Découverte de Liss Kihindou, critique et blogueuse (Liss dans la vallée des livres) et de sa critique du livre d’Henri Lopes, Une enfant de Poto-Poto, sur son blog et dans l’émission Les lectures de Gangoueus. Vaut le détour.
Hubert Haddad : une parole poétique, un atelier d’écriture
« La plupart d’entre nous, écrivains et artistes, ne sommes que des témoins sortis accidentellement du rang : tout le monde possède les mêmes pouvoirs potentiels d’expression, le même imaginaire. Il n’y a pas d’humanité hors de l’espace du langage : un moment privilégié consiste à faire surgir une parole poétique de la part d’enfants en difficulté, d’adultes emprisonnés ou psychiatrisés : c’est là une richesse que rien ne peut venir diminuer. »
Hubert Haddad. Dernier ouvrage paru : Le peintre d’éventails, édité par Zulma où l’on apprécie les ateliers d’écriture à base de photos choisies, de mots choisis dans une liste et d’expressions à intégrer dans un texte.

Noirs d’encre, une vision américaine et rajeunie de la littérature afro-française
Il sera l’une des figures universitaires du festival Étonnants voyageurs à Brazzaville, du 13 au 17 février. Dominic Thomas est directeur du département d’études françaises et francophones de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA). Parmi les enseignants qu’il a engagés figure Alain Mabanckou.

Son livre Black France (2006) est enfin traduit en français par Dominique Haas et Karine Lolm pour les éditions La Découverte. Les mêmes éditions avaient publié l’an dernier La France noire, dont Dominic Thomas est l’un des co-auteurs avec Pascal Blanchard et Sylvie Chalaye.
Livre sur les trajectoires des mondes noirs, de l’immigration, sur les héritages de la colonisation, Noirs d’encre, sous-titré « Colonialisme, immigration et identité au cœur de la littérature afro-française », est la version littéraire de La France noire. Noirs d’encre précède et suit La France noire.
L’éditeur le présente ainsi : « Noirs d’encre explore les bouleversements qui ont résulté de la domination coloniale et postcoloniale, et les impacts sur les sociétés et populations africaines de la dissolution partielle des structures d’États-nations modernes en faveur de mécanismes supranationaux. L’auteur s’appuie sur une étude comparatiste d’oeuvres littéraires et donne à voir les circonscriptions transnationales issues du colonialisme et de l’immigration. Ainsi que l’émergence d’une littérature « afro-française », qui rafle les prix littéraires internationaux et fait connaître la langue, plus profondément sans doute que ne le peuvent les institutions de la francophonie.
En mobilisant les apports de différentes disciplines (anthropologie, sociologie, études francophones, Gender Studies, études sur les diasporas, études postcoloniales), Noirs d’encre souligne l’importance pour la société française de valoriser une nouvelle histoire de France qui ferait clairement comprendre que les diasporas noires se trouvent au cœur de l’ouverture de la France au monde, au coeur même de sa modernité. »
Il est préfacé par Achille Mbembe et postfacé par Pascal Blanchard et Nicolas Bancel.

Centenaire Césaire : Ce qui nous attend… (work in progress)
A Fort-de France, le coup d’envoi a été politique avec la mobilisation du Parti progressiste martiniquais (PPM), le parti créé par Césaire le 22 mars 1958, deux ans après son départ avec fracas du Parti communiste.
Selon l’AFP, « dans un décor végétal fait de fleurs de balisier (emblème du PPM), de conques de lambis (clin d’oeil à l’univers marin de la poésie de Césaire) et placés près d’un « tanbou bèlè », évocateur de rythmes et de musique martiniquaise, plusieurs ouvrages d’Aimé Césaire étaient exposés dont le célébrissime « Cahier d’un retour au pays natal ».
Le « texte le plus magistral » du poète Césaire, affirme Serge Letchimy, président du PPM. « On ne peut pas être un militant du Parti progressiste si l’on n’a pas lu et relu, et sans s’être laissé pénétrer de la pensée de Césaire », a-t-il insisté devant plus d’une centaine d’invités au premier rang desquels de vieux compagnons de route du poète ».

La même semaine, Le Havre a organisé son festival littéraire le goût des autres sous le signe des « littératures de la négritude ». Papalagui en a déjà rendu compte. On retiendra la diversité des rencontres, des plus populaires (une dictée césairienne ou des lettres au pays natal écrites par des Havrais) au plus pointues, comme celle autour de l’engagement du poète et de l’homme politique, où François Bayrou a dit tout son admiration pour un homme et son œuvre qu’il avait fait entrée au programme du bac, puis… retirée. Belles propositions de lectures aussi avec Denis Lavant, remarquable de colère contenue, dans sa présentation du Discours sur le colonialisme, ou une tentative de « concert littéraire » moins convaincante du Cahier d’un retour au pays natal, par Serge Teyssot-Gay, Marc Nammour et Cyril Bilbeaud.
Premières tendances de l’année Césaire : pédagogique, universitaire et symbolique.
Une année pédagogique :
Les éditions Honoré Champion lancent une collection à visée pédagogique Entre les lignes « entièrement dédié à l’étude des grands auteurs francophones du Sud et d’outre-mer », précise un communiqué. Parmi les titres du lancement (mis en vente le 3 janvier) un Césaire, Une tempête (édition Huguette Bellemare-Emmanuel), un Fanon, Peau Noire, Masques blancs (par Christiane Chaulet Achour), un Kourouma, Les soleils des indépendances (par Jean Ouedraogo et Saidou Alcény Barry) et un Rabearivelo, Presque-songes (par Charles-Edouard Saint-Guilhem).
Dans la même collection suivra peu avant la date anniversaire du centenaire de Césaire, le 26 juin, une autre pièce de théâtre, Une saison au Congo.
Toujours chez Honoré Champion, annoncé pour fin mai : Les Écrits d’Aimé Césaire, Biobibliographie commentée (1913-2008), de Kora Véron et Thomas A. Hale.
Les jeunes lecteurs sont des cibles de choix pour les éditeurs. Il y a peu une biographie sur Césaire, écrite par Nimrod a été publiée chez Actes Sud junior, Non à l’humiliation.

Les césairiens sont aussi à l’œuvre. Ainsi David Alliot, qui avait retrouvé le manuscrit de Cahier d’un retour au pays natal à la bibliothèque de l’Assemblée nationale, nous annonce « Le communisme est à l’ordre du jour » aux éditions Pierre-Guillaume de Roux.
Le capital symbolique de Césaire est très fort en Afrique (à Dakar, trois journées sont prévues en mars) et en Martinique bien entendu. Il l’est moins dans l’Hexagone. Qui du coup met les bouchées doubles avec un Cahier joué à Lyon en janvier, à Vitry-sur-Seine en février.
Parmi les titres hautement symboliques, à noter plusieurs baptêmes de rues ou de médiathèques, où même d’avenue, par exemple dans la petite cité occitane de Bessières, près de Toulouse, qui construit une nouvelle voie l’avenue Aimé Césaire.
Des hommages universitaires, tel Imaginaires et mémoires de l’esclavage : Césaire, les afro-descendants et les Africains du continent face à l’esclavage, le 22 mai 2013, à l’université de Cergy-Pontoise « sur le rapport Afrique/Caraïbe autour de l’esclavage, en privilégiant cet axe poétique et idéologique essentiel de Césaire ». Source : Fabula.
Des colloques
Des baptêmes de rues ou de collèges, comme à Vaulx en Velin dans le Rhône où le collège des Noirettes à été rebaptisé collège Aimé Césaire le 22 novembre dernier, deux jours avant la bibliothèque de Roissy-en-Brie, alors que la médiathèque de Blanzat, près de Clermont-Ferrand, ouvrira ses portes en janvier, .
Césaire et Damas inspirent le musicien Tristan Macé et la chanteuse Clotilde Rullaud qui nous donnent rendez-vous le 4 avril au Triton à Paris avec un quartet de jazz emmené par Piano, batterie, basse…
Des adaptations théâtrales. Cahier d’un retour au pays natal, Théâtre des Marronniers, Lyon, du 16 au 28 janvier 2013. Création de la compagnie Persona qui « s’inscrit dans le projet « Césaire et son poème, un trait d’union entre les peuples » et sera l’objet d’une itinérance en Algérie, au Bénin et au Sénégal – mais aussi en Russie et en Italie : « Nous créons ce spectacle en imaginant chaque étape du voyage (comme un partage) avec des artistes du pays visité, amateurs et/ou professionnels. Sous la forme d’une résidence d’une semaine – et création le 6ème jour -, et par un travail avec des musiciens, nous proposerons une performance poétique et musicale à partir de Cahier d’un retour au pays natal« explique Renaud Lescuyer, créateur de la compagnie. Comédien interprète Joël Lokossou.
A Vitry-sur-Seine, au Théâtre Jean-Vilar, le 20 février, Jacques Martial présentera son Chier d’un retour au pays natal.
À Dakar, du 19 au 21 mars, plusieurs manifestations seront organisées dans la capitale sénégalaise, un colloque le 19, une représentation de la pièce « La tragédie du Roi Christophe » au Théâtre national Danien Sorano de Dakar.
Documentation :
site Parole en archipel, notamment Le Cahier d’un retour au pays natal, l’intégrale du film-pièce avec Jacques Martial :
À consulter sur le Portail Francophonie de la BNF la page Aimé Césaire.
À lire : MondesFrancophones.com
Le ministre des outre-mer, Victorin Lurel a annoncé un hommage à Aimé Césaire au Salon du livre de Paris, en mars.
[Aux côtés de Césaire, d’autres personnalités auraient eu 100 ans en 2013 : Albert Camus, Paul Ricœur, Rosa Parks, dont le nom peut être associé à Martin Luther King, dont le discours le plus célèbre, I have a dream, aura 50 ans le 28 août prochain.
D’autres célébrations d’anniversaires en 2013 sont signalées par l’Unesco. Dès sa fondation en 1913, le Théâtre des Champs-Elysées à Paris provoque un violent scandale avec une œuvre inhabituelle « Le Sacre du Printemps » de Igor Stravinsky : pour la célébration de son centenaire, cette salle en proposera six versions au printemps 2013. Le Point.]Spectateurs modèles vs modèles de spectateurs
Comolli remet le couvert aux Ateliers Varan. On s’en pourlèche les bobines…
« Au cours de son histoire, le cinéma s’est souvent interrogé sur le spectateur qu’il lui faudrait pour se réaliser pleinement…Qu’en est-il de son désir de croire, quelles sont les limites de ses capacités de croyance, de sa liberté au sein des contraintes que le dispositif cinématographique exerce sur lui ? Nous irons à grands sauts à la rencontre de ces modèles de spectateur, depuis Buster Keaton et Samuel Fuller jusqu’à Fellini, Pasolini ou Kiarostami, fictions et documentaires mêlés. »
Jean-Louis Comolli nous invite aux ateliers Varan pour quatre dimanches, où il aura carte blanche, les 24 février et 3, 10 et 17 mars 2013.
Question de s’oxygéner l’esprit pour 5 € en prenant un café, un croissant et un grand bain d’images intelligemment décortiquées. Pour cinq euros, Comolli va nous mettre à l’amande.
(lire pour un goût de ses dernières causeries, Papalagui, 3/11/12 : Le fort de Comolli rend fier.)
Le collasophe a encore frappé…

Si ça vous tente, collasophie et poétrie enlève le bas…
Ilé yìí tóbi (pas un jour sans une nouvelle langue)
Ilé yìí tóbi = cette maison est grande, en yoruba, langue du Nigéria (langue officielle), du Bénin et du Cameroun, nous apprend le site Lexilogos qui met en ligne le dictionnaire yoruba-français de Michka Sachnine. Le yorùbá est parlé par environ 25 millions de personnes. Elle fait parie des 3 000 à 7 000 langues vivantes du monde.
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Carte extraite de l’article yoruba de Wikipédia.
Cette semaine : Expolangues (6-9 février), la foire aux méthodes…
Rosa Parks, un centenaire

Quand Rosa Parks s’assied dans ce bus de Montgomery en Alabama ce 1er décembre 1955, elle sait bien que le bus est coupé en deux, les blancs devant, les noirs derrière.
Elle le refuse et devient une icône de la lutte pour les droits civiques. Après le refus, le procès. Rosa Parks est condamnée à 15 dollars d’amende. Un pasteur de 26 ans, Martin Luther King, se saisit de l’affaire et déclenche un boycott des bus qui va durer 381 jours. Un an après le refus de Rosa Parks, la Cour suprême casse les lois ségrégationnistes dans les bus.
Malgré la reconnaissance officielle, sa fin de vie est difficile. Elle meurt en 2005. C’est l’un des épisodes de cette fin de vie qu’a choisi Eugène Ebodé pour débuter son roman La Rose dans le bus jaune, chez Gallimard, collection Continents noirs (sortie le 28 février) :
« J’ai toujours rêvé d’être centenaire. L’agression dont j’ai été victime le 30 août dernier a failli tout remettre en question. Joseph Skipper, ce voyou qui m’a frappée, malgré mon grand âge, pour me voler une poignée de dollars, aurait pu m’occire, anéantissant par là même l’espoir de souffler mes cent bougies ! Le destin m’a probablement envoyé cette fripouille, me suis-je dit en quittant l’hôpital, pour me faire prendre conscience de ma fragilité ! »
Rosa Parks, thème de fictions, avait déjà inspiré Nimrod, en 2008, pour « Non à la discrimination raciale », collection Ceux qui ont dit non, chez Actes Sud junior.
Pierre Bayard se soumet à la question

Une fois de plus, Pierre Bayard fait mouche, en s’interrogeant. Le titre de son quinzième livre ne surprendra pas ses lecteurs : Aurais-je été résistant ou bourreau ? De ses ouvrages précédents (tous sauf un publiés par les éditions de Minuit), six étaient déjà des titres d’essai littéraire façon polar, du sérieux au fond, de la clarté dans la forme. On peut être professeur d’université, psychanalyste, et créer son style d’essayiste-enquêteur friand de questions.
Question pour achever Agatha Christie : Qui a tué Roger Ackroyd ? (1998) ; question gag qui se la raconte : Comment améliorer les œuvres ratées ? (2000) ; question pour le bac : Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ? (2004) ; question potache pour redoublant : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (2007, le livre qui l’a fait connaître au grand public, traduit en une trentaine de langues) ; question magico-comique : Et si les œuvres changeait d’auteur ? (2010) ; question-qui-sent-la-procédure : Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? (2012).
La nouveauté n’est pas dans le titre. Qui ne s’est jamais posé la question « Aurais-je été résistant ou bourreau ? » Cette fois Pierre Bayard se soumet lui-même à la question.
Pourquoi et comment s’opère le passage à l’action quand les valeurs sont en crise ? Démonstration élégante traversée par des figures de la Résistance (Romain Gary ou André et Martha Trocmé, par exemple). Au fur et à mesure que progresse l’enquête intellectuelle, Bayard s’interroge sur ce qu’il aurait fait. Il passe par l’uchronie individuelle et remonte dans le temps en s’inventant une « personnalité potentielle », déléguée, un Bayard-bis, un jumeau d’époque, né en 1922, désireux plus que tout d’entrer à l’École normale alors que la France vit et survit sous l’Occupation.
Son père a été résistant. Pas lui, mais son engagement est plus subtil que spectaculaire, conforme à son école de pensée. En ressort-il grandi ? Finalement plus humain, plein d’une humanité et de ses questions, comme celles qu’il pose tout au long de ce beau livre.
A chaque étape, sa lecture ou son film et son expérience humaine…
Avec Lacombe Lucien (1974) de Louis Malle, Pierre Bayard explore les deux « personnalités potentielles » du héros, celle d’un bourreau et celle d’un résistant.
Avec l’expérience de Milgram qui s’est développée en laboratoire à l’université de Yale entre 1960 et 1963 pour tester la soumission à l’autorité à partir d’ordres, autrement dit de la difficulté à dire non, Pierre Bayard développe sa notion de « conflit éthique » entre deux positions : la morale individuelle et la soumission à l’autorité. Ceci rappelle l’excellent roman de Jérôme Ferrari, Là où j’ai laissé mon âme (Actes Sud) qui détaille pendant la guerre coloniale en Algérie les conflits psychique et éthique de deux officiers devenus bourreaux, alors qu’ils ont quitté la précédente guerre, celle d’Indochine, comme victimes.
Des hommes ordinaires de Christopher Browning retrace le comportement d’un bataillon de la police allemande pendant la Shoah, véhicule de mort pour 83 000 personnes. Lors de la première action, la rafle des 1 800 Juifs du village de Jozefow, en Pologne, le commandant Trapp met ses hommes devant un choix explicite : dans leur chasse aux Juifs, capturer les hommes, et tuer femmes, enfants, vieillards). Certains vont alors choisir de ne pas tuer. Ce choix positif s’affronte au « conformisme de groupe », ce qui fait dire à Bayard que « chaque vie est ainsi une succession de bifurcations ».
D’autres notions sont progressivement examinées par Pierre Bayard, en prenant exemple sur des choix de résistants, et le comportement de son double (Bayard sous l’Occupation, comme il aurait pu la vivre). L’universitaire-enquêteur s’appuie sur ces modèles pour en tirer des conclusions ou plutôt des hypothèses personnelles. Ainsi « Le désaccord idéologique est la condition nécessaire à toute résistance » est illustré avec l’exemple de Daniel Cordier, futur secrétaire de Jean Moulin.
Bayard, déjà auteur d’un essai sur Romain Gary, utilise La Promesse de l’aube comme « récit de bifurcation » : s’indigner certes, mais après ? partir ou rester en France occupée ? Point commun entre Cordier et Gary : « Une forme de contrainte intérieure, capable de vaincre leurs réticences à s’engager. Sans cette contrainte, la divergence idéologique demeure purement intellectuelle – comme c’est le cas chez mon personnage-délégué- et ne peut se concrétiser en un engagement actif. » Une certaine image de soi, appelée aussi narcissisme, est nécessaire pour passer à l’action.
Grâce à André et Martha Trocmé, 5 000 enfants juifs seront hébergés et protégés à Chambon-sur-Lignon, dans les Cévennes. Seule une personnalité altruiste permet à ces Justes de s’engager. C’est l’empathie où « l’Autre est, au moins en partie, soi-même (…) la personne, d’une certaine manière, se sauve elle-même en venant à l’aide à l’Autre et accomplit donc un acte qui, surprenant de l’extérieur, est pour elle une évidence ».
Dans la première partie du livre, Pierre Bayard esquisse un modèle fondé sur la personnalité potentielle soumis à un conflit éthique et à des possibles bifurcations. Dans la deuxième partie, la contrainte intérieure, il met son personnage délégué en situation de désaccord idéologique, de l’indignation et de l’empathie.
Dans sa troisième partie, la réticence intérieure, Pierre Bayard analyse ce qui peut souvent être invoqué dans les situations de crise majeures, tel le nazisme : la peur, les cadres de pensée de l’intéressé, le défaut de créativité. Partie essentielle du livre où sont convoquées des figures héroïques méconnues. Hans et Sophie Scholl ont créé la Rose blanche à Munich en 1942, un mouvement qui distribuait des tracts à la population allemande appelant à s’opposer à la dictature en pratiquant la résistance passive. Surmonter la peur physique, la peur de penser et « avoir une pensée autonome au cœur même de la pensée collective », sont les conditions pour franchir le pas.
L’exemple du consul du Portugal à Bordeaux, Aristides de Sousa Mendes est exemplaire de la figure du résistant et de sa « capacité à sortir du cadre ». Contre une circulaire de la France en pleine débâcle, contre la position de Salazar (Président du Conseil des ministres du Portugal de 1932 à 1968), le fonctionnaire délivrera légalement puis illégalement 30 000 visas (dont 10 000 juifs) pour fuir la France. Et Bayard note justement : « Ne rien faire (…) n’est pas le symétrique de faire. Sousa Mendes n’a pas, en cela, le choix entre faire ou ne rien faire. Faire implique un effort intellectuel considérable, l’élaboration d’une pensée autonome, où la peur ne joue pas ou n’intervient qu’à la marge, par rapport à ce qu’implique de s’abstenir. »
Finalement, explique Bayard, « Sousa Mendes ne répond pas au choix posé par une bifurcation, il crée lui-même une bifurcation qui n’existait pas en tant que telle et dont peu de diplomates à l’époque, placés dans des conditions identiques, ont eu l’idée. »
Comme figure de la résistance créative, Pierre Bayard développe la biographie de Milena Jesenska, journaliste tchèque devenue célèbre pour sa correspondance avec Kafka, et qui, internée au camp de Ravensbrück « adopte en toutes circonstances des conduites empreintes de liberté ». Une figure magnifique de femme libre.
« En cela, ces actes d’opposition – qu’il soient le fait de héros ou de Justes – ne se limitent pas à résister, au sens de dire non. Ils impliquent de frayer à chaque fois une voie originale qui ne se présentait pas comme telle avant d’être inventée et qui fait après coup apparaître que le sujet disposait bien en réalité d’un choix, même si celui-ci était invisible.
Mais cette ouverture des possibles ne peut conduire à rien si le sujet n’est pas prêt à rompre avec soi et à s’extraire du cadre qu’il constitue pour lui-même. Cet abandon prend le plus souvent la forme d’un risque vital, mais il implique surtout d’être capable de perdre quelque chose de ce que l’on est et de ce à quoi l’on tient. Cette création n’est donc pas seulement l’invention d’une action sans modèle, elle est aussi, pour une part, une ré-invention de soi. »
La quatrième partie du livre, qui porte le titre « Le point de bascule », examine trois situations différentes de la Seconde guerre mondiale, à savoir le Cambodge, la Bosnie et le Rwanda. Avec à chaque fois, une nouvelle notion qui enrichit la compréhension du passage à l’acte de résistance.
Chez les Khmers rouges, la marge de manœuvre très réduite dans une atmosphère de terreur du peintre Vann Nath, l’un des sept rescapés des quelque 17 000 prisonniers de S-21 : « il est à lui-même sa propre référence ».
A Sarajevo, le choix du général serbe Jovan Divjak de rester en Bosnie, numéro 2 de l’armée bosniaque. Question aussi « d’image de soi », estime Bayard.
L’expérience de Justes parmi les Hutus, de ceux qui ont dit non au génocide et ont sauvé des Tutsis, permet à Pierre Bayard de rappeler le « caractère sacré de l’être humain » invoqué par ces résistants, dont Augustin Kamegeri qui ira « jusqu’à se baptiser lui-même ».
« L’évocation du mystère implique plutôt de reconnaître qu’il existe un au-delà de l’explication, ce que Freud appellerait un ombilic de l’interprétation, qui non seulement est inévitable, mais doit même être respecté car il est au cœur de l’Humain et de sa liberté. Si l’on peut s’approcher très près du point de bascule, celui-ci demeure cependant inaccessible, comme ce lieu d’énigme en chacun où se mêlent les forces antagonistes dont nous sommes la résultante et qui nous portent vers la décision. »
On laissera au lecteur le soin de découvrir la vérité de Pierre Bayard, de sa personnalité déléguée, et de quel engagement il est capable, en fonction d’une fiction possible, dans une bibliothèque de l’École normale. Attendre la Libération où quitter la France pour continuer la lutte ?
Le prologue du livre est lisible sur le site des éditions de Minuit.
À noter parmi les librairies où Pierre Bayard s’entretiendra avec ses lecteurs, la librairie Folies d’encre à Montreuil (le 1er mars 2013), sise, cela ne s’invente pas… 9 avenue de la Résistance.
L’essai de Pierre Bayard sur l’insoumission et le passage ou non à l’action trouve un écho dans l’édition pour adolescents avec la collection de chez Actes sud junior « Ceux qui ont dit non« , dont l’un des derniers titres en date est celui de Jean-Claude Mourvelat, Sophie Scholl : « Non à la lâcheté ».

Edouard Glissant toujours, deux ans après
Édouard Glissant nous a quittés il y a deux ans, le 3 février 2011. Le poète du Tout-Monde, de la Relation et de la créolisation du monde est de ces voix qui manquent toujours.
Nous manquent cette sensibilité vibrante à l’Autre comme à son île natale, cette pensée magnifique à l’écoute de la beauté du monde comme de ses errements, cette poétique d’une mondialité en marche (« Agis dans ton lieu, pense avec le monde »), ce chaos-opéra des langues dont il aimait la présence, ce « solitaire-solidaire », cette belle âme « inquiète du monde », disait Ernest Pépin.


