Sapiens est par définition un migrant…

« Sapiens est par définition un migrant, émigrant, immigrant. Il a essaimé comme cela, pris le monde comme cela et, comme cela, il a traversé les sables et les neiges, les monts et les abîmes, déserté les famines pour suivre le boire et le manger. Il n’est frontière qu’on n’outrepasse. » Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Quand les murs tombent : L’identité nationale hors la loi Galaade Editions), une parole singulièrement salutaire à l’heure des grands exodes… entendue lors de la présentation des manuscrits d’Édouard Glissant au ministère de la justice, le 21 septembre 2015, après leur classement comme Trésor national avant leur achat par la Bibliothèque nationale de France. Voir site de l’Institut du Tout-monde.

Cendrars voyage de tout repos

« Je veux, moi aussi, une littérature exultatrice de la Vie, quand en réalité je la méprise supérieurement, la vie, impuissant, voluptueux, frileux et délicat. Donc, des milliers de chiens se jetteront en clamant dans ma voie, voudront stupidement vivre mes rêves, réaliser mes pensées. Les brutes ! Ils seront tous anéantis, consumés, et mon œuvre est déjà illuminée, mes pages rougeoient sombrement à cette flambée des damnés de l’enfer ! »

Blaise Cendrars, Mon voyage en Amérique suivi de Le Retour (L’Imaginaire, Gallimard, février 2015)

 

Sika Fakambi, traductrice qui augmente et « étrange» le français

Dans ce bel entretien mené par Daniel Morvan, publié dans le quotidien breton Ouest-France du 20/08/2014, Sika Fakambi, doublement récompensée (Prix Baudelaire et Prix Laure Bataillon) pour sa traduction du roman Notre quelque part du Ghanéen Nii Ayikwei Parkes (Zulma), revient certes sur le défi du passage d’une langue littéraire à l’autre, mais surtout sur les mondes que ce passage fait éclore, révèle et pourquoi cette coexistence nous est nécessaire.

Extraits :
L’enfance béninoise d’une traductrice :
« Parce que cette époque-là, c’est aussi celle où j’ai pris conscience que je pouvais parler différentes langues et différents français — selon que je m’adressais en français à mon frère, ma sœur ou mes parents (un couple mixte), en mina à ma grand-mère paternelle (qui vivait avec nous), en français de France à mes oncles, tantes et cousines parisiens lorsqu’ils venaient nous rendre visite ou que nous allions les voir.
En fon ou en français fongbétisé à mes cousins et copains béninois ou métis de Ouidah et Cotonou, en fon aux vendeuses de rue ou aux ouvriers de l’atelier de menuiserie que nous avions au fond du jardin, en fon très simplifié aux bouviers peuhl menant leur vaches dans les champs derrière la maison…
Alors je dirais que, en ce qui concerne le fait, pour moi, de traduire, tout s’est sans doute décidé là-bas, dans cette enfance entre les langues et les cultures, et dont j’ai aimé précisément cela : « être entre ». Et pour traduire ce texte-là, c’est sûrement aussi de cela que je me suis servi. »

La traduction :
« Traduire, cela peut aussi être augmenter le français, « étranger le français ». Faire entendre un français plus vaste qu’on ne nous le fait croire ou qu’on ne veut bien l’admettre : un français qui peut contenir des multitudes. »

Deux divas pour un divan littéraire, champagne !

C’est à écouter sur la 1ère.fr, l’émission qui réunit à la même table de grande causerie Jean-Marie G. Le Clézio et Patrick Chamoiseau. C’est rare, et même exclusif : le festival Étonnants voyageurs qui s’était transporté à Rabat (Maroc) les avait invités tous deux. Dominique Rœderer à la tête de l’émission hebdomadaire Paris-sur-Mer en a profité. Il a bien fait. Comme souvent. Pour ce divan littéraire [de l’arabe dīwān qui signifie « réunion »], Rœderer peut déboucher le champagne !

Un livre de philo africaine sélectionné pour le Prix Essai France Télévisions 2014

Très heureux de signaler avec Katia Martin, coordinatrice du Prix, la sélection de six ouvrages en lice pour le Prix essai France Télévisions 2014. Vingt-et-un lecteurs ont deux mois pour lire ces ouvrages. Ils se réuniront le jour de l’inauguration du Salon du livre de Paris, jeudi 20 mars, pour choisir un lauréat… À vos lectures :

  • Stéphane Audoin-Rouzeau, Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014) – Editions du Seuil
  • Souleymane Bachir Diagne, L’encre des savants. Réflexions sur la philosophie en Afrique – Présence Africaine Editions
  • Etienne Klein, En cherchant Majorana. Le physicien absolu – Editions des Equateurs
  • Gilles Lapouge, L’âne et l’abeille – Editions Albin Michel
  • Boualem Sansal, Gouverner au nom d’Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe – Editions Gallimard
  • Sandrine Treiner, L’idée d’une tombe sans nom – Editions Grasset.

 

Pourquoi envisager une philosophie africaine alors que la philosophie tout court a prétention à l’universalité ? A quoi pourrait-être utile cette philosophie africaine ? Souleymane Bachir Diagne, enseignant à l’université Columbia de New-York, entreprend de vulgariser ses connaissances dans une nouvelle collection de livres chez Présence africaine.

Au milieu des années 1970, sont apparus les nouveaux philosophes. Les années 2015 seront-elles celles des philosophies africaines ? Question légitime au vu de la production éditoriale récente.

Nées dans les universités africaines, françaises et américaines ces nouvelles philosophies sont nomades. Elles puisent dans la réalité africaine de quoi exercer leur réflexion critique.

Elles donnent de quoi penser les conflits ethniques, comme nous le rappelle le 20e anniversaire du génocide des Tutsis au Rwanda, ou l’esthétique des arts dits premiers célébrés dans les musées occidentaux ou encore les prétendues cultures orales « soumises » à la tradition : les sujets que prennent en compte les philosophies africaines ne manquent pas.

Nouveaux nouveaux philosophes

Face à la philosophie historiquement représentée par la pensée grecque, deux ouvrages récents dans une nouvelle collection éditée par Présence africaine, permettent à tout un chacun de faire de la philosophie comparée.
D’abord Philosophies africaines de Séverine Kodjo-Grandvaux et  L’encre des savants de Souleymane Bachir Diagne, philosophe sénégalais, qui est responsable de la collection. Et ce dernier n’entend pas rester à la parole de Senghor : « L’émotion est nègre, comme la raison est hellène ».
Le titre de l’essai de Souleymane Bachir Diagne se veut « précis » de vulgarisation philosophique. Il insiste sur le rôle historique de l’Afrique de l’écrit. Il déconstruit le vieil adage : « En Afrique, quand un vieillard meurt c’est une bibliothèque qui brûle. » Non, dit-il, l’Afrique n’est pas qu’oralité. Elle s’écrit depuis toujours, au moins depuis Saint-Augustin, comme en témoignent les nombreux manuscrits des bibliothèques de Tombouctou.
Preuve de l’engouement pour ces « nouveaux nouveaux philosophes », son essai Comment philosopher en Islam en en est à sa troisième édition chez Philippe Rey.

 

Voir l’entretien avec le philosophe Souleymane Bachir Diagne interrogé par Nadia Yala Kisukidi :

Lampedusa : ce que nous disent les gouffres (Patrick Chamoiseau)

LAMPEDUSA : CE QUE NOUS DISENT LES GOUFFRES

Toute horreur crée son gouffre
ainsi celle de la Traite à nègres qui fit de l’Atlantique
le plus grand oublié des cimetières du monde
(crânes et boulets relient les îles entre elles
et les amarrent aux tragédies du continent)

Le gouffre chante contre l’oubli
en roulis des marées
en mots de sel pour Glissant pour Walcott et pour Kamau Brathwaite
(fascine des siècles dans l’infini de ce présent où tout reste possible)

Celui de l’Atlantique s’est éveillé
clameurs en méditerranée !
l’absurde des richesses solitaires
les guerres économiques
les tranchées du profit
les meutes et les sectes d’actionnaires
agences-sécurité et agences-frontières
radars et barbelés
et la folie des murs qui damnent ceux qu’ils protègent

chaussures neuves et crânes jeunes font exploser les vieilles concentrations !

les gouffres appellent le monde
les gouffres appellent au monde

l’assise ouverte
les vents qui donnent l’humain
l’humain qui va au vent
les aventures des peurs et des désirs
la seule richesse des expériences menées à la rencontre
les solidarités qui se construisent et qui construisent
les coopérations qui ouvrent et qui assemblent
et le suc et le sel de l’accueil qui ose

L’enfant a eu raison de mettre ses chaussures neuves
ce qu’il arpente au delà de nos hontes
c’est le tranchant des gouffres génériques
qui signalent sous l’horreur
et qui fixent sans paupières
l’autre possible ouvert du meilleur de nous

en ombres en foudres en aubes
les gouffres enseignent longtemps

(toute douleur est apprendre et ce chant est connaître)

chant partagé d’une même planète.

Patrick CHAMOISEAU

 

Noirs d’encre, une vision américaine et rajeunie de la littérature afro-française

Il sera l’une des figures universitaires du festival Étonnants voyageurs à Brazzaville, du 13 au 17 février. Dominic Thomas est directeur du département d’études françaises et francophones de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA). Parmi les enseignants qu’il a engagés figure Alain Mabanckou.

 

Son livre Black France (2006) est enfin traduit en français par Dominique Haas et Karine Lolm pour les éditions La Découverte. Les mêmes éditions avaient publié l’an dernier La France noire, dont Dominic Thomas est l’un des co-auteurs avec Pascal Blanchard et Sylvie Chalaye.

Livre sur les trajectoires des mondes noirs, de l’immigration, sur les héritages de la colonisation, Noirs d’encre, sous-titré « Colonialisme, immigration et identité au cœur de la littérature afro-française », est la version littéraire de La France noire. Noirs d’encre précède et suit La France noire.

L’éditeur le présente ainsi : « Noirs d’encre explore les bouleversements qui ont résulté de la domination coloniale et postcoloniale, et les impacts sur les sociétés et populations africaines de la dissolution partielle des structures d’États-nations modernes en faveur de mécanismes supranationaux. L’auteur s’appuie sur une étude comparatiste d’oeuvres littéraires et donne à voir les circonscriptions transnationales issues du colonialisme et de l’immigration. Ainsi que l’émergence d’une littérature « afro-française », qui rafle les prix littéraires internationaux et fait connaître la langue, plus profondément sans doute que ne le peuvent les institutions de la francophonie.
En mobilisant les apports de différentes disciplines (anthropologie, sociologie, études francophones, Gender Studies, études sur les diasporas, études postcoloniales), Noirs d’encre souligne l’importance pour la société française de valoriser une nouvelle histoire de France qui ferait clairement comprendre que les diasporas noires se trouvent au cœur de l’ouverture de la France au monde, au coeur même de sa modernité. »

Il est préfacé par Achille Mbembe et postfacé par Pascal Blanchard et Nicolas Bancel.

Black Body is beautiful (chercheurs et artistes à Black Portraiture[s])

Le corps noir sous toutes les coutures, hier, aujourd’hui et demain… la profusion de thématiques abordées à Black Portraiture(s) a de quoi intéresser. Black Body in the West (la représentation du corps noir en Occident) est l’intitulé général de ces quatre journées de rencontres franco-américaines. Parmi les questions posées dans la présentation générale (détails sur le site Calenda) :

« Du XIXe siècle à nos jours, « Black Portraiture(s) » a pour objectif d’explorer les différents concepts de fabrication et outils d’auto-représentation ainsi que la notion d’échange à travers le regard, dans les domaines des arts plastiques et visuels, de la littérature, de la musique, de la mode et des archives. Comment sont exposées ces images, à la fois positives et négatives, qui définissent, reproduisent, et transforment la représentation du corps Noir ? Pourquoi et comment le corps Noir est-il devenu un produit négociable sur le marché mondial et quelle en est sa légitimité ? Tout aussi essentiel, quelles sont les réponses et les implications ? Comment la représentation du corps Noir pourrait-elle être libératrice tant pour le porteur de cette image que pour le regardant ? L’image du noir peut-elle être « déracialisée » afin d’encourager le regroupement culturel et favoriser la ré-appropriation et une expression diversifiée au-delà des limites de la race ? »

Parmi les thèmes déjà évoqués, notons les notions d’exotisme, de stéréotypes ou cet intitulé de table ronde : « Port de rêve : à la découverte du style, de la beauté et de l’élégance noirs », dont une exposition encore ouverte aujourd’hui à Paris nous donne un exemple éclatant, la Sape, ou Société des ambianceurs et personnes élégantes, dont l’épicentre est Brazzaville [voir Papalagui : « Mediavilla, grand sapeur », 16/01/13]. Sur ce phénomène de l’élégance ostentatoire, fierté d’être et magnifique pied de nez au laisser-aller, lire le livre d’Hector Mediavilla, S.A.P.E. (éditions Intervalles), préfacé par Alain Mabanckou, l’auteur de Black Bazar, mais aussi le tout récent essai de Dominic Thomas, enfin traduit en français, Noir d’encre (Black France) aux éditions La Découverte, qui consacre un chapitre important à la Sape. Dominic Thomas intervient cet après-midi au Quai-Branly sur le thème « Afropean Bodies » (corps afropéens) [voir site Calenda].

C’est aussi l’exemple de la Sape que nous avons pris pour illustrer Black Portraiture, dans ce reportage, tourné jeudi à l’École des Beaux-Arts (images : Massimo Bulgarelli, son : Daniel Quellier, montage : Claudine Soubeyre, complicité Sarra Ben-Cherifa), premier jour de la Conférence internationale (interviews de Deborah Willis, Diagne Chanel, Lydie Diakhaté et Hector Mediavilla, en présence du sapeur Arsène Touankoula, dit Allureux) :

Pour les deux dernières journées, rendez-vous au Musée du Quai-Branly. Ce samedi, notons parmi les titres de tables-rondes :

  • (Il)lisibilités : les éléments de lecture du corps noir
  • Exposer le corps noir
  • Érotismes noirs : nouvelles théories sur la race et le porno
  • Nommer et labéliser le corps noir
  • La beauté : de Joséphine à Maxime
  • L’universalisation du corps noir
  • Le cadre cinématographique et le corps noir
  • Jeunes femmes derrière la caméra

Lire l’article de Célia Sadai, La bourse des valeurs du New New Negro, dans La Plume francophone.

Au Japon, la cohorte littéraire de la créolisation

Malgré beaucoup d’efforts, nous n’irons pas au Japon assister aux rencontres de Feuilles d’automne, où Patrick Chamoiseau est invité d’honneur. Organisée par l’Institut français du 8 novembre au 15 décembre, la manifestation propose de japoniser certains auteurs, tel Mabrouck Rachedi dont le Petit Malik est en cours de traduction ou Eric Faye, dont le Nagazaki nous avait séduit. Quant à la créolisation des Japonais, elle est déjà bien engagée par Michaël Ferrier (voir Japon : la Barrière des rencontres, publié en 2009 aux éditions Cécile Defaut) (texte disponible en anglais, dans la revue Small Axe.
Elle se poursuivra par cette traduction numérique de l’essai que Samia Kassab-Charfi avait consacré à l’auteur de Biblique des derniers gestes, en mars 2012.

La cosmopolitique créole de Françoise Lionnet

« Ayant beaucoup travaillé sur la créolisation, j’ai constaté à un moment donné que les concepts de créolisation et de cosmopolitisme recouvraient beaucoup de dynamiques similaires. Mais on employait le terme cosmopolite pour parler des élites qui voyagent, qui ont les moyens d’être très éduquées, d’avoir une vision du monde assez complexe et intellectuelle, et une capacité d’évoluer dans des milieux extrêmement différents, de s’adapter et de ne pas être cloisonnées dans des compartimentages nationaux ou chauvinistes. Depuis Kant, le sujet cosmopolite se dit citoyen du monde. Mais finalement le cosmopolitisme n’est-il pas une forme de créolisation des élites ? (…)

Je me suis lancée dans cette idée de cosmopolitique créole – et non pas cosmopolitisme – pour souligner l’importance de la politique, du milieu démocratique ou pas, dans lequel les gens évoluent. »

Le su et l’incertain. Cosmopolitiques créoles de l’océan Indien, Françoise Lionnet, professeure de littérature française, francophone et comparée à UCLA (Los Angeles)
. Entretien dans Le Mauricien, 10.08.12