est sec. » Elle souligne l’adaptation des propositions théâtrales au paysage d’accueil.

À la reprise, alors que la chaleur devient largement supportable, nous nous retrouvons face à des vignes d’un vert éclatant. Chacun a pris son petit siège pliable Quechua.

Place au théâtre documentaire d’Émilie Rousset, metteuse en scène française, qui utilise l’enquête pour créer des pièces, des installations et des films. Après les paroles d’une directrice d’une fédération d’ONG environnementales spécialisée dans la Politique Agricole Commune, on assiste à un dialogue entre Corentin, viticulteur sur son tracteur, et un animateur qui lui pose toutes sortes de questions, un peu le Parisien égaré entre les ceps. Humour et sérieux alternent, selon le même principe : toute question, même la plus farfelue, mérite réponse.

© Christophe Raynaud de Lage

On apprend grâce aux recherches d’une bio-acousticienne que l’alouette maitrise 300 à 350 unités sonores (les syllabes de sa « langue »).

  • C’est quoi pour toi écouter ? demande l’animateur.
  • C’est prêter attention, savoir qui est là.

Cette proposition de théâtre documentaire est très réussie. Elle offre une vision complexe du paysage en intégrant le travail de la terre par les viticulteurs.

Cigales et sonos partagées 

En revanche, alors que nous sommes au crépuscule, le texte défilant sur un ciel qui change de couleurs est décevant. Entre ton moralisateur et grandiloquent, la « Nature » [sic] se rebelle par phrases courtes interposées dans un monologue interminable. C’est signé El Conde de Torrefiel. Cela ne correspond pas à l’expérience que l’on vient de traverser, riche et stimulante. C’est hors du champ initial qui nous indiquait : « le climat et ressources entraînent une nouvelle conscience des fragilités et des interdépendances ». Or, les spectateurs présents semblent particulièrement sensibles à ces questions.

Ari Benjamin Meyers et ses musiciens revenus du diable Vauvert, nous offre un final où les instruments à vent rappellent les chant des oiseaux et la fragile biodiversité. Le hardiesse des cigales s’est estompée. Sept heures durant, on a partagé cigales et sonos. On se sent vivant, voire sur-vivant.

Pour aller plus loin :

Dates de la tournée, sur le site Vidy Théâtre Lausanne.

« La notion de « Paysages partagés » nous invite à penser et questionner notre rapport au paysage réel et au vivant. Que signifie habiter la Terre, non plus comme une scène seulement humaine, mais comme un paysage partagé ? Que fait le paysage au théâtre ? », se demandent sur le site du Festival d’Avignon, Frédérique Aït Touati, chercheuse et metteuse en scène, Caroline Barneaud et Stefan Kaegi, curatrice et curateur de « Paysages partagés », Clara Hédouin, metteuse en scène de « Que ma joie demeure », Marina Ezdiari, responsable RSE d’Audiens. Animé par Christophe Triau, de la revue Alternatives théâtrales. 

Tiago Rodrigues, directeur du Festival d’Avignon, souhaite que la nature soit une « source d’inspiration » théâtrale, sur le site du Dauphiné.

Note de bas de page  

« Écrire entre les langues. Littérature, enseignement, traduction », est le titre d’un colloque qui s’est réuni du 14 au 16 juin 2023 à l’université d’Aix-en-Provence (France). C’était la deuxième édition d’une manifestation universitaire dont la première eut lieu à l’INALCO (Institut des Langues et civilisations orientales), à Paris deux ans plus tôt. Ayant eu la chance d’en avoir été un des auditeurs, j’ai pu bénéficier de quelques unes des 54 contributions, dont voici la trace… entre journalisme et poésie. Merci à Isabelle Cros d’avoir accepté ce texte pour le site  https://ecrire.sciencesconf.org/resource/page/id/25

Page extraite du roman graphique de Zeina Abirached, Le piano oriental (Casterman, 2015)

A l’issue de trois jours de colloque aixois sur les langues, comment ne pas avoir le vertige ? D’abord, il y eut cet oiseau aperçu, en voisin, chez l’amie Marielle :

À la cime du cyprès

la pie prend la pose —

nul abîme en son œil

Traversé que j’étais par quelques-unes des 54 contributions (impossible de les suivre toutes), je me sens groggy… enivré… plein de mondes multiples… Quand Patrick Chamoiseau reconnaît : Je suis explosé d’écriture (cité par Lise Gauvin)… l’humble mais curieux lecteur a-t-il gagné un statut « autorial »

Est-il mieux loti auprès de la pensée d’un Angelo Vannini, débusquant « l’hétérolinguisme » [mot clé du colloque], cette « altérité dans la problématique philosophique de l’intraduisible », cette « injustice épistémique dans la traduction », dont l’enjeu n’est ni plus ni moins résumé par la question : « Comment être partie prenante de la connaissance ? »

Comment naviguer, toujours sonné, dans la « mise en scène du multilinguisme » [chez Chamoiseau comme dans ce colloque d’universitaires Grands-Grecs (dixit Raphaël Confiant) en langues et pédagogies diverses] ?

Le vertige vient des langues, connues ou inconnues, mises en abyme, justement, par cet effet multiplicateur de la recherche universitaire qui s’intéresse à plusieurs langues, dont celle de l’écrivain, écrivaine, qui a sa propre langue d’écriture et, de surcroît, multiplie les langues, quelquefois… pour en faire des thèmes, voire des personnages de roman.

النظرة عبر النافذة

أبداً لن يستنفدَ

الأفوق

Al-nazaru abr al-nāfizah

abadan lan yastanfida

al-‘ufuq

À regarder par la fenêtre 

jamais ne s’épuise 

l’horizon

[extrait du recueil Thoulathiyat, « haïkus arabes », Le Port a jauni, 2021]

Ce lecteur, soûl de lectures et de langues, est soumis à des frappes chirurgicales de pensées romanesque ou universitaire qui lui proposent une « multiplication des délégués à la parole, y compris le lecteur », chez Chamoiseau, toujours, cité par Lise Gauvin, qui, philosophe, conclut, citant sa compatriote québécoise France Daigle en son parler acadien, le chiac,  : « La langue comme la vie n’est-elle pas un long processus d’hybridation ininterrompu ? »

Dans ce contexte de cimes et d’abîmes, le mot « simplexité » (est-ce Chantal Dompmartin qui l’employa ?) fit mouche, intégrant l’oxymore en un brillant exposé…

Quant à Myriam Suchet, après une thèse en 2010 (déjà !) sur « Textes hétérolingues et textes traduits », elle a créé un site qui affiche en son titre l’enjeu du multiple : le françaiS au pluriel : https://www.enfrancaisaupluriel.fr/ et les perspectives du français, « langue étrangée »… Hâte de visiter d’autres sites, dont قلقلة (Qalqalah en arabe), « une plateforme éditoriale et curatoriale dédiée à la production, la traduction et la circulation de recherches artistiques, théoriques et littéraires en trois langues : français, arabe et anglais », ici : https://qalqalah.org/fr/a-propos-de-qalqalah

En réalité, il est aisé de quitter cette griserie, ce frisson, ce tournis… par le haut… comme la pie en son cyprès.

Les impromptus poétiques l’ont montré. C’est une manière slammée de dire en quelques mots repris de la communication tout juste achevée la joie d’avoir fréquenté une pensée en mouvement… en forme de note de bas de page poétique.

Dans le domaine, le poète et néanmoins étudiant Sébastien Gavignet est un maître. Il sait intégrer force mots clés d’une intervention universitaire pour en faire un slam applaudi allègrement. Ici son poème final : https://ecrire.sciencesconf.org/resource/page/id/25

De tous les mots dits en trois jours, je retiens le mot « joie ».

J’ai appris l’existence de la « langue de la joie », celle que l’on apprend par plaisir…, langue objet de recherche pour Laura Laszkaraty.

Il existe le mot « enjailler » (serait-il venu de Côte d’Ivoire ?) : faire la fête, s’amuser…

Peut-être existera-t-il le mot « enjoyer », exprimé par un spectateur d’une soirée théâtrale où chacun dit son mot (préféré, aimé, ou autre). De ce chapeau commun, tendu par les comédiennes Albane Molinier et Julia Alimasi sortirent « pétrichor » (merci Isabelle Cros, l’une des organisatrices enjouée, avec l’angliciste Sara Greaves), « escarpolette », « amour », « merci » et son équivalent arabe en graphie arabe شكراً (« shukran »), « Babel », bien sûr, ou encore le mot zoulou « obangame », le mot périgourdin « atracole », ou encore « guldklump », mot danois pour « pépite d’or »…Notons que « tarentule » a été proposé par deux spectateurs, sans qu’ils se concertent…

Le passant entre les langues, ivre de ces parlers, naviguant en archipels, envie la douce sérénité du poète martiniquais Monchoacchi… « Ni an léko la fé chimen-y nan bouch mwen » (J’ai dans la bouche un écho qui chemine), présenté par Anaïs Stampfli.

Aix : Work in progress de littératures diverses, fabrique de la langue, ateliers d’écriture aux rédactrices plurielles et aux multiples acteurs (dont Florian Targa, qui recommande l’ouvrage de Marina Yaguello, Les Langues imaginaires, Le Seuil, 2006, car, écrit l’essayiste : « Les hommes ne se contentent pas de parler les langues, ils les rêvent aussi »). 

Pascale Casanova nous avait proposé en 2015 un essai fort stimulant sur la « Langue mondiale » qu’est la littérature. Les « Clameurs », que l’artiste et linguiste Jacques Coursil a chantées, résonnent de partitions auxquelles on ne prêtait jusqu’alors que peu d’attention et qui nous sont devenues aussi nécessaires que « l’oxygène naissant » pour citer Aimé Césaire.

Plus d’un siècle après, Victor Segalen et le Divers sont de retour pour notre plus grand bien, peut-être même pour notre survie. La biodiversité des langues et de leurs expressions fait du vivant un être en commun dont les liens nous tissent et nous constituent. Ce réseau de langues et de recherches en affinités constitue un réseau puissant. 

われいまここに

海の青さの 

かぎりなし

ware ima kokoni

umi no aosa no

kagirinashi

Me voici 

là où le bleu de la mer

est sans limite

[Santōka (1882 – 1940)

Cheng Wing Fun et Hervé Collet, Santōka, journal d’un moine zen, éditions Moundarren (2003, 2013)]

Cheminons, bifurquons, traversons… je m’en retourne à mes lectures plurilingues, en écho au colloque.

Ainsi ces trois recueils de poésie.

Le Kokin Waka Shû, anthologie impériale, remarquable recueil bilingue de poèmes japonais d’hier et d’aujourd’hui (Les Belles lettres, 2022), traduit par Michel Vieillard-Baron, qui n’a pas ménagé sa peine sur plusieurs années de labeur. Quelquefois, le japonisant propose deux traductions de ces waka, des poèmes du japonais classique de 31 syllabes, tellement les sens dans la langue sont multiples (le bref en dit long). Et, pour faire bonne mesure, ses notes de bas de page sont en elles-mêmes sources de connaissance et de plaisir (le colloque d’Aix a bien montré que la note de bas de page pourrait constituer un thème de colloque à part entière…).

Le recueil de poésie Aventures dans la grammaire allemande, traduit de l’allemand par Bernard Banoun, écrit par Yoko Tawada, dont le poème très visuel tissé de langues « La fuite de la lune », qui présente une « mixécriture » (sic) de caractères latins et de kanji japonais. Elle-même écrit en deux langues, le japonais et l’allemand (en français pour la plupart de ses titres, chez Verdier, mais ce recueil est publié par la Contre allée (2022)).

Enfin, pour prolonger l’œuvre bilingue de Monchoachi, Nostrum (1982), citons le poète ivoirien (et universitaire suisse) Henri-Michel Yéré, auteur de Polo kouman / Polo parle (Editions d’En bas, 2023), dont le recueil de poésie bilingue, écrit en nouchi (parler d’Abidjan) et en français, et qui n’est pas présenté comme une « autotraduction » mais une double création, est magnifique d’inventions…

Vœux pour 2023

En un mot comme en cent : BONNE ANNÉE ! 🎉

que l’on dit au Japon : 良いお年をお迎えください en le prononçant avec plein de « O » et de douceurs : yoï otoshi o omukae kudassaï, et que l’on accompagnera d’un haïku de Gotô Yahan (1895-1976), dans une traduction d’Alain Kervern (lire son magnifique recueil Haïkus des cinq saisons, Géorama Éditions) :

Que du rêve de l’An Neuf
puisse l’éventail
largement s’ouvrir

Aux amis de langue arabe, du Maghreb, d’Égypte, de Syrie, du Liban, d’Irak, du Yémen, du Golfe, je dis : كل عام وانتم بخير (prononcé : kul ‘ām wa ‘antum bikheir) en compagnie de Nouri Al Jarrah, poète syrien de Londres, auteur d’Une barque pour Lesbos (2016) (lire Le sourire du dormeur, son anthologie poétique traduite par Antoine Jockey pour les éditions Sindbad Actes Sud, de Farouk Mardam Bey) :

J’ai aperçu l’éclair venant de l’Orient
Et subrepticement il a illuminé
L’Occident
J’ai vu le soleil immergé
Dans son sang
La mer agitée
Et l’éclat du passé pillé à l’intérieur des livres.

Aux amis ouïghours, je souhaite : يېڭى يىل مۇبارەك (prononcé : yëngi yil mubarek), avec cet extrait de la poésie de Lutpulla Mutpellip (1922-1945), traduite par Dilnur Reyhan, dans l’anthologie Littérature ouïghoure, Éditions Jentayu :

Peu importe ce que les années offrent de barbe
Moi aussi, je serai mûr dans leurs bras.
Il y a la marque de mes œuvres, de mes poèmes,
Dans le cou de chaque année qui fuit devant moi.

Aux amis haïtiens, aux amis d’Haïti et des Caraïbes, je dis, avec Guy Régis Jr. : « Onè respè 2023 » (Honneur et respect). 🦋

Il n’est point d’automne pour les fleurs…

草も木も

色かはれども

わたつうみの

浪の花に ぞ

秋なかりける。

Kusa mo ki mo

Iro kaharedomo 

Watatsuumi no

Nami no hana ni zo

Aki nakarikeru

Herbes et arbres

Changent à présent de couleurs

Mais dans la mer immense

Il n’est point d’automne pour les fleurs

Écloses à la crête des vagues !

Fun’ya no Yasuhide (IXe siècle), poème d’automne de genre waka (31 syllabes sur 5 vers), extrait de l’anthologie Kokin wakashū, Recueil de poèmes japonais d’hier et d’aujourd’hui, traduit par Michel Vieillard-Baron, éditions Les Belles Lettres, 2022.

Parle, si tu veux, mais par voix d’arbre ou d’herbe

« PARLE…

Cet espace il te faut l’abandonner à sa propre fructification. Tu n’y entres pas, il est ce qui se délègue au-devant de toi mais l’entrevue est silencieuse.

Parle, si tu veux, mais par voix d’arbre ou d’herbe ; c’est-à-dire : ne pratique pas l’imposture, ne mélange pas l’esprit à ce donné si pur.

Abandonne ces directions qui vont pourrir en terre ; sois la simple résonance de la flèche qui te traverse sans fin. »

Pierre-Albert Jourdan (1924-1981), L’espace de la perte, Éditions Unes, 1984

Ô Syriens damnés…

« أيها السوريون الهلاكيون، (…) انهضوا في كل لغة وكل كتاب وكل أجل وكل خيالٍ، واضطربوا في كل ترابٍ، وانهضوا كما ينهض البرق في الأشجار. »

« Ô Syriens damnés, (…) levez-vous dans chaque langue, chaque livre, chaque moment fatal, chaque imaginaire, et vibrez dans chaque terre. Levez-vous comme l’éclair se lève dans les arbres. »

Traduit en français par Antoine Jockey dans l’anthologie de Nouri Al-Jarrah, Le Sourire du dormeur, qui vient de paraître chez Sindbad Actes Sud.

page extraite de l’anthologie de Nouri Al-Jarrah, Le Sourire du dormeur, traduite en français par Antoine Jockey, éditions Sindbad Actes Sud, 2022

Les jours étant le voyage

月日は百代の過客にして、行きかふ年もまた旅人なり。

舟の上に生涯をうかべ、馬の口とらへて老いをむかふるものは、日々旅にして、旅を栖とす。

Ainsi commence le livre de Bashô (1644-1694) Oku no hoso-michi, un carnet de voyage parsemé de haïkus, publié en 1702 au Japon, considéré aujourd’hui comme un classique enseigné dans les écoles japonaises, traduit à plusieurs reprises en français, notamment par René Sieffert, Nicolas Bouvier, Jean-Marc Chounavelle.

Cet incipit est traduit ainsi par Alain Walter (Bashô, Oku no hoso-michi, L’Etroit chemin du fond, William Blake & Co., 2008 ; d’autres traductions proposent : La Sente étroite du Bout-du-Monde) :

« Lunes et soleils, mois et jours sont les hôtes de passage de cent générations et les ans aussi qui se suivent sont voyageurs. »

puis :

« Celui qui, toute sa vie, se balance sur un bateau, celui qui tient au mors un cheval et va ainsi au-devant de la vieillesse, les jours étant le voyage, du voyage fait sa demeure. »

le pin sur le roc… 岩根の松も

Peinture à l’encre de Chine de genre sumi-e de Jean-Marc Moschetti

En ce samedi 8 octobre, ce poème de genre waka de Ono no Komachi (825-900) dans une traduction du japonais par Armen Godel et Koichi Kano.

ものをこそ

岩根の松も

思ふらめ

千代ふる末も

かたぶきにけり

Mono wo koso

iwane no matsu mo

omourame

chiyo furu sae mo

katabukinikeri

Pas un mot

ne lâche le pin sur le roc

Il faut bien qu’il pense

pour qu’il finisse ployé

au bout d’un millier d’années

Photographie d’un paysage de Sardaigne, avec ces pins penchés donnant sur les eaux turquoises de la plage de Porto Sa Ruxi © Alexandre Brochard